RÉFLEXION INAUGURALE par Nicoline Guerrier, célébrante laïque – (Lors de la célébration du Regroupement francophone unitarien universaliste, le 22 janvier 2006).
Si vous êtes moindrement comme moi, vous avez vu venir cette première réunion de partage spirituel en français avec un grand enthousiasme tempéré de sentiments mixtes, voire contradictoires. Bien sûr, il existe de la joie face à cette démarche attendue depuis si longtemps! À cela s’ajoute la poussée d’énergie qui s’associe à tout nouveau projet : qu’est-ce que nous ne pourrions pas accomplir si nous mettions tous nos talents et notre créativité ensemble? Dans l’arrière-plan, peut-être ressentons-nous un peu d’inquiétude? Est-ce que ce nouveau début marquera en même temps la fin de quelque chose à laquelle on tient, sans nécessairement le savoir? Cette réunion mensuelle changera-t-elle quelque chose en rapport avec notre place dans le grand cercle de l’église unitarienne de Montréal? Et si – comme c’est parfois la tendance ailleurs lors des sous-divisions et des spécialisations – ce projet finissait par susciter chez nous un sentiment plus grand de différence, au lieu de nous amener vers l’ouverture et l’épanouissement recherché?
Selon moi, cela dépendra de la qualité de notre rapport entre nous-mêmes, mais aussi avec les autres regroupements plus large dont nous faisons partie. Selon le pasteur unitarien universaliste Mark Morrison-Reed, ‘le rôle premier d’une communauté religieuse consiste à nous permettre de découvrir les liens qui nous unissent les uns aux autres.’ Personnellement, j’irais plus loin encore en suggérant que la santé d’une communauté religieuse est forte dans la mesure où ses activités permettent de goûter à notre unité avec le cosmos tout entier comme avec ceux qui font partie de notre cercle. Découvrir nos liens peut nous fournir un réconfort, mais vivre notre unité fondamentale avec l’autre (en fait, avec tout être vivant) nous revigore et nous maintient engagés dans un projet commun.
Quels sont les liens entre ce grand projet et ce que nous proposons de faire maintenant, ensemble? Nous sommes rassemblés ici autour d’une flamme – ‘l’étincelle divine’ qui est le symbole de notre ‘noble désir,’ comme le dit le pasteur Kathy Huff – pour pratiquer une forme d’amitié, telle que décrite lors de la lecture précédente. Le partage se fait – ponctué de moments de silence. À tour de rôle on parle et on écoute l’autre. Ce qu’on s’attend d’obtenir de cet échange, c’est surtout de la tolérance mutuelle. Tout au long, on se doit de ‘veiller sur l’état de’ cette amitié – nourrir cette relation, en prendre soin, autant quand ça va ou même quand ça va moins bien. Ce qui différencie cette amitié de nos amitiés de tous les jours, c’est sa vocation plutôt spirituelle, car en se réunissant ici on prend pour acquis que nous sommes intéressés à s’interroger sur les choses essentielles de la vie.
Le fait de se diviser du grand regroupement – avec l’objectif ultime de faire agrandir le potentiel de notre cercle francophone - ne m’inquiète pas particulièrement, car n’est-ce pas par un processus semblable que la nature elle-même entame le processus de reproduction? Pensons seulement au début de la vie de l’être humain, où les cellules se sous-divisent afin de produire de nouveaux organes dont le tout finit par former la grandeur et la complexité de l’être en devenir. Tout mouvement vers la stabilité comprend ce genre de paradoxe : c’est en voyageant que la profondeur de notre appartenance à nos origines se fait sentir; c’est en reconnaissant l’individualité de chacun que le couple devient réellement solide; c’est en pratiquant notre capacité d’être présent à nous-mêmes que nous devenons capables d’être réellement présents aux autres.
Dans ce contexte de paradoxes, de grand élan, d’inconnu et de sentiments de toutes sortes, soyons conscients que notre vision intérieure influence le projet tel qu’il se développera. Que nous venons comme simple témoin, ou que notre désir soit plutôt d’être porteur de flamme, chacun de nous apporte une énergie qui se répand dans le groupe. Prenons donc quelques moments pour vous mettre en contact avec le sens que vous voulez donner à ce projet de partage spirituel en français, tel qu’il se manifeste aujourd’hui. Vous pouvez fermer les yeux, si cela vous aide à vous concentrer.
S’il fallait donner une forme symbolique à ce nouveau mouvement, elle aurait l’air de quoi? Quelle serait sa grandeur? Sa couleur? Est-ce qu’elle se dessine sur deux dimensions, ou trois? Quelle énergie est associée à cette forme? Vous, comme individu, où vous situez-vous par rapport à cette image? On se sent comment, lorsque l’on s’y approche? Est-ce que le monde est différent depuis que cette forme est présente? Qui vit son impact? Les humains seulement? Les animaux ou d’autres êtres qui partagent notre univers? Et vous, qui allez bientôt partir dans peu de temps, qu’allez-vous apporter chez vous de tout ce que vous venez de vivre?
Je vous invite de rester en contact avec cette image intérieure, car celle-ci annonce l’avenir que nous allons devoir réaliser ensemble. En même temps, soyez conscients que ce n’est qu’une image : transformez-la si vous le jugez utile; faites-y des ajustements s’il y a lieu; partagez-la avec d’autres, si cela peut vous aider mutuellement. Poursuivez vos rêves. Surtout, que ce projet essentiel continue à être nourri par votre engagement, et que ses fruits vous nourrissent, et nourrissent également cette belle communauté dans laquelle nous nous retrouvons.
Éteignons la flamme. Cette fin de célébration nous amène à faire face à un autre paradoxe : sur le plan individuel nous retournons chez nous, mais en tant que groupe nous venons tout juste de partir vers une destination inconnue – l’on ne parle pas d’un retour mais plutôt d’un joyeux départ sur un nouveau sentier.
Célébrons ce départ! Comme affirme Denise Levertov, ‘Il y a tant de choses sur le point de bourgeonner.’