(Journaliste à Liberté
hebdo, journal
communiste du Nord de la
France)
Aujourd'hui
comme hier, la rencontre entre communistes et chrétiens, entre le
communisme et
le christianisme, sont possible, je dirais même nécessaire au moment où
les
interrogations sur le sens de la vie et de la marche du monde n'ont
jamais été
aussi vives.
L'Histoire,
des clichés tenaces, font que ce que je vais dire ne va pas forcément
de soi.
Il se trouve pourtant des hommes et des femmes qui ont conjugué leur
foi et
leur engagement politique, jusqu'à adhérer et à militer dans une
organisation
communiste. C'est mon cas. De nombreuses années, j'ai cru pourtant que
l'une était
exclusive de l'autre. Catholique, très pratiquant jusque tard dans
l'adolescence, j'ai ensuite violemment rejeté la religion, en même
temps que
je me suis mis à fréquenter la mouvance d'extrême gauche, libertaire,
puis
communiste. Je suis aujourd'hui membre du Parti communiste français
(PCF). J'ai
toutefois, au cours de mon expérience militante, même si je me suis
revendiqué
un temps athée, refusé de tomber dans le dogmatisme anti-religieux
("certains
ont fait de l'athéisme leur religion" me dit parfois en souriant un ami
communiste).
Ce
n'est pas très connu, mais Marx, comme Lénine, ont souvent critiqué, et
parfois vivement, les "éradicateurs" de religieux. Marx était athée,
mais il s'en prenait surtout à l'utilisation de la religion par les
classes
dominantes pour asservir le peuple - c'est en cela qu'il dénoncera
"l'opium
du peuple". Il ne s'opposait pas à la religion en soi. Il y voyait même
un "cœur qui bat dans un monde sans cœur". Autrement, dit dans une
lecture marxiste, la religion peut être utile dans le combat
libérateur.
D'ailleurs, j'ai la conviction profonde que mon engagement communiste
s'est
appuyé sur ce j'ai pu retenir de ma pratique chrétienne de l'enfance,
ce Jésus
qui me disait que "les derniers seront les premiers", "heureux
les humbles", "aimez-vous les uns les autres"Y
Pourquoi
le communisme ? Peut-être que la foi, justement, peut expliquer
pourquoi j'ai
ressenti le besoin de m'inscrire dans ce courant à la fois radical et
populaire
de transformation sociale. Sur ce chemin, j'ai aussi rencontré la
pensée de
Marx, qui m'a permis de découvrir que le "possible" pouvait être à
portée de main, ici et maintenant, que le communisme n'était pas ce
paradis à
espérer dans 1 000 ans, mais bien ce "mouvement qui abolit l'état de
choses existant" (Marx), cette capacité à mettre à nu les
contradictions
du capitalisme, à s'appuyer sur elles pour encourager le développement
humain,
plutôt que le capital. Aujourd'hui encore, plus que jamais, face à
cette
logique qui creuse les inégalités mondiales, encourage les valeurs
boursières
en même temps qu'elle plonge une grande partie de l'humanité dans la
faim et
le sous-développement, il n'y a jamais eu autant besoin de partage, de
mise
"en commun", de communisme. Voilà ce que signifie être communiste,
aujourd'hui, selon moi.
Partout,
en permanence, poser la question des "fins" (que produit-on ? Pourquoi
? pourquoi? le
pouvoir, la
politique pour quoi faire, au service de qui?), c'est-à-dire remettre
les
besoins humains essentiels au cœur du système, et remettre l'argent à
sa
place, c'est à dire au rang de moyen. Oui, communiste pour contribuer à
donner
du sens à ce monde qui se perd dans les méandres de la Finance toute
puissante,
en ne niant pas ce que ce mot porte comme lourdeurs historiques et
sanglantes,
mais justement en se cachant pas. Communiste, aussi pour ne pas oublier
que
l'appel à changer le monde peut avorter dans des tragédies, et qu'il
faut donc
s'emparer de l'héritage dans son ensemble.
Je
ne nie pas que l'entreprise soit complexe. Qui plus est, en France, le
PCF peine,
je crois, à pousser plus avant ses efforts de renouvellement pratiques
et théoriques,
à articuler ses positions institutionnelles avec le besoin de donner au
mouvement social de réels pouvoirs, à faire vivre l'idée avant la
structure,
le communisme avant l'appareil. Mais des choses bougent et je crois que
l'ouverture qui avait été prônée par G. Marchais (incarnation lui aussi
de
multiples complexités et contradictions), dans son appel aux chrétiens
lancé
à Lyon en 1976, me semble être acquise. Ce n'est pas qu'une question de
tolérance,
mais une question stratégique essentielle. Si être communiste, c'est
agir pour
la mise en commun face à l'égoïsme, pour la démocratie directe face à
l'autoritarisme patronal et étatique, cela implique de susciter en
permanence
le rassemblement susceptible de fertiliser le dépassement du
capitalisme. A
propos du communisme et du renouvellement théorique de celui-ci, un
livre qui
constitue pour moi une référence utile : "Commencer par les fins, la
nouvelle question communiste", par Lucien Sève, philosophe, membre du
PCF
et considéré comme "refondateur".
Mais
bien plus, je pense que foi et militantisme peuvent se nourrir et
permettre une
rencontre fertile. Pour tout dire, j'ai repris contact avec le milieu
religieux
depuis peu, à un moment de mon parcours où les difficultés de la vie, y
compris dans mon engagement, me laissaient à craindre que le désespoir
ne
commence à prendre le pas sur l'espoir. Je retourne petit à petit au
message
chrétien, en raison de ce que je disais plus haut. Au fond de moi, la
voix de Jésus
ne s'est jamais tout à fait éteinte. Elle est synonyme d'espoir, de
confiance
surtout (c'est Eugen Drewermann qui évoque beaucoup la confiance. "Qui
croit en moi, vivra". C'est profondément vrai. J'ai aussi découvert que
je n'étais pas seul. Que certains chrétiens sont également engagés au
parti
communiste.
Une recherche sur le Web, m'a amené à m'intéresser aux unitariens, dont j'apprécie l'ouverture d'esprit, la tolérance, la richesse de leurs travaux. Pour le moment, je continue de fréquenter l'Église catholique, la paroisse de mon quartier. J'y vais pour y entendre la parole de Dieu, méditer, prier. J'ai redécouvert la prière, qui me permet de ne plus m'accrocher à mes angoisses, mais à m'en remettre à ce que j'appelle Dieu, c'est-à-dire cette force créatrice, d'amour, qui m'ouvre ses possibles dans lesquels il me faut s'insérer. La dimension spirituelle offre, je crois, également un potentiel libérateur.