Hanoucca,
fête des lumières,
par
Joshua Snyder
(Sermon,
9 décembre, 2001, pasteur unitarien, Second Unitarian
Church of Omaha. Traduit de l’anglais)
Demain,
c’est la première soirée
de Hanoucca.
Hanoucca,
en réalité, est une fête mineure dans le calendrier juif, passant au
second
plan après les grandes solennités comme
D’où
vient la tradition de Hanoucca?
On vous a tous, certes,
raconté
la petite histoire que voici. Une fois, dans le temple, on ne trouva
qu’une
petite fiole, contenant juste assez d’huile d’olives pour
alimenter le chandelier pendant une
journée, et pourtant, celui-ci resta allumé pendant
huit jours.
C’est pour commémorer ce miracle que les juifs fêtent Hanoucca,
en allumant, pendant huit nuits, une
bougie
sur la menora.
Mais ceci
n’est qu’une partie
de
l’histoire. L’enjeu véritable de ce miracle est la révolte maccabéenne,
objet de notre sermon d’aujourd’hui. Le livre des Maccabées fait partie
des
“Apocryphes”; il est reconnu comme canonique par les catholiques et les
orthodoxes, non par les juifs et les protestants, étant écrit en grec
et non
en hébreux. Malgré tout, les juifs considèrent, pas seulement
Le livre des Maccabées décrit l’histoire hébraïque, un peu
après
l’époque d’Alexandre le Grand. Durant cette période, les Grecs avaient
pris le contrôle d’Israël et s’évertuaient à y instituer leur religion,
leur culture et leur mode de vie, aux dépens de la loi
judaïque et de la
convention. Certains Juifs du temps s'accommodaient de cette
assimilation, mais
d’autres non. Judas, le fils
de Mattahias,
devint le chef de la rébellion d'Israël contre le dirigeant
hellénique
et ses lois
oppressives. Judas Maccabée,
dénommé le marteau, ressentait cette dépendance comme une injustice,
voire une
malédiction. Dieu n’avait-il pas conclu une alliance avec Israël?
Pour le peuple hébreu, renoncer à la foi de leurs aïeux et
de leurs mères
était impensable. Cela voulait dire perdre son identité. Donc Judas
donna le
coup d’envoi à ce que d’aucuns pourraient baptiser la première
révolution
pour la liberté religieuse et politique. Mais ne vous y trompez
pas ; c’était
une guerre, au demeurant très vilaine. Au bout du
compte, Judas finit
vainqueur, et les juifs ont pu se consacrer à leur religion en restant
fidèle
à
Cette histoire de Judas Maccabée
et sa lutte
triomphante pour la liberté religieuse touchent une corde sensible chez
l’unitarien universaliste, je crois. Ceci me fait penser à la
soi-disant
trinité unitarienne de la liberté, la raison, et la tolérance. Il y a
presqu’un siècle, le grand historien unitarien Earl Morse Wilbur
écrivit que la liberté, la raison, et la tolérance, ou ces trois
thèmes,
sont, à son avis, sans cesse présents dans l’histoire
unitarienne
depuis
La liberté religieuse est peut-être une lapalissade chez
les unitariens
universalistes, mais dans plusieurs parties du monde, c’est une idée
iconoclaste. La
libération et
l’espoir sont des paroles d’évangile chez les unitariens
universalistes.
Cela se confirme présentement dans le conflit en Afghanistan. Il y a
quelques
semaines, je me souviens avoir été
un peu amusé en voyant ce que les gens de Kaboul ont fait,
après que le régime
oppressif des talibans eût été éliminé de leur ville. Le CNN a montré à
l’écran des images d’hommes accourant chez le barbier pour se faire
couper
la barbe. L’interdit de se raser est, entre autres, l’une des multiples
lois
répressives dont souffre le peuple de l’Afghanistan depuis un demi
siècle.
Être libéré de cette coutume était comme ressentir une
bouffée
d’air frais. Se raser la barbe était comme jeter des cargaisons de thé
à la
mer dans le port de Boston, le
symbole de la liberté tant espérée.
On pourrait relater des histoires semblables, ailleurs
dans le monde. Le
Tibet était une nation indépendante pendant plusieurs siècles, jusqu’au
moment de son invasion par
La liberté, la raison et la tolérance sont des idées
révolutionnaires,
mais avec tout le respect que je dois à Earl Morse Wilbur,
je pense qu’elles ont leurs limites, pour notre époque. Peut-être que
ces idées
étaient à propos pour l’universalisme à l’aube du siècle dernier, mais
au tournant de ce siècle, je pense que les unitariens universalistes
ont besoin
de quelque chose de plus. “Liberté,
raison, tolérance” est une belle phrase, mais il
y a quelque chose
qui manque, quelque chose de très important. Il lui manque le sens de
la
communauté et de la responsabilité sociale. La liberté, la raison et la
tolérance,
en tant que le cœur de la pensée unitarienne universaliste, aboutissent
dans
une forme d’individualisme, qui isole, et avec laquelle nous ne nous
sentons
plus aussi à l’aise maintenant que par le passé. La liberté, sans
entrave,
devient le laissez-faire, qui isole. Je peux choisir d’être avec les
autres,
mais rien ne m’y oblige. De plus, la tolérance laisse entendre que je
vais
seulement vous tolérer. Je peux être en désaccord avec ce que vous
dites,
mais cela est votre affaire. Je n’ai pas à m’en soucier. Dans un sens,
la
tolérance banalise la croyance religieuse des autres. La raison, qui
caractérise
l’unitarianisme, au
moins depuis Channing,
a aussi besoin d’être associée à la compassion et à la finesse de
l’intelligence de notre vie intérieure.
Alors que la liberté, la raison et la tolérance sont de
bonnes idées
en soi, il faut y
joindre une
quelconque forme de compréhension et de communauté pour contrebalancer
l’individualisme qu’elles sous-entendent. Il faut chercher, autant que
possible, à se situer dans un contexte qui s’efforce de comprendre la
vie
comme un tout social et organique, et non comme des actes isolés. Au
lieu de la
tolérance, par exemple, en tant qu’unitariens universalistes, nous
aurions
beaucoup plus besoin de pratiquer le pluralisme. Le pluralisme
ressemble à la
tolérance par son aspect où chaque personne peut dire et être ce
qu’elle
est vraiment, mais
il s’y ajoute
une interaction avec les autres. Dans une communauté pluraliste, les
bouddhistes ne tolèrent pas seulement les chrétiens, mais parlent avec
eux.
Les bouddhistes les écoutent, et
ce que les chrétiens ont à dire leur importent ;
et, plus
important encore, ils apprennent d’eux. Mon rapport avec l’autre est un
principe fondamental du pluralisme. Le pluralisme m’oblige de demeurer
à l’écoute
d’autrui, et je dois m’attendre à être, peut-être,
transformé dans mes interactions avec mon vis-à-vis. La
liberté de la
croyance religieuse, sans égard à la responsabilité réciproque, est
insuffisante. Ma liberté individuelle ne m’affranchit pas de ma
responsabilité
sociale. Pour faire
court, disons
que, de mon point de vue, le
sens
donné aux mots, liberté, raison et tolérance par Earl Morse Wilbur,
doit être enrichi d’une bonne dose de compréhension et d’amour pour la
communauté.
Hanoucca
est porteuse d’un message social.
Les Maccabées étaient des gens désintéressés. L’idée des
traditionalistes voulant que l’alliance de Dieu avec Israël soit en
péril,
avait une résonance chez eux. Ils se voyaient comme des agents d’une
histoire
sacrée; l’histoire collective du peuple juif et de la religion
d’Abraham,
d’Isaac et de Jacob. Le droit d’aller au temple pour y faire une
offrande
n’était pas seulement une question individuelle. Cette liberté
concernait
tous les Juifs d’Israël, et était cruciale pour le
maintien de leur
mode de vie. C’était une lutte pour l’existence même de leur communauté
et de leur société.
Récemment, l’UUA a vécu une expérience déchirante qui peut
servir
comme matière à réflexion sur ce qu’on vient de dire. Certains parmi
vous
ont peut-être déjà lu quelques articles au sujet d’un groupe dissident,
appelé The
American Unitarian
Association. Ce groupe a fait parler de lui dans
un certain nombre de
journaux et de revues. Il est une non-congrégation officielle en
quelque sorte,
comprenant environ 25 individus. Il a été poursuivi en justice, le
printemps
dernier, par l’UUA pour s’être approprié de son nom historique. Un
règlement
s’en est suivi ; et maintenant ce groupe s’appelle The
American Unitarian Conference
ou AUC. Pourquoi cette scission? Eh bien les
gens de l’AUC vous
dirons que c’est parce que l’UUA s’est éloignée de ses racines
chrétiennes.
UUA est trop politique, trop humaniste, trop païenne.
Vraisemblablement, elle
serait aussi trop universaliste, puisque l’AUC a décidé de réclamer
seulement le côté unitarien de notre héritage. Mécontents, ces gens-là
ont
décidé de plier bagage, d’aller ailleurs. Il y a un article d’intérêt
au
sujet de l’American
Unitarian Conférence dans
un récent numéro
de « The
Voice »,
un magazine UU indépendant. Dans
cet article, Dean Fisher, le président de l’AUC, passe en
revue les
principaux griefs adressés contre l’UUA,
par lui et son groupe. En le lisant, je me suis senti
divisé en moi-même,
voire surpris par l’intérêt qu’il
suscita
chez moi. Moi aussi, j’aimerais bien voir l’universalisme unitarien
prendre
plus au sérieux les questions spirituelles et théologiques, mais, sans
pour
autant, les limiter au christianisme comme le fait l’AUC. Cela m’amène
à
ma critique de l’AUC. Celle-ci déclare être sans credo, mais il vous
faut
quand même être un théiste quelconque ; elle déclare être une
communauté ouverte, mais, si vous
parlez
en mal de leurs sept principes religieux, le Conseil administratif de
Ce qui me fatigue là-dedans, ce n’est pas tant le désir
des adeptes
de l’AUC d’être des presbytériens modérés, mais leur manière d’agir
pour atteindre leur dessein. Au
lieu de demeurer avec l’UUA et prendre part dans la discussion et son
pluralisme, ils ont claqué la porte. Personnellement, je crois qu’ils
ont
attiré l’attention sur d’importantes questions et firent naître une
réflexion
nécessaire au niveau de l’universalisme unitarien. Ils ont apporté de
bons
points, même si mon angle d’approche diffère quelque peu. Mais, au lieu
d’amorcer une conversation et de prendre part, volontiers, à un
processus
collectif d’auto-analyse, ils ont décidé de ficher le camp. Dans son
article, Fisher montre clairement le refus de l’AUC de devenir un
groupe
affilié. Pour ses adeptes, cela est vu comme trop restreignant. Ce
qu’ils
veulent, c’est que tout marche à leur guise. Avec ces gens-là, il n’y a
aucun espace pour le compromis, pour la
discussion ; ni même un
petit coin pour fraterniser, entretenir des relations, ou cultiver des
complicités.
Ce qui compte pour eux, c’est l’agenda. Que les gens aient différentes
idées
ne pose aucun problème pour moi; mais si vous voulez faire partie d’une
communauté, entretenir des relations, vous avez tout de même au moins
la
responsabilité d’écouter les réponses des autres. Je dois garder un
esprit
suffisamment ouvert, avoir l’humilité de reconnaître que je n’ai pas
toutes les réponses; et qu’un autre peut dire quelque chose qui
pourrait
changer toute ma façon de penser. Cette ouverture, bien entendu,
demande une
bonne dose de maturité. L’AUC démontre, je pense, comment la liberté,
la
raison et la tolérance ont mal tourné à cause de l’individualisme.
C’est
ce qui arrive quand on exerce sa liberté sans
prendre en ligne de compte nos connections aux autres.
L’une de mes histoires favorites est à propos des gens de
Billings, au
Montana. C’est une histoire populaire, et je suis sûr que certaines
personnes
parmi vous l’ont déjà entendue. C’est une histoire vraie, qui est
arrivée
à Billings, il y a environ une dizaine d’année,
peut-être. C’était au temps des fêtes, et les gens de
cette ville,
étant des chrétiens pour la plupart, étaient occupés à installer leurs
sapins de Noël. Il y avait aussi une minorité de juifs à
Billings ;
ceux-ci exposèrent, au lieu, des minoras dans leurs fenêtres. Ô joie!
Il y
avait un groupe motivé par la haine à Billings, des skinheads, je
crois. Ils
circulaient de par la ville, puis cassaient les vitres dans les
fenêtres où il
y avait une menora. Cela se passait, sans cesse, chaque nuit. Comme il
se doit,
le journal local colporta ces histoires de haine et d’intolérance. Mais
rien
n’y fit, jusqu’au moment où le rédacteur du journal eût la brillante
idée
de publier une pleine page sur laquelle figurait une menora. Bientôt,
tout le
monde en ville découpa cette page et exposa la menora dans leurs
fenêtres.
Chaque maison dans la ville était maintenant pourvue d’une menora, sous
laquelle il était écrit: “Pas
dans notre ville”.
Voilà un bel exemple non pas seulement de la tolérance,
mais de la
communauté. Les gens de Billings n’ont pas seulement toléré leurs
voisins
juifs. Ils n’ont pas pratiqué le “Vivez
et laissez vivre”. Ils ont compris qu’une menace
contre les juifs
de leur ville était une menace contre eux tous. Leurs croyances
religieuses
sont différentes, mais tous font partie de la même communauté. C’est ce
que
je veux dire par la prise de conscience des dimensions sociales de la
liberté
religieuse. Hanoucca se
rapporte à la liberté
religieuse, mais pas seulement sous un angle individuel. La leçon, que Hanoucca
nous enseigne, est qu’il faut savoir s’allier avec les autres dans
l’amour
contre les forces de la haine, soient-elles les skinheads, les talibans
ou les
anciens grecs. Hanoucca
nous enseigne, à nous
unitariens universalistes, de voir les aspects importants de notre
propre
religion. Que nous ne pouvons pas être tolérants comme des individus
isolés,
mais seulement en tant que sujets insérés dans un réseau de relations
sociales. Ce réseau est sacré parce qu’il reflète la nature
interconnectée
et organique de la vie elle-même.
Puissions-nous
nous éveiller à la transformation qui découle de notre relation avec
les
autres. Que la liberté, la raison, et la tolérance soient pratiquées entre
nous et pas seulement envers
nous. Et que le monde tienne compte des leçons de Hanoucca,
pendant le temps sacré de l’année. Amen. Allez en paix.