Tribune libre unitarienne V3N2
Tribune libre unitarienne volume 3, no. 2, 20071.
PRÉSENTATION, par Fabrice Descamps
2. L’ÉCOLOGIE
AUJORD’HUI, par Fabrice Descamps
4. RÉLEXION
SUR LE CARACTÈRE INTERDÉPENDANT DE TOUTES LES FORMES D’EXISTENCE, par
Joshua Snyder
5. UNE
THÉOLOGIE DE L’ÉCOLOGIE : UNE CONVERSION DE L’UUisme À
L’ÉCOLOGIE, Katherine Jesch
6. COSMOS,
GAÏA ET ESPRIT : LA TRINITÉ SACRÉE, par Carolyn Garlich
7. NOÉ ET LES
SEPT COMMANDEMENTS, par Fabrice Descamps
8. SOUHAITÉ : UN RENOUVEAU SPIRITUEL, par Barbara Taylor
(Fabrici
Descamps de la tribu des Gascons, paisibles
chasseurs-cueilleurs-cultivateu
Notre nouveau numéro de Tribune libre unitarienne est consacré, ce trimestre, à l'écologie. Les unitariens ont-ils quelque chose d'intéressant à dire sur les problèmes environnementaux? Il semble que oui dans la mesure où ils ont, au moins autant que certaines autres Églises ou religions, mais sûrement plus que les adeptes du matérialisme le plus égoïste et le plus débridé, une conscience aiguë de participer d'un tout qui les dépasse et qu'il s'agit de respecter, voire de révérer, en un réflexe qui est peut-être la matrice la plus fondamentale du religieux, bien au-delà de la question de l'existence ou non de Dieu.
Ce numéro débute par un article de Fabrice Descamps, "L'Ecologie aujourd'hui ", qui nous emmène à la découverte de l'écologie politique et de ses diverses composantes, puis nous livre sa propre conception d'une écologie rationnelle.
Le deuxième article, par un universitaire maintenant bien connu de nos lecteurs, Immanuel Wallerstein, "Les Désastres climatiques ", nous explique la nature des changements environnementaux actuels puis les obstacles qui nous attendent lorsque nous voulons préserver notre environnement planétaire.
L'auteur suivant est également devenu un familier de nos lecteurs, Joshua Snyder, pasteur unitarien américain, avec un article, " Réflexions sur le caractère interdépendant de toutes les formes d'existence ", revenant sur le fameux Septième Principe de l'UUisme.
Le quatrième article, " Une Théologie de l'écologie... ", par Katherine Jesch, également pasteure unitarienne, est une défense fougueuse de l'éco-féminisme, théorie qui lie la dégradation de la condition féminine à la dégradation de notre rapport à la nature.
Le cinquième article, de Carlyn Garlich, une unitarienne de Winnipeg, intitulé "Le Cosmos, Gaïa et l'Esprit : une Trinité sacrée ", s'efforce d'esquisser une nouvelle théologie trinitaire, mais d'une essence bien différente du christianisme nicéen, puisqu'elle remplace les personnes divines par les concepts centraux d'une philosophie de la nature fortement teintée de paganisme.
Un sixième article, à nouveau de Fabrice Descamps, " Noé et les sept commandements ", explore certaines sources vétéro-testamentaires du respect dû aux formes de vie non humaines.
Cette nouvelle livraison de Tribune libre unitarienne se clôt enfin sur un septième article, " Souhaité: un renouveau spirituel ", par Barbara Taylor, une unitarienne de Vancouver, qui, s’inspirant du discours de Rey Weyler, nous rappelle la complicité spirituelle entre l'unitarianisme et le combat de Greenpeace.
Bonne lecture à tous!
Lorsqu'on examine le paysage de l'écologie politique de part et d'autre de l'Atlantique en 2007, force est de constater son émiettement. On y distingue en particulier trois courants majeurs qui structurent ou ont structuré les rapports entre les différentes organisations écolo-politiques.
Sur ma gauche, nous avons les rouges-verts: pour eux, l'écologie politique, née dans les années soixante-dix, est une des formes de contestation radicale du capitalisme où le message écologique assume exactement la même fonction que le marxisme autrefois. Ce sont d'ailleurs souvent d'anciens marxistes qui animent ce courant, comme la députée verte de Paris, l'ex-communiste Martine Billard.
Sur ma droite, on trouve les bleus-verts : contrairement aux rouges-verts, les bleus-verts ne contestent pas le capitalisme, mais la forme de croissance qu'il privilégie car ils pensent qu'elle n'est pas tenable sur le long terme du fait de la déplétion des ressources non-renouvelables de la planète. Ce courant est bien représenté par le Parti vert de l'Ontario, CAP21 en France ou l'ökoliberale Partei suisse.
Et, enfin, se situant ailleurs que sur l'axe droite-gauche, on a les verts foncés : si rouges-verts et bleus-verts s'opposent dans leur rapport au capitalisme, leur humanisme les rapproche: c'est l'homme qui est l'alpha et l'oméga de leur action politique, c'est pour lui qu'ils veulent préserver la planète, parce qu'elle est son foyer ; les verts foncés, au contraire, ne sont pas du tout des humanistes : ils ne veulent pas sauver la planète pour l'homme, ils veulent sauver la planète de l'homme. En forçant un peu le trait, l'homme est, selon eux, un parasite dont on doit limiter les dégâts sur la terre. Je fus totalement abasourdi le jour où une militante verte française m'envoya un appel à se faire stériliser pour sauver le monde : elle ne prônait ni plus ni moins que la disparition en douceur de l'espèce humaine pour préserver les petits oiseaux!
Ainsi les Grünen allemands ont-ils longtemps vu s'affronter en leur sein les Fundis (ou Fundamentalisten), leurs verts foncés, aux Realos (ou Realisten), leurs rouges-verts. Ce sont les rouges-verts qui ont finalement pris le contrôle des Grünen puis, à l'instar de certains partis communistes européens, se sont libéralisés pour être en fait maintenant des bleus-verts.
On croyait les verts foncés sur le déclin dans la mesure où nombre d'entre eux, après la défaite symbolique des Fundis allemands, s'étaient repliés sur des ONG environnementalistes dont Greenpeace fut parfois le fer de lance. Or ils viennent de refaire spectaculairement surface avec la théorie de la décroissance. Mais ils avancent masqués. Ils sont même si bien masqués que certains d'entre eux ne sont pas conscients d'être des verts foncés et séduisent ainsi les plus inattentifs de leurs lecteurs.
Pourquoi vivons-nous ensemble? Nous pourrions en effet vivre chacun de notre côté et être des chasseurs-cueilleurs solitaires. Or partout où il vit, l'homme vit en société. Quelque époque que l'on considère, les ermites furent toujours extrêmement minoritaires parmi les hommes et même les chasseurs-cueilleurs les plus isolés du monde, comme les Amérindiens d'Amazonie ou les Papous, vivent en groupe. Une telle régularité des faits sociaux a de quoi nous interpeler. Tout, entre les hommes, les sépare: leurs langues, leurs croyances, leur organisation sociale, etc. Tout sauf justement le fait qu'ils soient socialement organisés. Si l'érémitisme était un mode de vie viable et pérenne, il aurait dû être majoritairement pratiqué au moins dans quelque endroit isolé du monde. Ce que l'on observe en linguistique, à savoir que des langues aux structures très originales et marginales parviennent à survivre dans certains endroits à l'écart du monde, comme le basque retranché dans sa forteresse pyrénéenne pendant des siècles, ne s'observe en revanche pas du tout dans le domaine social. Certes l'organisation sociale elle-même varie fortement d'un peuple à l'autre, mais ce qui ne varie pas, c'est le fait que les hommes vivent en groupe plutôt que seuls.
On pourrait bien sûr attribuer ce trait humain à un gène. Les hommes seraient grégaires comme les moutons. Pourtant, même les moins grégaires, les plus solitaires parmi nous sont bien contents de bénéficier de certaines institutions et productions sociales, comme les caisses de retraite, la police, l'électricité, etc. Et quand bien même toutes ces choses seraient le fruit d'un de nos gènes, on voit immédiatement que même un vieux garçon grincheux les jugerait au plus haut point utiles. Avant d'être génétiquement programmée, la sociabilité de l'homme est une solution rationnelle aux problèmes que lui pose sa survie.
La clé de sa réussite tient tout entière dans la division du travail. Je suis prof et mon voisin est plombier. Nous nous sommes spécialisés et, tandis que lui répare ma baignoire, moi, en échange, donne des cours d'allemand à ses enfants.
Plus la division du travail est efficace, plus le volume de nos échanges augmente : c'est tout simplement ce que l'on appelle la croissance.
Mais, quoi qu'il en soit, nous avons plus intérêt à vivre en groupe que seuls car nous augmentons ainsi, en même temps que le volume de nos échanges, notre liberté. Un chasseur-cueilleur solitaire n'a pas le choix de chasser ou non, il y est obligé par ses besoins en nourriture. Un chasseur-cueilleur vivant en groupe est déjà beaucoup plus à l'abri du besoin car, s'il est malade, d'autres membres de sa tribu pourront chasser à sa place. Quant à moi, rien ni personne ne m'oblige à chasser. Je peux être médecin, enseignant, maçon, etc. Entre un chasseur-cueilleur solitaire, un chasseur-cueilleur en groupe et moi-même, nul doute que c'est moi le plus libre des trois.
Les groupes de chasseurs-cueilleurs ne connaissent pratiquement pas de croissance parce que la division du travail est bien plus malaisée que dans une société complexe. Donc le degré de liberté qui règne dans de tels groupes, même s'il est supérieur à celui dont jouit l'ermite, est en revanche nettement inférieur à celui dont nous bénéficions dans nos sociétés.
Autrement dit, la croissance économique équivaut aussi à l'augmentation du nombre de nos choix de vie possibles, bref à notre liberté. Nous avons intérêt à vivre en groupes si nous voulons être libres, mais nous avons encore plus intérêt à vivre dans une société complexe si nous voulons être encore plus libres.
Il y a des jours où je me sens heureux et en forme et d'autres où je n'ai pas le moral. De même, il y a des jours où un ermite ou un Amérindien d'Amazonie se sentent heureux et en forme et d'autres non. Les jours où je suis triste et eux en forme, on peut dire qu'ils sont subjectivement plus heureux que moi.
Mais, si j'échangeais ma vie contre la leur, je diminuerais ma liberté, c'est-à-dire l'éventail de mes choix de vie possibles. Je diminuerais ce faisant mon bonheur objectif.
Admettons que je sois un spectateur impartial: laquelle de ces trois vies choisirais-je si l'on m'en donnait la possibilité? Il me paraît évident et rationnel que je choisirais la plus libre de ces trois vies, bref la vie dans une société complexe, et que tout spectateur impartial et rationnel en ferait de même. Car la vie dans une société complexe n'est pas forcément la plus subjectivement heureuse, mais elle est, de toute évidence, la plus objectivement heureuse. Si tel n'était pas le cas, on se demanderait bien pourquoi les gens des pays pauvres veulent émigrer vers les pays riches et pourquoi le cas inverse est beaucoup moins fréquent.
On appelle humanisme toute doctrine éthique, religieuse, philosophique ou politique qui place l'homme, son bonheur ou sa liberté au coeur de ses préoccupations.
C'est pourquoi j'affirme que les théories de la décroissance sont antihumanistes. Car elles entendent diminuer le bonheur objectif ou, ce qui revient au même, la liberté de l'homme.
En effet, de deux choses l'une, ou bien la décroissance est une appellation malheureuse et on peut la renommer dans un cadre humaniste, ou bien elle est bien ce pour quoi elle se donne et, dans ce cas, inutile de discuter avec ses partisans car ils ne valent pas mieux que les verts foncés : ce sont des ennemis de l'homme, des misanthropes qui avancent masqués derrière des concepts économiques.
Je veux bien admettre que le rythme et le contenu actuels de la croissance, qui est fort dispendieuse en ressources non renouvelables, ne soient pas soutenables sur le long terme, mais, alors, on est un bleu-vert : on ne remet pas en cause la croissance en soi mais la préférence de nos modes actuels de croissance pour le présent et leur cécité envers les intérêts des générations futures. Je propose alors de nommer une telle croissance amendée pour être soutenable alter-croissance.
Ou bien encore on est partisan de la zéro-croissance et l'on condamne nos sociétés à la stagnation et au conservatisme; voire pire, on est partisan de la croissance négative, i.e. de la récession et l'on veut dissoudre à terme la société. Car quel est l'intérêt de la vie en société, quel est l'intérêt de jouer le jeu social, si c'est un jeu à somme nulle ou, pour tomber de Charybde en Scylla, un jeu où tout le monde perd?
La décroissance est donc au mieux un concept malheureux car malheureusement formulé, au pire un avatar de l'antihumanisme, au même titre que la deep ecology et toutes les autres horreurs totalitaires produites au XXe siècle.
Je ne suis pas un adorateur de l'économie de marché, mais quand on constate comment fonctionnent les autres systèmes économiques et quand on est sensible aux problèmes des ressources non-renouvelables au nom même d'une conception saine et pérenne de la croissance, alors on ne peut être que vert-bleu. Tout autre choix est irrationnel car démenti soit par l'histoire, comme l'option rouge-verte, soit par le raisonnement, vu plus haut, qui fonde à la fois l'humanisme et la vie en société.
Le soubassement éthico-philosophique de ma propre conception de l'écologie, bleue-verte, j'insiste, est l'utilitarisme.
Je dis en passant, pour les amateurs de philosophie trapue et de méta-éthique, que je me sens extrêmement proche du réalisme de Cornell. Je n'y reviendrai pas ici car ce n'est pas le lieu. Disons pour résumer d'un trait que les valeurs morales sont, selon moi, objectives et, en conséquence, que certaines sont meilleures que d'autres. On pourrait d'ailleurs appeler l'ensemble des valeurs morales objectives Dieu et lui rendre un culte parce que c'est finalement ce que font toutes les religions, à cette différence près que la plupart d'entre elles voient en Dieu une personne, en quoi vraisemblablement elles se trompent, et non un concept comme « l'ensemble D des propositions vraies sur la morale ». Personnellement, je préfère la formule de John Dewey: « God is the sum-total of human ideal ».
Je défends donc l'utilitarisme car je pense que l'on vit en société parce qu'on y est plus heureux que tout seul, bref qu'il est utile de vivre en société. Or j'estime, en outre, qu'il est plus utile pour soi et pour les autres de vivre dans une société libérale complexe où nos choix de vie sont plus étendus que dans une société tribale.
Mais l'utilitarisme présenté ici n'est pas l'utilitarisme classique de Bentham et Mill car il est objectiviste. Cela signifie que l'utilité de tel ou tel arrangement social ne se mesure pas au bonheur subjectif qu'il nous procure, mais au bonheur objectif qu'il produit, c'est-à-dire précisément à l'ampleur des libertés qu'il nous octroie.
Ajoutons, pour finir de brosser le tableau de mon utilitarisme, qu'il est impersonnel. Qu'est-ce à dire? Mon utilitarisme admet qu'il est, dans certains cas particuliers, parfaitement logique et rationnel de se sacrifier, autrement dit, de sacrifier son propre bonheur subjectif au bonheur objectif (des autres). L'altruisme est rationnel car rationnellement fondé.
Admettons par exemple que mon sacrifice puisse, à coup sûr, sauver la démocratie dans laquelle je vis de la dictature. Admettons que je puisse me sacrifier pour tuer celui qui s'apprête à liquider les institutions démocratiques de mon pays et que je sois sûr que ce sacrifice les sauvera effectivement. On pense évidemment à celui qui, rencontrant Hitler en 1933, aurait pu prévoir l'influence funeste de cet homme sur le destin de l'Allemagne.
Certes je réduirai ce faisant à néant mon bonheur subjectif, mais j'augmenterai aussi considérablement le bonheur objectif de mes concitoyens. Dans ce cas, mon sacrifice vaut le coup. Il est utile et rationnel. Et le bonheur qu'il produit ne bénéficie pas à son producteur (c'est le moins que l'on puisse dire!). Il est impersonnel.
C'est pourquoi mon utilitarisme est un utilitarisme objectiviste impersonnel.
Évidemment, les sacrifices que je consens ne sont pas toujours aussi dramatiques que le sacrifice suprême décrit plus haut. Je peux me contenter de sacrifices plus modestes qui diminueront peut-être mes bonheurs subjectif et objectif mais augmenteront ou préserveront ceux des générations qui nous suivent.
Comme je sais, par ailleurs, que le rythme actuel de déplétion des ressources non-renouvelables est intenable sur le long terme, j'en viens tout naturellement à prôner une écologie politique libérale qui se donne pour but non de nous faire revenir à l'Âge de pierre mais d'assurer au moins le même degré de liberté à nos descendants qu'à nous-mêmes et au mieux encore plus de liberté pour eux que pour nous. Je rejette totalement et résolument les écologies rouge-verte et verts foncés ainsi que la décroissance qui sont des ennemies mortelles de nos libertés et je propose de tout mettre en oeuvre pour remplacer nos ressources non-renouvelables par des renouvelables.
Nous sommes en guerre.
Nous sommes d'abord en guerre contre nous-mêmes car ceux qui parmi nous veulent liquider la démocratie libérale restent fort nombreux. Ils prônaient hier cette liquidation au nom de l'aliénation de l'homme par l'homme ou au nom de la race. Ils la prônent aujourd'hui au nom de la religion ou de la deep ecology. Les totalitarismes iraient-ils toujours par deux?
Nous sommes en guerre ensuite contre l'obscurantisme anti-scientifique car seule la science et la technique nous permettront de remplacer les ressources non-renouvelables par des renouvelables. Aviez-vous remarqué que les plus fervents partisans de la décroissance sont aussi les plus virulents contempteurs de la science? C'est fort logique : ils ne veulent donner aucune chance à l'homme de s'en sortir!
Nous sommes en guerre enfin contre... la nature. Au risque de choquer, je dirai que la nature n'a aucun intérêt en soi, elle n'a d'intérêt qu'en tant que réceptacle des activités humaines. Il nous faut préserver ce réceptacle. C'est là qu'intervient l'écologie scientifique et politique.
Comme
dans toute guerre, j'estime que, malheureusement, la préférence humaine
pour le présent nous empêchera d'abord de prendre à temps les mesures
nécessaires pour éviter les prochaines catastrophes écologiques
majeures, exactement de la même façon que la politique munichoise,
préférant une vaste guerre future à une petite guerre immédiate, nous a
empêché de prévenir l'horreur nazie. Mais pour dire vrai, l'humanité a
toujours été et sera toujours en guerre contre la nature: elle le fut
hier pendant les ères glaciaires, elle l'est aujourd'hui lors des
catastrophes naturelles, elle le sera demain avec le réchauffement
climatique. Nul ne sait vraiment si le réchauffement climatique est
d'origine anthropique, mais lorsque les Maldives et le Bangla Desh
seront définitivement sous l'eau, il nous faudra faire à nouveau la
guerre à la nature et gagner cette guerre.
(Commentaire
205, 15 mars 2007, paru sur le site Web du Fernand Braudel Center,
Binghamton University. Traduction française de Tribune libre
unitarienne, agréée par son auteur).
Les
scientifiques nous mettent en garde contre les dangers du changement
climatique causé par les activités humaines, depuis presque cinquante
ans maintenant. Mais dans les deux ou trois dernières années, il y a eu
deux nouveautés qui ont mis en relief la gravité du problème. D’abord,
il y a eu la publication d’une série de rapports scientifiques qui font
autorité, faisant valoir non seulement que le réchauffement climatique
est réel, mais que ses effets sont en train de se manifester à une
allure encore inimaginable par les scientifiques, il y a cinq ans à
peine. Comme Madame Angela Merkel, chancelière de la République
fédérale d’Allemagne, vient de dire récemment: « Il n’est
pas minuit moins cinq, il est cinq minutes passé
minuit ».
La
deuxième nouveauté est jusqu’à quel point ces changements sont
devenus palpables au commun des mortels. Il y a eu le tsunami
de l’Océan Indien. Il y a eu une hausse dans la récurrence et
l’intensité des ouragans aux Antilles, aboutissant à l’effroyable
désastre de Katrina. Des images de la débâcle dans les champs de glace
de l’Arctique ont paru dans nombre de journaux. Et cette année, les
météorologistes de Londres ont annoncé que nous venons de connaître
l’hiver le plus chaud à Londres, depuis trois siècles qu’ils
enregistrent la température. Les équivalents de la canicule en Europe
sont les tornades et autres désastres provoqués par les grands vents
ailleurs dans le monde.
Alors,
pourquoi ne fait-on pas quelque chose? Il est
clair, ce n’est pas faute d’avoir été sensibilisés au problème, bien
que certaines personnes tentent autant que possible d’en nier
l’existence. Néanmoins, le peu de volonté des leaders politiques
mondiaux d’y faire quelque chose, voire le peu de pression du public
pour les forcer à faire quelque chose, a de quoi nous étonner. Quand il
y a un écart si flagrant entre le savoir et l’action, il doit bien y
avoir des obstacles dans la sphère sociopolitique pour expliquer cela.
En fait, il y a trois obstacles de taille qui empêchent l’action: les
intérêts des producteurs-entrepreneurs, les intérêts des nations moins
riches, et les attitudes, les miennes autant que les vôtres. Chacun est
un obstacle redoutable.
Les
producteurs-entrepreneurs sont, avant tout, préoccupés par la
rentabilité de leurs activités. Si on exigeait qu’ils prennent en
charge les coûts externes dont ils sont exempts à l’heure actuelle,
(l’amélioration et le nettoyage à fond de leurs procédés polluants),
cela aurait deux incidences sur leurs profits. Tout d’abord, ils
seraient obligés de hausser leurs prix, au risque de voir la chute de
leurs ventes. Et s’ils assumaient ces coûts contrairement à leurs
concurrents, ils risqueraient de voir leurs ventes échoir à ces
derniers.
Voilà
pourquoi les actions volontaires ont généralement peu de chances de
réussir, car chacun fait comme bon lui semble. En l’occurrence, le
producteur-entrepreneur vertueux sera perdant au profit de ses
concurrents. La solution à ce problème est une internalisation
obligatoire des coûts externes en vertu d’un règlement du
gouvernement. Même si cela, a fortiori, mettait fin à la concurrence nationale,
cela laisse sans solution les pertes aux concurrents internationaux,
ainsi que le fait que, au-delà d’un certain prix, il y a une chute des
ventes.
La
seconde incidence à trait précisément à la concurrence internationale.
Les pays moins favorisés cherchent à améliorer leur position
concurrentielle sur le marché mondial. Un des moyens qu’ils utilisent
est de produire des articles donnés à un coût inférieur, et qui,
partant, se vendront à des prix inférieurs. Si des réglementations
(disons sanctionnées par un accord international) exigeaient d’eux
d’apporter certains changements à leurs procédés industriels (disons
réduire la consommation du charbon comme énergie), ces pays seraient
obligés de débourser de fortes sommes d’argent pour restructurer leurs
industries, entraînant du même coup une perte éventuelle de leur
avantage compétitivité-prix. Tel est présentement l’argument
de gros pays comme la Chine et l’Inde, mais aussi de pays de l’Europe
de l’Est, comme la Pologne et la République tchèque.
Il
y a, bien sûr, une solution partielle à ce problème. C’est un apport
massif de fonds en provenance des pays qui ont présentement les moyens
(les États-Unis, l’Europe de l’Ouest) pour défrayer les coûts de la
restructuration des industries des pays dans le besoin. Mais ces
partages de la prospérité - car c’est bien ce que cela sous-entend -
ont toujours été mal vus, voire ont peu d’appuis politiques
dans ces pays les plus nantis. En tout cas, cela n’affecte pas la perte
éventuelle de l’avantage compétitivité-prix, si important pour ces pays
moins bien lotis.
Vous
et moi, nous sommes tous au coeur du troisième obstacle. Celui-ci
s’appelle le consumérisme. Le monde a toujours aimé consommer. Mais
dans les cinquante dernières années, le nombre de personnes pouvant
notamment consommer au-delà du niveau de subsistance a cru
prodigieusement. En demandant de consommer moins d’électricité et de
courant, ou moins d’articles qui dépendent de toute une variété
d’énergies, c’est inviter les individus, qui sont les consommateurs
d’aujourd’hui, à changer leur mode de vie, souvent de façon marquante.
Et c’est demander à ceux qui n’ont présentement pas les moyens de
pratiquer cette consommation à outrance, de renoncer à leurs profondes
aspirations d’accéder à la consommation qui leur fut
historiquement refusée.
Ce
problème a pourtant aussi une solution. Les gens peuvent se rééduquer
les uns les autres. Ils peuvent mettre, au premier rang de leur système
de valeur, autre chose que la consommation à outrance. Nous
pouvons tous convenir qu’un niveau de vie plus égalitaire à l’échelle
mondiale est vital, même si, pour certains, cela peut devoir signifier
abaisser son propre niveau de vie.
Il
y a cinquante ans, les scientifiques avancèrent pour la première fois
la preuve que consommer du tabac avait pour conséquence un taux plus
élevé de cancer. Y faire quelque chose fut accueilli avec les mêmes
obstacles qui empêchent aujourd’hui de faire quelque chose contre le
changement climatique. Après cinquante ans, le taux de fumeurs a
beaucoup baissé à l’échelle mondiale. Cela a été rendu possible en
partie suite au fait d’avoir forcé les entreprises de tabac, par des
poursuites en justice, à rembourser les coûts sociaux pour les dommages
qu’ils ont causés, en partie à cause de la rééducation des individus et
en partie grâce à des règlements gouvernementaux restreignant les lieux
où il est permis de fumer. Alors, quelque chose peut être fait, c’est
sûr.
Mais
avons-nous cinquante ans devant nous?
(Allocution
datant du 20 août 2000, par le pasteur unitarien américain, Joshua
Snyder, Second Unitarian Church of Omaha. Traduction française de
tribune libre unitarienne).
Le
septième principe des unitariens universalistes est (1) “le respect du
caractère interdépendant de toutes les formes d’existence qui
constituent une trame dont nous faisons partie”. Récemment,
ce principe s’est manifesté à moi d’une manière saisissante. Alors que
j’étais à Boston la semaine dernière, je suis allé faire une balade
avec quelques participants du cours de formation permanente pour
pasteurs. Cette soirée-là, nous nous baladions dans le parc Boston
Common et le Jardin public, en face du siège social
unitarien-universaliste. La nuit venue, les réverbères dans le
jardin éclairent les sentiers où des rats, de temps en temps, se
baladaient également. Quand mes compagnons montraient du doigt un de
ces rats qui se précipitaient au travers des jardins publics,
« ouais !», disais-je, « voilà le
caractère interdépendant de toutes les formes d’existence à
l’œuvre ».
C’est
l’une des dernières fois que j’ai l’intention de vous parler des
principes et des sources, non que ceux-ci ne soient pas dignes
d’intérêt, mais parce qu’à leur relecture, je reste toujours sur ma
faim. Qu’est-ce qu’on veut dire au juste par “le caractère
interdépendant de toute les formes d’existence qui constituent une
trame dont nous faisons partie”? Où a-t-on pêché ça? Aujourd’hui,
j’aimerais partager avec vous le fruit de mes réflexions
là-dessus.
Quand
je pense au “caractère interdépendant de toutes les formes
d’existence”, quelque chose de grand, d’ordre cosmique, me
vient à l’esprit. À mon avis, cette idée est au cœur même de la
théologie unitarienne universaliste. L’interconnexion de tous les êtres
vivants et non vivants m’interpelle. Cette idée est devenue
aujourd’hui en quelque sorte l’idée-force de l’UUisme. Mais
son origine remonte au moins à nos ancêtres transcendantalistes du 19e
siècle. La surâme (2), d’Emerson, ressemble un peu à
la notion “connections cachées” (3) dont fait allusion une vaste
série de domaines, tels l’écologie, la physique, l’économie,
le mysticisme, le droit, la biologie, la théologie, et la spiritualité.
L’existence de connections quelconques qui lient tout, y compris nous
mêmes, est un sous-entendu dans tous ces champs d’intérêt, comme dans
les diverses théologies auxquelles souscrivent les unitariens et
universalistes.
Le
théologien universaliste Clarence Skinner a écrit un essai, intitulé “Unity
of Universals”, dans les 1920. J’adore ce titre parce qu’il
contient à la fois unité comme dans unitarien et universel comme dans
universaliste. Dans son essai, Skinner fait valoir que les forces
cosmiques universelles de la science, l’astronomie et la cosmologie,
d’un commun accord, décrivent l’univers comme étant immense et infini.
Comme nous venons de le dire dans le répons de tout à l’heure, nous
sommes “des poussières d’étoiles”. Tous les éléments de la terre furent
créés lors de réactions nucléaires dans la partie centrale des étoiles.
Nous vivons et avons évolué sur une grosse boule de poussière, vestige
d’une explosion très ancienne d’étoiles. Skinner fait le constat que
les observations scientifiques sur l’univers sont comme des
observations poétiques ou spirituelles. Le Mariage du Ciel et
de l’Enfer(4),
de Blake,
est un bon exemple de telles observations. Selon Blake, le Ciel et
l’Enfer se dévorent mutuellement. Ce ne sont en réalité que deux
aspects du monde dans lequel nous vivons. Les anges et les démons sont,
à proprement parler, une même chose; ils apparaissent différents
dépendant de l’angle d’où on se place pour les voir. Vos démons
intérieurs peuvent être des anges bienfaiteurs, et les bienfaits
eux-mêmes des malédictions déguisées.
Les
unitariens universalistes ne sont pas les seuls à reconnaître le
caractère interdépendant du monde. Les humanistes font remarquer que
l’interdépendance est l’une des grandes découvertes de la science
moderne. Darwin décrit comment les espèces s’acclimatent à leur milieu.
Quand l’environnement naturel change, les formes de vie s’adaptent ou
disparaissent. Leur survie dépend de la nourriture, de l’eau et de
l’air dans leur milieu. Que l’interdépendance de notre monde naturel et
de nos vies nous soit voilée ou aille de soi, dans notre vie
quotidienne, peu importe, elle est réelle.
Les
Amérindiens sont profondément conscients du caractère interdépendant de
leur existence et de toutes les autres formes d’existence dans le
monde. Dans la plupart des cultures amérindiennes, on croit que toutes
les choses sont animées et ont des âmes. Tuer quoi que ce soit, même en
quête de nourriture ou d’abri est ressenti comme un
enlèvement de l’âme de l’animal ou de l’arbre qu’ils sont en
train de tuer. Pour échapper au courroux de ces esprits, on prie
ceux-ci pour implorer leur pardon et rendre la chasse abondante. Ces
prières amérindiennes sont un rappel que leur propre existence dépend
de l’existence d’autres formes d’existence. Ce qui est évident. D’où le
problème! Quand la vérité va de soi, elle va sans dire, et tout le
monde finit par l’ignorer.
Les
bouddhistes nous implorent de prendre conscience du caractère
l’interdépendant de toutes les formes d’existence. Le terme bouddha
signifie “celui qui est Éveillé”. Le Bouddha s’est éveillé de ce qu’on
appelle le rêve de la vie pleine de malaises pour voir combien précieux
et unique sont chaque chose et chaque personne. Il comprit que son
existence dépendît de toutes les autres formes d’existence. Il ne s’est
pas métamorphosé en Dieu, ni n’obtînt de pouvoirs magiques. Il
ressentait profondément les maux et les souffrances d’autrui comme si
ceux-ci fussent les siens. Un peu genre Bill Clinton, mais en plus
sincère! Le Bouddha ressentit la réalité de la toile interdépendante au
fond de son être.
On
peut retrouver la toile interdépendante de toutes les formes
d’existence même au cœur du christianisme. Malgré la propension de ce
dernier à la pensée binaire où il y a des sauvés et des damnés,
certains chrétiens d’orientation mystique croient que Dieu est plus ou
moins au centre de la toile interdépendante de la vie. Citant un
passage de la Bible dans les Épîtres de St- Paul aux Corinthiens où
l’Église est comparée au corps mystique du Christ, ces chrétiens
assimilent ce dernier à tout l’univers. Tout, toutes les créatures,
font partie du corps du Christ au sens élargi de l’univers. C’est cette
idée qui amena nos aïeux universalistes à déclarer que Dieu aime tout
le monde et est trop bon pour envoyer quiconque en enfer. Aujourd’hui,
l’idée qui assimile toute la création au corps mystique du Christ se
retrouve dans la spiritualité Nouvel Âge de Matthew
Fox.
Thich
Nhat Hanh est probablement l’un des plus éloquents écrivains à avoir
écrit sur la toile interdépendante. Thich Nhat Hanh est un moine Zen du
Vietnam et, par surcroît, un pacifiste. Il a écrit abondamment sur le
bouddhisme et la méditation. Dans nombre de ses livres, il souligne
l’exercice suivant. Prenez, par exemple, une feuille de papier. Nhat
Hanh affirme qu’il y a un nuage qui flotte au-dessus. Le papier,
comme tout le monde sait, est produit avec des arbres. Les
arbres ont besoin de terre, de soleil, de dioxyde de carbone et d’eau.
L’eau prend sa source d’une nappe aquifère sous la terre, alimentée par
l’eau de pluie. La pluie dépend des nuages. Quand on regarde une
feuille de papier, on devrait apercevoir l’arbre, l’eau, la pluie et le
nuage. La page imprimée dépend de tout cela. Sans nuage, il n’y aurait
ni eau, ni arbre, ni papier, ni page, ni allocution à lire. C’est
pourquoi certains textes bouddhiques parlent de vacuité et soutiennent
qu’il n’y a ni d’yeux, ni d’oreilles, ni de langue, ni d’esprit, etc.
Les bouddhistes ne déclarent pas que ces choses n’existent pas en soi,
mais plutôt qu’elles n’existent pas isolément, en tant qu’entités
indépendantes et autonomes. Dans le bouddhisme, la toile
interdépendante, qui inclut toutes les formes d’existence, est appelée
Vacuité ou Tao.
Je
me souviens de ma plus importante expérience spirituelle de la toile
interdépendante. Mais parler d’expériences spirituelles est très
difficile pour moi. C’est trop personnel pour être mis en mots. On peut
les ressentir seulement. Vous faire ressentir mon expérience est
impossible. Par conséquent, mon récit ne vous laissera, sans doute, pas
muet d’étonnement. Je n’ai vu aucune lueur éblouissante, ni n’ai eu une
vision sur le chemin de Damas. C’était en automne et j’étais encore
collégien. Je m’en allais tranquillement à l’église unitarienne
universaliste d’Ann Harbour. Je pouvais m’y rendre à pied de chez moi.
En passant à côté d’un érable, soudainement une brise se leva. Je vis
ses feuilles rougeoyantes tournoyer puis tomber au sol. J’eus le
sentiment de voir se dérouler sous mes yeux une scène de la fin d’un
cycle de vie. Les feuilles au sol se décomposent, puis deviennent de la
terre qui nourrit l’arbre le printemps suivant. Rien n’est créé ni
perdu, tout retourne dans le dépôt à recyclage cosmique pour renaître
en quelque chose d’autre. J’ai vécu un tant soit peu l’expérience de
l’interdépendance, ressentie avec tant d’intensité par le Bouddha et
d’autres grands leaders religieux.
La
toile interdépendante a un effet non seulement sur les rapports
physiques comme entre les arbres et les feuilles et le papier, mais les
états psychologiques et affectifs sont également dépendants d’autres
choses dans notre milieu. Je sais que ma vie dépend des aliments que je
mange et de l’air que je respire. Mais mon esprit et ma personnalité
sont également structurés en interactions avec les autres. Les
psychanalystes montrent que les traumas et l’amour pendant la prime
enfance ont des répercussions sur le restant de notre vie. Hitler a été
un enfant maltraité. Mère Thérésa, quant à elle, a été tendrement aimée
par sa grande famille albanaise. On comprend le monde à travers nos
esprits, influencés par les langues dont nous parlons. Combien
différent me paraîtrait le monde si je parlais le swahili au lieu de
l’anglais? Ou encore le navaho?
Le
champ probablement le meilleur que je connaisse pour comprendre le
fonctionnement de la toile interdépendante est l’économie. Celle-ci, il
est vrai, n’est pas connue pour être la plus spirituelle des
disciplines, mais je pense qu’il y a d’importantes leçons à apprendre
de n’importe quel domaine qui intéresse l’homme. Les économistes
comprennent très bien ce qu’est l’interdépendance. Une chute des
Bourses d’Asie, il y a quelques années, a provoqué une vive anxiété
chez les investisseurs, ici en Amérique. Tout le monde avait l’œil aux
aguets pour voir ce qui se passe en Allemagne, en Angleterre, au Japon
et à Hong Kong, et pour se faire une idée comment investir,
ici en Amérique. Je me souviens, il y a quelques années,
j’étais en train de faire de la méditation, un bel après-midi. Ayant
terminé, j’ai allumé le téléviseur pour voir les nouvelles du soir tout
en préparant mon repas. Dans une chambre adjacente où j’étais en train
de faire bouillir de l’eau, j’avais une oreille tendue sur les
nouvelles. Soudain, j’entendis Tom Brokaw dire que le Dow-Jones avait
bondi de vingt-cinq points. Il est drôle parfois, comment, après un
exercice de méditation, de simples phrases d’usage courant peuvent
prendre un sens métaphysique. Le Tao a bondi de vingt-cinq points. Il
est bizarre de penser que le Tao, la Mère de toutes choses, le
fondement de l’Être, ait bondi de vingt-cinq points.
Quelle
ressemblance y a-t-il donc entre le Tao et le Dow-Jones? Les
deux évoquent le mystère et l’imprévisibilité. Mais malgré cette
imprédictibilité, l’un et l’autre, taoïstes et agents de change,
s’acharnent à prédire le l’avenir au moyen de signes ésotériques, mais
sans par ailleurs s’en tenir seulement aux chiffres. Tout cela a une
ampleur quasi-mystique. Chacun influence le Dow-Jones en achetant et en
vendant, et pourtant le Dow est plus grand que n’importe quelle
personne. Alan Greenspan est quasiment le Pape. Tout le monde écoute
attentivement ce qu’il va dire. Chaque mot et inflexion sont analysés
en vue de saisir les nuances de sens. Je suis toujours étonné de voir
combien l’opinion générale, l’anxiété concernant l’inflation,
l’enthousiasme à propos des gains trimestriels influencent la Bourse.
Bien entendu, le Dow-Jones n’est pas la toile interdépendante de toutes
les formes d’existence, seulement une partie de ces formes d’existence.
Par ailleurs, l’exemple montre comment l’interdépendance touche jusqu’à
notre argent et à notre sécurité financière elle-même.
Vivre
l’expérience de l’interdépendance de toutes les formes de vie, c’est
goûter un peu à l’éveil. Mais cette expérience est relativement rare.
La vraie pratique religieuse ne se réduit pas seulement à la
quête d’avoir une expérience mystique de l’unité totale. En fait, je
plaiderais plutôt que ce genre d’expériences mystiques n’est qu’une
part de notre tâche plus importante qui est celle de mettre
l’intuition des connexions intimes au cœur de nos vies. Notre vraie
tâche religieuse est de partir du lieu où nous avons eu une expérience
mystique pour ensuite aller de par le monde pour la faire rayonner.
Pour
moi, l’instant-clé de l’histoire du bouddhisme n’est pas le moment où
Bouddha atteint l’éveil. Le véritable moment est quand il quitte
l’endroit où il a connu l’expérience de l’interdépendance de la toile
de la vie, et va, de par le monde, aider ceux qui
souffrent. C’est ça la vie religieuse. L’appel d’un engagement
dans le monde, le devoir de compassion envers les autres pour soulager
leurs peines et leurs misères.
Ces
réalités sont d’ordre éthique. L’expérience des connexions et des
dépendances, que mon existence et mon bien-être dépendent de votre
existence et de votre bien-être, débouche sur une éthique de la
réciprocité. Bien sûr, cela suppose un élargissement de la
notion du moi. Je suis plus en mesure de m’identifier aux autres quand
ma compréhension de la toile de l’interdépendance de toutes les formes
vient de mon for intérieur. Martin Buber(5), philosophe juif et mystique,
a décrit cela comme la relation Je-Tu. L’être humain “bubérien” est par
essence un « homo dialogus », et
ne peut s’accomplir sans communier avec l’humanité, la création et le
Créateur. Le philosophe indien madhyamika, Shantideva, on dirait
presque l’apôtre St-Paul, fit une fois la remarque que sa
main ne refuserait pas de secourir son pied, sous prétexte que les deux
sont différents. Cette main et ce pied font partie du corps de
Shantideva. Si l’un d’eux est meurtri, le corps risque d’être tué.
Reconnaissant leur relation interdépendante, la main et le pied
prennent soin l’un de l’autre.
Les
interconnexions entre le Je et le Tu sont au coeur de la théologie
unitarienne universaliste. Cela veut dire que je vais devoir sans cesse
repenser à cette sphère interhumaine dans les mois et les années à
venir. Je pense qu’une des raisons pour laquelle les unitariens
universalistes mettent autant l’accent sur la communauté et
l’interdépendance, c’est que nous avons compris que peu importe ce que
veut dire le sacré, celui-ci germe toujours dans un terroir composé de
rapports mutuels sains. Ces rapports constituent une trame du caractère
interdépendant de toutes les formes d’existence dont nous faisons
partie. Connaître cette sphère interhumaine c’est comprendre. D’en
avoir l’expérience c’est avoir atteint l’éveil. De vivre celui-ci,
c’est faire rayonner la compassion et la révérence envers toutes les
formes de vie. Puissions-nous réaliser les trois. Ainsi soit-il.
Notes
de la traduction
1.
Tel que formulé par le Mouvement unitarien universaliste au Québec
(MUUQ). En anglais ce septième principe fut formulé comme voici par
l’Unitarian Universalist Asssociation: “Repect for the interdependant
web of all existence of which we are all a part”
2.Ralph Waldo Emerson lance le mouvement
trancendandaliste avec son essai Nature de 1836.
Pour lui les hommes communient dans l’oversoul (l’âme universelle, ou
la surâme) dont la nature est l’incarnation. Chaque âme représente une
part de la surâme, et l’individu accède à la transcendance grâce à la
connaissance de soi et à la foi en la nature. Bronson Alcott, George
Ripley, Oreste Brownson, Jones Very, William Ellery Channing et
Margaret Fuller joignent leur voix à celle d'Emerson dans la revue The
Dial (1840-1844). Le poète Henry David Thoreau applique les idées
d'Emerson et vit en ermite dans une cabane, puis relate son
expérience dans Walden ou la Vie dans les bois (1854).
3.Fritjof
Capra, The Hidden Connections. A science for sustainable living, Anchor
Books, New York, 2004
4.'Le Mariage du Ciel
et de l'Enfer' est un texte mystique à résonances bibliques
écrit pour contrer Swedenborg et dont Gide admirait le
sublime équivoque. William Blake proclame l'unité humaine, attaque la
prudence et le calcul au nom de l'épanouissement de l'être réconciliant
désir, sagesse et raison. L'amour comme la haine étant nécessaire à la
vie, c'est le choc des contraires qui provoque le surgissement de la
force créatrice et la progression de l'être individuel. Il oppose ainsi
la raison à la vision intuitive, à laquelle va sa préférence.
5 Ni le Je ni le Tu ne vivent
séparément, ils n’existent que dans le contexte Je-Tu, qui précède la
sphère du Je et la sphère du Tu. De même, ni le Je ni le Cela
n’existent séparément, ils existent uniquement dans la sphère du
Je-Cela. Pour
Buber, une personne ne peut vivre au sens plein du terme que dans la
sphère interhumaine: "Sur la crête étroite où le Je et le Tu se
rencontrent, dans la zone intermédiaire". Selon
Buber, qui n'a jamais rencontré un Tu n'est pas véritablement
un être humain. Cependant, qui pénètre dans l'univers du
dialogue prend un risque considérable car la relation Je-Tu exige une
ouverture totale du Je. Il s'expose donc à connaître le refus et le
rejet total.
(Katherine
Jesch est pasteur unitarienne. Elle a donné cette allocution à la Paint
Branch UU Church, le 3 février, 2003, lors du "Enrichment Hour
presentation", traduction française de tribune libre unitarienne).
Thomas Starr King découvrit beauté calme dans la nature de la vallée Yosemite, en Californie. En entrant dans cette vallée, on dit que Thomas Starr King déclara « La neuvième symphonie de Beethoven est le Yosemite de la musique! Divin est le granit et le Yosemite en est le prophète! ». Or, si êtes allé à Yosemite, vous voyez ce qu'il veut dire! Aujourd'hui un des pics de granit du parc Yosemite porte son nom, Mont Starr King. Une rue porte aussi son nom à San Francisco: la rue Starr King. Celle-ci longe le pâté de maisons où est située la société unitarienne de San Francisco. Cette grande ville cosmopolite reconnaît l’œuvre de Starr King comme orateur dans le paysage politique californien et comme tribun de la justice sociale. Sa ferveur religieuse transparaissait toujours dans ses opinions politiques; il se tournait toujours vers la nature pour chercher son inspiration.
J'ai commencé avec cette description de Thomas Starr King pour mieux mettre en relief les éléments qui définissent ma propre théologie: un amalgame d'éléments naturels vivifiants et d’éléments religieux imprégnés d'activisme social. Aujourd'hui, bien sûr, on est plus conscient qu’au temps de Thomas Starr King de la complexité de la nature et des relations entre la culture humaine et les systèmes de la terre.
Il n’est plus possible de voir la justice envers les humains sans considérer la protection des écosystèmes. Outre sa symphonie de beauté et de calme, la nature, convient-on, est donneuse de quelque chose de plus. Ultimo, on dépend d'elle pour notre survie, autant les riches que les pauvres.
Ce matin, j’ai voulu partager avec vous d'où je viens et ce que je crois -bref ma théologie de l'écologie- car cela est la pierre angulaire de la clé de la spiritualité de l'environnement que j’essaie de créer. D’ailleurs, je veux vous encourager tous et toutes à réfléchir à votre propre théologie, à développer vos propres convictions pour voir au mieux-être de la terre.
Avant mes études pour devenir pasteur, en 1997, je travaillais au Service forestier dans le bureau de planification stratégique, ici à Washington, DC. Mais, après 20 ans, j’ai commencé à remettre ma carrière en question. On peut penser que j'ai eu du mal à passer le cap de la cinquantaine, chose courante à cet âge, mais c'était plus que cela. En fait, je traversais une période de doute concernant ma place dans l'ordre des choses; un vague sentiment d'avoir été détournée du sens véritable de ma vie me tenaillait. Par bonheur, je venais de faire la découverte de l'universalisme unitarien.
J'ai pris part à l'atelier Rise Up and Call Her Name qui proposait de faire un tour d'horizon sur l'histoire des cultes de la Terre-mère (1), pour aussitôt me rendre compte que cette spiritualité ancienne touchait une corde sensible chez moi. Ce printemps-là, je me suis lancé dans une course folle pour introduire le labyrinthe dans mon église à Arlington. En même temps, j'ai pris la présidence de la section des Services religieux. Je me suis donc vu mêlée intimement à la vie religieuse de mon église. Avec ces activités, je me suis sentie rafraîchie, poussée par une soif spirituelle dont j'ignorais chez moi l'existence.
Mon intégration à la vie de l’église unitarienne, à ce moment-là, réveilla en moi en quelque sorte mon aspiration occultée de devenir Sœur, inculquée par mon éducation catholique. Pour tâter le terrain, j’ai décidé de suivre un cours au Séminaire Wesley, à Washington. J'ai choisi le cours "d'éthique chrétienne de l'écologie"(2). Et, à ma grande stupéfaction, les relations entre l'éthique écologique et le culte de la Terre-mère que je découvrais me firent prendre conscience que ma fougue pour m’occuper du mieux-être de la terre était pour moi, en fait, le signe de ma vocation spirituelle comme pasteur.
Au
fur et à mesure de mes études en réponse à cet appel intérieur, ma
théologie s'est approfondie et précisée. Ce que je sais de la Réalité,
c'est que tout est relié à tout le reste. Aussi, pour moi, Dieu est le
reflet de cette réalité-là. Je ne vois pas Dieu comme une personne, un
personnage, un individu qui serait « là-bas, en quelque
part ». Dieu n'a pas donné naissance à la création. La
séparation, la transcendance, la hiérarchie n’ont rien à voir avec
Dieu; mais, l'interdépendance, la coopération et les relations relèvent
de Lui.
Le coeur de ma théologie est l'éco-féminisme, qui découle expressément de cette compréhension de la Réalité. Cette conception a éclos chez moi d'abord sous l'influence de la philosophie des années 1980. À l'époque, j'étais ravie d’être tombée sur une philosophie qui pouvait relier, dans une vision cohérente du monde, mon attachement profond à l'environnement et ma nouvelle perspective féministe.
Mon souci de l'environnement, en fait, s'alimentait à une source qui faisait fi du sacré dans nos liens les uns avec les autres, et la terre. Il se passa encore une autre décennie avant que Gaia and God me tombât entre les mains (3). Ce livre prophétique de Rosemary Radford Reuther reliait la religion et la spiritualité à l’éco-féminisme, de sorte que ce que je lisais interpellait mon cœur, pas seulement ma tête. Et cela est important, je crois....de comprendre avec son coeur, pas seulement avec sa tête. La spiritualité à la base de l’éco-féminisme reconnaît notre relation avec la réalité dans son ensemble, hors de nous-mêmes. Cette réalité va au-delà des incidences économiques de prendre soin -ou ne pas prendre soin-de la terre. Et cette théologie va au-delà des définitions spécifiques de Dieu.
Tel la théologie, l'éco-féminisme puise à diverses sources: la condition des femmes opprimées, de leurs familles, de leurs communautés; les traditions amérindiennes et la mythologie grecque; le culte des divinités féminines, les diverses formes de féminisme, de socialisme et les analyses postmodernes. La notion qui donne le coup d’envoi à l’éco-féminisme est que l'oppression des femmes, de certains groupes ethniques et d'autres groupes sans pouvoir dans la société, est en rapport, reliée et en synergie avec la destruction de la nature.
Même lors de leurs célébrations de la beauté et du lacis de la nature, les groupes environnementaux ont tendance à ignorer la dimension spirituelle. Mais, par la force des choses, je suis d'accord avec Carol Christ qui croit que l'écologie fait présentement face à une crise qui est avant tout d’origine spirituelle, pas seulement d’origine sociale, politique, économique et technologique.
Ma théologie est étayée sur l'éco-féminisme au plan philosophique et sur le septième principe au plan éthique. Pour moi, le caractère interdépendant de toutes les formes d'existence évoque la vue d'une toile d'araignée, les fils se reliant à divers points les uns aux autres, chacun individuellement ne servant à peu près à rien, mais ensemble faisant la fonction qui leur appartient de ramasser de la nourriture et d'offrir la défense à son propriétaire. Du même coup, au regard de notre sensibilité humaine, elle est comme un objet d'art visuel suspendu, quelque chose de beau qui jaillit au lever du jour dans le jardin, nouant des gouttes de rosée ensemble comme des perles entre deux tiges de fleur.
Tout ce temps, mon coeur pousse un cri de douleur contre la dégradation que nous sommes en train d'infliger à la terre. Et tels les arbres dans la forêt, les différentes oppressions sont reliées les unes aux autres. Les doléances de la destruction dérivent de la nouvelle religion américaine: l'économie des entreprises. La théologie qui sert à cette religion a été écrite par ceux qui ont déjà la mainmise sur les marchés. Ils écrivent les règles que nous sommes tous obligés de suivre pour vivre, justifiant la consommation à outrance comme un moyen de créer des emplois et de produire des biens et services que tout un chacun doit avoir. En fait, ils sont en train d'essayer de nous convaincre que nous avons la responsabilité, voire le devoir patriotique, d'acheter notre porte de sortie hors de la récession. Et nous gobons cela, littéralement, en achetant les biens et services qu'ils nous proposent. En fait, notre gagne-pain pour la plupart de nous, dépend de cette consommation à outrance. Même chose pour notre niveau de vie courant.
Mais à quel prix? Les entreprises externalisent tous les coûts qu'ils peuvent: leurs coûts de fabrication et de main d’oeuvre, les coûts sociaux, surtout les coûts environnementaux. Ils soutiennent qu'il faut garder les prix des biens et services aussi bas que possible pour que les consommateurs les achètent. Les investisseurs cherchent sans cesse une efficacité plus grande et des moyens de plus en plus astucieux pour en externaliser les coûts. On exploite les travailleurs et leurs communautés en prenant pour acquis que les besoins sociaux ne sont pas du ressort des entreprises.
On consomme les ressources naturelles sans égard aux effets des éléments polluants mis au rebut. La nappe phréatique se réduit; l'air et de l'eau se polluent; les stocks de poissons sont décimés et certains types de déchets -pesticides, les organochlorés et les déchets radioactifs- ne peuvent plus se diluer et devenir inoffensifs. Un nombre croissant de plantes et d'animaux sont menacés ou en voie de disparation, sinon déjà disparus.
L'usage excessif d'engrais et de pesticides nuit au rendement des terres agricoles et des forêts et maintenant on ajoute même des pesticides au matériel génétique de la plante elle-même. Pendant ce temps, l'industrie s'oppose à tout contrôle, demande même toujours plus de subventions de l’État et de protection pour fonctionner selon leurs propres règles.
Ces doléances à propos du dépérissement de la terre me motivent à formuler une nouvelle théologie, une théologie de l'écologie. Celle-ci n'est pas nouvelle en soi. Elle se fonde sur nos sept principes et puise dans les six sources qui les sous-tendent. Elle est nouvelle seulement du fait qu’elle met l'emphase en premier sur notre rapport avec la terre, d'où découlent les autres relations. Et elle n'est pas non plus réellement de mon cru.
Depuis les vingt dernières années, la plupart des religions traditionnelles ont forgé leur propre théologie chrétienne de l'environnement. Les unitariens universalistes aussi débattent informellement de son à-propos, depuis plus ou moins une décennie. Certains de ses aspects se profilent, à l'occasion, dans les sermons, et j'ai vu récemment quelques articles qui en parlent, mais cette théologie ne fait toujours pas partie de notre culture UU.
Le pasteur David Bumbaugh, à la faculté de la Meadville-Lombard Theological School, déclare que nous nous sommes écartés des valeurs des sept principes de l'UUisme. Le septième principe est le plus galvaudé de tous. On aime bien, dit-il, parfois y faire allusion, admettant sa vérité fondamentale, mais en se gardant bien d’approfondir les questions provocatrices qu’il soulève au sujet de l'espèce humaine comme l'une des trames de la toile. On banalise le fait qu’on domine la toile, tirant de notre côté les autres trames, présupposant qu'elles sont-là uniquement pour notre bénéfice et ignorant le danger du bris de l'une d'entre elles, sans jamais chercher à savoir si une autre trame fera son apparition pour la remplacer. Le concept de la toile interdépendante est un défi direct à la manière dont nous vivons nos vies, concevons nos relations, comprenons la moralité, entrevoyons le sens de notre existence.
Certaines
des questions soulevées par Bumbaugh correspondent à la pléthore de
questions déjà posés par les philosophes à travers les âges."Quelle est
la nature de la nature; comment y sommes-nous reliés? Quelle est la
nature de l'esprit et comment survient-il de l'univers naturel? Comment
le souci pour la justice peut-il provenir de la substance matérielle du
monde naturel et à quelle partie de la création celle-ci s'étend-elle?
Comment devons-nous vivre au sein de cette toile interdépendante?
Cependant à la lumière du septième principe, ces questions nous amènent
à toujours mieux comprendre notre relation avec le monde dans son
ensemble. S'aventurer dans un tel questionnement bouleverserait aussi
notre confort, rendant impossible de continuer à vivre nos vies comme
si de rien n’était. Notre obstination à ne pas voir la réalité en face
serait mise à rude épreuve; fini de se faire croire que l'orage va nous
contourner pour aller faire rage dans la cour du voisin. Nous nous
verrions obligés d'accepter nos propres rôles, nos responsabilités en
tant qu'individus et en tant que communauté pour l'état futur de la
planète".
Le septième principe ne fournit ni réponse, ni certitude. Aussi, comme Sharon Welch le dit dans son livre, A Feminist Ethic of Risk, on se cramponne trop à nos peurs, peur de l'incertitude, peur de perdre nos privilèges acquis, ce qui nous empêche de prendre la défense de la justice économique, sociale et écologique. On se laisse endormir par l’idée qu’il suffit de procéder à quelques modifications de notre mode de vie pour relever le défi auquel nous devons faire face et que des réformettes, c’est tout ce qu’on est d’ailleurs capables de faire. On s'adosse au septième principe pour soutenir des actions symboliques aux dépens d’actions politiques, des réponses raisonnables aux dépens de réponses radicales. On se donne de la sorte bonne conscience sans devoir se livrer à une lutte contre les pouvoirs établis. Cela sert comme un mantra à réciter pour se complimenter les uns les autres d’avoir amener le bac à recyclage sur le bord du trottoir pendant qu’on continue à consommer les ressources de la planète, soigneusement emballées dans des boîtes, des bouteilles ou des récipients en carton dont on se débarrasse toujours. De vivre selon le septième principe est compliqué, mais à sa lecture, derrière l’image de l’interdépendance qui se dessine se cache, je crois, une théologie complexe et pleine de richesse.
Le septième principe affirme qu’il n’y a aucune distinction à faire entre nous et le monde naturel; que nous sommes l’expression du contexte d’ensemble dans lequel on vit, on se déplace et on se reproduit. Cette théologie donne un sens élargi à notre notion du sacré, affirmant que le sacré est toujours relié au tout, qu’il unifie, vit caché au coeur de ce tout. Et le plus important, comme le déclare Bumbaugh, de cette théologie surgira une meilleure compréhension de la nature des exigences de la justice, une compréhension qui admet qu’aucune notion de la justice ne peut être complète ou adéquate à moins de s’étendre à toute la création -à tous les êtres dont les vies sont assombries par les fardeaux imposés par le style de vie peu approprié, non viable et destructeur de certains.
Si Thomas Starr King prêchait aujourd’hui, prendre soin de la terre pour lui, je pense, serait une partie intégrante de toutes nos autres responsabilités morales. Je suis sincèrement convaincue que l’intégrité écologique est impossible sans justice sociale, ni de justice sociale sans justice écologique.
Le plus dur pour moi, c’est de devoir vivre le désespoir que suscite ce défi écologique en moi. Alors, je me mets à chercher un expédient créatif pour me rappeler que je ne suis qu’une partie d’un tout plus vaste dans cette lutte. Les métaphores qui émanent de la nature m’aident beaucoup. L’hymne 123, Source de vie, est l’hymne que je préfère le plus dans le livre de cantiques (4). La beauté des images est si saisissante que celles-ci deviennent presque palpables pour moi. “Terre nourrit moi; Ciel emporte moi.” Je me vois être soutenue et fortifiée par les racines qui poussent dans l’humus pour déployer mes ailes vers le ciel pour que je réalise mes rêves. Ces racines sont les tentacules de ma communauté, qui m’enlacent, me soutiennent, m’apprennent. Ces ailes sont mon rêve de pouvoir aider les humains à aimer la terre, à être attentifs à toutes ses créatures, recevant d’elle leurs dons tout en voyant à son mieux-être dans un esprit révérencieux. Cette vision me vient chaque fois que je chante ce cantique.
Mais dans ma théologie de l’écologie, les racines et les ailes sont plus que de jolies métaphores. Les images tirées de la nature nous montrent des vérités incontournables sur le monde… et notre place dans celui-ci. Pour moi, l’idée d’un arbre est une icône religieuse. Que ce soit un seul arbre dont les racines poussent sous la terre et dont le feuillage monte vers le ciel, ou toute une forêt couvrant le paysage à perte de vue, l’arbre nous dévoile la présence de relations, évoque le caractère interdépendant de toutes les formes d’existence, notre septième principe. La description suivante exprime bien cela:
La forêt existe en rapport avec sa montagne. Chaque arbre vient au monde d’une petite semence; il croît en taille et en hauteur, laisse tomber ses feuilles, donne naissance à des semences qui se répandent d’un côté à l’autre de la montagne et finalement meurt et se décompose sur le sol de la forêt. L’arbre comme la forêt a en commun la tâche de nourrir et d’abriter les plantes et les créatures dans la montagne, y compris l’un et l’autre.
Tout
au long de ce cycle, la terre se développe à partir des
arbres, et des plantes et des créatures qui vivent aux abords
de la montagne. En retour, cette terre devient une partie de la
montagne qui porte et nourrit la forêt, au moment où une partie de
celle-là demeure la forêt qui l’a accouchée. Le restant des autres
plantes et créatures deviennent de l’humus. Celui-ci produit une
nouvelle génération d’arbres, la forêt. Sans la montagne, la forêt
n’aurait aucune place où s’implanter, ni aucune nourriture pour
croître. Sans la forêt, le sol de la montagne s’assécherait, puis
l’humus serait emporté par une ondée ou une trombe de vent. La forêt et
la montagne ont besoin l’une de l’autre, et elle se transforme l’une
l’autre.
Parfois je pense que je connais trop de choses sur le monde -sur l’état de la terre et de la société. Les problèmes écologiques m’apparaissent souvent accablants, surtout quand je les ajoute à tous les autres problèmes sociaux -la pauvreté, le racisme, la violence, les oppressions de tout genre et ainsi de suite....Mais je suis douée d’un penchant naturel qui me donne foi dans le pouvoir de l’humanité de changer le cours des choses. Même si on ne peut pas prédire l’avenir, on peut influencer son cours.
C’est que l’ampleur et l’acuité des problèmes ont tendance à me rendre cynique. Je sais que je ne peux pas changer la société dans son ensemble....c’est tout simplement impossible. Mais, comme Margaret Mead (5) l’a dit: “Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et attentionnés aient le pouvoir de changer le monde; en effet, il n’y a eu qu’eux qui l’ont pu”.
Les UUs à travers le continent travaillent fort pour développer et approfondir leur théologie de l’écologie. Ils découvrent des façons de la traduire en action sociale autres que celles des organisations traditionnelles vouées à l’environnement. Ils font front commun avec d’autres religions pour témoigner publiquement en faveur de la protection de l’Arctic National Wildlife Refuge et d’autres trésors publics. Ils font aussi front commun avec des organisations communautaires pour protester contre les activités des pollueurs dans les quartiers pauvres et minoritaires. Ils lancent des groupes d’accord mutuel dans leurs églises respectives pour que les uns les autres s’entraident dans leur quête pour remplir le vide d’une vie consacrée à la consommation à outrance. Ils se regroupent lors de célébrations interconfessionnelles pour remercier la terre de ses dons lors des services de Pâques, au lever du soleil, et des rituels pendant le Jour de la terre et lors du solstice. L’Éco-théologie pour l’intelligence, et la spiritualité pour le coeur et l’âme, sont les fondations d’un ministère consacré à la terre, sa racine elle-même, à vrai dire. Et l’éco-justice est le but, la vision, les ailes.
Il y a trois volets à ce ministère, à mon avis. Le premier consiste à développer notre raison d’être théologique et spirituelle pour ensuite la proclamer à la face du monde. C’est l’échange de propos comme celui que j’ai soulevé ce matin.
Le deuxième volet consiste à devenir plus écolos en modifiant notre mode de vie. Cela veut dire mettre en relief les liens entre nos vies spirituelles et notre conscience des problèmes écologiques et chercher des moyens pour répondre aux injustices environnementales. Il faut aussi pratiquer la solidarité entre vous-mêmes pour réaliser ces changements, sachant que le monde en général est peu enclin à vous donnera un coup de pouce. Le projet du septième principe de l’UUA, qui promeut le développement d’un programme écolo au niveau de chaque congrégation, est en mesure de confirmer ce deuxième volet. C’est un programme d’étude et d’action adopté par la congrégation dans son ensemble, pour aider ses membres à comprendre les problèmes écologiques, à faire le lien entre leur théologie et leur spiritualité ainsi qu’à traduire leurs valeurs en terme de justice sociale. Je coordonne ce programme comme élément de mon ministère consacré à l’environnement.
Finalement, le troisième volet consiste à faire en sorte que le pasteur dont le ministère est consacré à la terre proclame notre Vérité, représentant les unitariens et les universalistes face au grand public et qu’il y ait un dialogue interconfessionnel dans nos communautés au sujet du besoin de prendre soin de notre environnement local.
Je crois fermement que c’est dans l’opposition au statu quo que nous sommes mis face à face avec le divin, que l’appel de s’occuper de la terre s’éveille, et que nos relations les plus profondes avec les mystères de la vie humaine se réalisent. Comme laïques vous pouvez tous -en effet, vous devez- vous impliquer aussi à faire ce travail. Ça prend tout le monde, pas seulement quelques-uns, pour faire ce travail sacré.
Voilà mon point de vue sur cette théologie de l’écologie. Maintenant j’aimerais vous inviter à comparer vos perspectives à la mienne....
Note de la traduction
1. L'auteur parle ici de "goddess traditions" et plus loin de "ancient earth based spirituality". Au fond, il s'agit de l'histoire des cultes de la terre-mère. Suggestion de lecture complémentaire, voir ch. 2, "Dieu fut d'abord une femme", Gérald Messadié, Histoire Générale de Dieu, Robert Laffont, 1997
2. "Christian Ecological Ethics" dans le texte anglais.
3. In Gaia and God:An Ecofeminist Theology of Earth Healing, San Francisco:Harper&Row 1992.
4.Voir p. 112, Source de vie dans Vers un rêve à Bâtir, livre de cantiques publié sous la direction du pasteur Ray Drennan, Conseil unitarien du Canada 2001, 2002. Traduction de l’hymne 123, “Spirit of Life”. Vers un rêve à bâtir, livre de cantiques unitariens pour francophones a été réalisé avec la collaboration du mouvement universaliste au Québec et l’aide financière du Unitarian Universalist Veatch Program, à Shelter Bay. L’hyme 123 “Spirit of Life”, écrit par Carolyn McDade, est composé de seulement six petites phrases, mais celles-ci touchent à la corde sensible de tous les Unitariens Universalistes. Nous avons adapté le texte pour correspondre aux mots et à la tournure de la version française « Source de vie ».
5.
Anthropologue américaine très célèbre, promotrice de l’anthropologie
culturelle (1901-1978).
Évoquer
le nom de Dieu dans notre communauté, c’est quelque chose à ne pas
faire. Quel toupet de parler en chaire de Dieu!, quel culot d’user du
mot trinité dans le titre d’un discours!, vous dites-vous. Dire ce mot
de quatre lettres, c’est comme brandir le drapeau rouge. Sans doute,
j’ai semé encore plus de confusion en changeant mon titre à deux
reprises. Je demande qu’on excuse ma conduite. Ceux qui sont
venus, pensant voir des étincelles ou un retour à la religion
d’antan, vont probablement devoir retourner chez eux déçus, car ce que
j’ai à dire ici n’est pas aussi sujet à controverse qu’on peut le
penser.
Notre
livre de cantiques fait souvent allusion aux trois membres de ma
trinité, Cosmos, Gaïa et Esprit. En dépit de leur différence, sous
d’ordinaire rapports, ceux-ci, néanmoins, rappellent la
Trinité chrétienne. Le premier, Cosmos, est quelque chose de prodigieux
qui nous remplit d’admiration mêlée de respect, de révérence. Le
deuxième, Gaïa, est quelque chose qui nous nourrit et nous incite à
donner des prestations. Et le dernier, Esprit, est quelque chose qui se
ressent dans le tréfonds de soi-même. Entre les deux
trinités, il y a, certes, des éléments communs.
J’ai
peu de peine à comprendre pourquoi les gens frémissent rien qu’à
entendre le mot Dieu. C’est le mot le plus
polysémique de notre langue. Il évoque à la fois l’amour et le
châtiment. Qu’on se considère croyant ou sceptique, nous avons tout un
chacun une compréhension personnalisée de ce que veut dire le mot Dieu,
soit quelque chose à révérer ou quelque chose à rejeter. Ce qui me
fascine ce n’est pas tant le mot en soi, mais la diversité des sens
qu’il peut prendre et les besoins auxquels il peut répondre. Dans la
tradition judéo-chrétienne elle-même, il y a au moins une
douzaine de significations différentes associées au
mot Dieu. Au moment de ma jeunesse, quelques unes de ces
représentations ont eu du sens pour moi.
La
représentation habituelle qui nous vient à l’esprit quand on pense à
Dieu est celle d’un personnage qui trône dans le ciel, et qui
est à la fois le Père Noël et un gendarme mondial. Les tout jeunes
enfants voient Dieu comme ça, mais aussi les adultes, ceux dont le
développement moral est demeuré au même stade, et les athées
qui ont besoin d’un homme de paille à combattre. Les mots qui décrivent
ce Dieu le mieux nous viennent d’une chanson populaire Santa
Clause is coming to Town: « Le père Noël sait quand
tu dors, il sait quand tu te réveilles. Il sait si tu as été sage ou
méchant, alors sois sage, bon sang! ». Maintes sociétés
emploient une variété de représentations semblables comme moyen de
domination sociale.
Mais,
pour dire la vérité, je dois vous avouer que cette représentation ne
figurait pas dans le livre de cantique pour jeunes qu’on m’a décerné
comme prix pour ma présence exemplaire à l’école du dimanche à la
Centennial Presbyterian Church à Oakland dans la Carlifornie.
Ce vieux livre, plus que la Bible encore, a su influencer ma
compréhension de Dieu et de la religion pendant ma jeunesse. Ses
paroles sont restées gravées dans ma mémoire. Aujourd’hui, j’éprouve de
la difficulté d’apprendre les paroles de cantiques nouveaux,
mais j’ai du mal d’oublier celles de mon vieux livre de
cantiques. Comme de juste, quand il m’a fallu trouver une
représentation authentique de Dieu pour la préparation de cette
allocution, j’ai regardé d’abord du côté de cette source qui avait fait
autorité pour moi durant ma jeunesse.
Les
dieux dans le livre de cantiques sont à la fois chrétiens et américains
on ne peut plus. Parmi toutes les manifestations des dieux que vous y
trouverez celle du Dieu national de l’Amérique se manifeste au moins
une fois. Dans ce livre de cantiques on trouve America the
Beautiful, le Battle hymn of the Republic,
My Country Tis of Thee et le cantique Song
for the Flag (« Trois hourras pour le
rouge, le blanc et le bleu »). Oui, nous chantions
ces chansons le dimanche, parfois en marchant avec le drapeau déployé.
Heureusement, je n’ai jamais rien vu de tel au Canada. Il est
fort possible que cela en dit long sur notre caractère national.
Toutes
les représentations ne peuvent pas être aussi facilement tournées en
dérision. Certaines répondent à des peurs et des désirs quasi
universels chez les humains. Quand j’ai apporté un livre unitarien de
cantiques chez moi pour choisir des cantiques pour ce service, j’ai été
surprise de voir les similitudes avec mon ancien livre de cantiques
pour jeunes. Plusieurs cantiques sont presque semblables, ne serait-ce
que pour quelques changements minimes dans les paroles, et
beaucoup d’autres ont le même titre et portent sur le même
thème.
Les
représentations répondent à notre besoin de permanence dans un monde où
la mort emporte nos amis et notre famille, et où
tous les appuis nous sont retirés. Les deux livres de cantiques ont une
version chacun du cantique Rock of life. La
représentation du Dieu sauveur répond à notre sens de culpabilité et à
notre besoin de pardon. Bien qu’Esther Kathryn ait rempli le répertoire
au maximum, on ne chantera qu’une sélection des cantiques choisis à
même le livre de cantiques, et plusieurs d’entre vous seront étonnés de
voir qu’il y a plusieurs représentations dans ces cantiques que vous
croyiez avoir abandonnées.
Au
fil des ans la plupart de ces représentations ont disparu de ma vie,
non que mes besoins aient changé, mais parce pour moi des métaphores ce
n’est pas suffisants. Dans le passé lors d’une conférence de
philosophie, je me souviens d’avoir entendu une conférence titrée
“Derrière les masques de Dieu” (Behind the Mask of God).
Le conférencier arguait que derrière les divers masques, il y avait une
réalité cachée, mais, il resta bouche bée quand je lui ai
demandé comment il savait qu’il y avait cette réalité derrière les
masques. J’ai besoin de sentir que derrière les métaphores, il y a
quelque chose de vrai et de tangible. Le Cosmos, Gaïa et l’esprit sont
non seulement tangibles, mais ils répondent aussi à mon besoin pour
quelque chose d’imposant, de quelque chose ayant une valeur que je peux
servir et quelque chose dont je peux ressentir dans mon for intérieur.
Quand j’ai annoncé à un de mes amis que ma trinité comprenait le
Cosmos, Gaïa et l’esprit, il m’a rétorqué que nul ne peut y croire
parce que ces trois choses existent tout simplement. Mais,
certainement, l’existence n’en fait pas moins des dieux.
Anselme
de Cantorbery, dans le Proslogion, définit Dieu comme “quelque chose de
tel que rien de plus grand ne puisse être pensé”. Il va de soi que
quelque chose qui existe est plus grand que quelque chose qui
n’existe pas. Par conséquent, ce qui peut le mieux
correspondre à la définition d’Anselme, c’est l’univers lui-même. Rien
n’est plus grandiose, plus mystérieux. Loin des lumières de la ville,
rien de tel qu’une nuit étoilée pour éveiller un état quasi
mystique chez nous. Notre ébahissement s’est accru, pas
atténué, suite aux découvertes de maintes générations
d’astronomes et de cosmologistes. S’il y a lieu de voir l’univers comme
un Dieu quelconque, ce sont ces savants qui en seraient les
prêtres et les théologiens. Tout au fil des âges, la nuit étoilée a
fait une forte impression auprès des hommes et des femmes. Au début la
croyance voulait que les étoiles ne fussent que des lumières fixées
dans des sphères en cristallin. Mais aujourd’hui combien plus
mystérieux et écrasant est-il de savoir que les étoiles qu’on
voit dans le ciel la nuit sont si loin que plusieurs d’entre elles ont
cessé d’exister des mille millions d’années avant que nous soyons nés.
Et nous soupçonnons que l’univers a plus de dimensions qu’on peut
imaginer, et que peut-être dans les quelques années la cosmologie
connaîtra d’autres découvertes radicales. Plus nous connaissons
l’univers, plus celui-ci devient mystérieux et merveilleux.
C’est une affaire de goût, mais pour moi lire des livres sur la cosmologie moderne, tel The Cosmic Blueprint de Paul Davies, est une expérience religieuse. Davies résume toutes les sciences à la pointe des connaissances sur l’univers. Il remarque que l’image populaire de la théorie cosmologique de l’explosion originelle cache le fait que l’univers n’est pas seulement une création mais qu’il est aussi un créateur. Bien qu’il soit vrai que la deuxième loi de la thermodynamique ne soit pas éliminée, l’expansion de l’univers n’évolue tout simplement pas vers un état diffus et indifférencié où tout viendra à s’arrêter et deviendra figé. Il y un vecteur qui va en direction contraire. Du chaos de l’univers naît l’ordre, la structure, la complexité et l’esprit humain lui-même. Tout aussi étonnant que l’univers, c’est le fait que l’espèce humaine ait été dotée d’un cerveau capable de comprendre, dans une certaine mesure, cet univers
Dans
le fait que le cosmos nous remplit d’étonnement et d’admiration, nous
ne trouvons guère de réconfort ou de consolation. À l’échelle du
cosmos, nous ne sommes qu’une poussière. Jennifer Hecht, dans
la lecture d’aujourd’hui, a raison de dire qu’on vit dans un
monde cassé en deux parce que nous sommes humains et l’univers ne l’est
pas. Nous vivons dans un monde où il y a la raison, l’amour et la
compassion, mais nous vivons aussi dans un monde indifférent à tout
cela. Une phrase dans un cantique de mon livre de cantiques de jeunesse
se lit comme suit: “mon regard est sur le moineau, et je
sais qu’il me voit”. Manifestement, cela ne
s’applique pas au Cosmos. C’est sûr, l’univers n’est pas aussi étranger
que le veut Hecht. Nous sommes des poussières d’étoiles. Nos atomes ont
été forgés dans le brasier de soleils en explosion. L’énergie de notre
propre soleil alimente notre corps et nous donne la vie. Nos esprits,
ayant émergés du chaos du Cosmos, par miracle trouvent l’univers
compréhensible. En nous le Cosmos prend conscience de lui-même.
Gaïa
était une déesse grecque. Gaïa est aussi le nom donné par James
Lovelock à la biosphère, mince pellicule de vie et
son écologie, qui entoure la planète. En proportion de la grandeur de
la terre, la biosphère est plus mince que le film d’une bulle de savon.
Nous entretenons une relation réciproque avec Gaïa proportionnelle à
son immensité. Nos actions laissent des empreintes. Si ultimement notre
corps est fait des atomes en provenance du Cosmos, c’est Gaïa
qui transforme les dons du Cosmos dans les molécules d’un ADN
à la base de tous les vivants. Elle transforme le feu du soleil en
nourriture pour alimenter nos corps.
Dans
les Actes des Apôtres, il y a un passage où Paul de Tarse prit la
parole devant les philosophes d’Athènes. Ayant vu un autel dédié à un
dieu inconnu, il déclara devant leur présence que ce dernier
était le Dieu dans lequel nous vivons, remuons et dont nous dépendons
pour notre existence. C’est Gaïa, la biosphère, qui correspond le mieux
à la définition de Paul. Pour notre existence, nous dépendons d’elle.
Tout ce que nous sommes provient d’elle. À cause de notre ignorance et
de notre négligence on lui fait souvent du tort, mais si on s’en
donnait la peine, il serait possible de vivre de manière à la respecter
et de l’amener à préserver ses trésors. On s’occupe de Gaïa quand on
s’efforce de réduire notre empreinte sur la terre et à préserver la
biodiversité. Parfois je me sens comme une prêtresse quand je mélange
mon tas de compost, recyclant de la matière morte pour qu’elle fasse
naître une nouvelle vie. Et faisant partie d’une communauté
environnementale, je deviens membre d’une congrégation composée de gens
qui l’aime.
Il
y a, pourtant, certains dangers à l’idéaliser. Gaïa donne, et Gaïa
reprend. Tout ce qui vit, meurt; et Gaïa n’a nulle prédilection pour le
genre humain. Elle pourrait bien être au comble du bonheur de nous voir
disparaître. Qu’à cela ne tienne, il est logique de s’en occuper et de
l’aimer. Notre avenir comme espèce humaine en dépend.
S’il
on voit immédiatement que Gaïa et Cosmos existent tous les deux, pour
l’esprit, de saisir son existence c’est autre chose, car c’est quelque
chose qu’on ressent autrement. Sans l’esprit notre respect pour le
Cosmos et Gaïa semble vain. C’est par le truchement de l’esprit que le
Cosmos et Gaïa deviennent sacrés pour nous. L’esprit fait partie de la
psyché humaine qui est quelque chose d’unique pour chaque
individu. L’esprit se sent au niveau de notre for intérieur.
On le ressent du même coup autant chez soi et que chez les
autres. On le ressent quand on se met à dialoguer avec soi-même au
sujet de choses qui nous tiennent à coeur. L’esprit console, inspire et
réprimande. C’est la partie de notre psyché qui fait naître en
nous un certain sentiment d’harmonie avec l’univers.
Réserver un caractère sacré à cette troisième personne de ma trinité n’est pas non plus sans problème. La voix de l’esprit peut parfois être si forte et si séduisante que l’individu soit enclin à croire entendre la voix d’un dieu lointain et universel alors que celle-ci n’est rien d’autre qu’une partie de sa psyché. À défaut de bien comprendre ça, on peut être conduit à la folie et à l’outrecuidance. En dépit de ce désagrément, l’esprit peut enrichir nos vies si on sait l’harmoniser avec la raison, un don à la fois du Cosmos et de Gaïa.
Une légende juive raconte qu'un jour, un soldat romain vint voir rabbi Shammaï et lui dit ceci: « Si tu peux m'enseigner toute la Loi pendant que je resterai debout sur un seul pied, je me convertirai à l'Alliance d'Abraham, Isaac et Jacob ». Rabbi Shammaï chassa l'importun. Ce dernier alla voir alors rabbi Hillel et lui fit cette même requête. Rabbi Hillel lui répondit: « Aime ton prochain comme toi-même, voilà toute la Loi. Le reste, ce sont des commentaires ». Le soldat romain se convertit et une autre légende affirme que ce soldat romain était rabbi Aqiva, une des sources du Talmud.
J'aime beaucoup rabbi Hillel, il n'y a pas assez de rabbis Hillel dans les religions du monde et trop de rabbis Shammaï. Mais, au risque de contredire le brave rabbi Hillel, il n'y a pas que cela dans la Loi et les Prophètes (hatorah vehaneviim), comme les Hébreux appelaient l'Ancien Testament. Il y est aussi beaucoup question de coups de colère, de départs, d'errances, de fuites et de libération.
Bereshit bara elohim et hashamayim ve'et ha'arets, « au commencement, le dieu des puissances créa les cieux et la terre ». Si le premier verset de la Bible est connu de tous, le deuxième ne manque pas d'ambiguïté: « La terre était informe et vide; il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux ». Il est difficile en effet d'en conclure que Dieu aurait créé le monde ex nihilo.
Une autre interprétation en est possible selon laquelle Dieu n'aurait pas créé le monde, mais ordonné le chaos. Sa « création » ne serait pas matérielle, mais épistémologique: en séparant les choses les unes des autres et en les ordonnant en un discours, le fameux logos divin, Dieu aurait fait oeuvre de savant et non de démiurge.
Cette seconde interprétation est tout à fait compatible avec la suite de la Genèse. Ainsi, dans Genèse 2:19, nous apprenons que: « L'Eternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel et il les fit venir vers l'homme pour voir comment il les appellerait et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l'homme ». L'homme est donc « à la ressemblance de Dieu » (Genèse 1:26), non parce qu'il aurait une grande barbe, mais parce qu'à l'instar de Dieu, il est capable de nommer et distinguer les choses les unes des autres à partir du chaos informe des sensations. Et c'est pourquoi, l'homme « domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, le bétail, la terre et tous les reptiles qui rampent sur la terre » (ibidem).
Si, outre la Règle d'or qui veut que nous aimions notre prochain, il est un autre enseignement fondamental de la Bible, c'est que la terre y est faite pour l'homme et non l'homme pour la terre. Et l'opinion contraire, à savoir que l'homme serait au service de la nature et non l'inverse, est une opinion profondément païenne, autrement dit profondément incompatible avec notre culture judéo-chrétienne. L'homme n'est au service ni de la nature, ni de la race, ni de l'État, ni du Mikado, ni du Parti. Tout ça, c'est de l'idolâtrie, le pire des péchés pour la Bible. Ce que fait l'homme, il doit le faire en son nom propre et pas au nom de Dieu : « Tu n'invoqueras pas le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain » (Exode, 20:7), deuxième grand péché selon la loi mosaïque.
Mais, évidemment, tout cela, les hommes l'oublient à intervalles réguliers. Alors Dieu pique une colère de temps en temps.
Première colère : il chasse Adam et Ève du Paradis.
Deuxième colère : il noie le monde sous le Déluge sauf Noé et son arche.
Troisième colère : il libère les Hébreux d'Égypte sous la conduite de Moïse en punissant Pharaon de sept plaies.
Et remarquez qu'à chaque fois, il fait oeuvre, non seulement de savant, mais aussi de législateur. Il chasse Adam et Eve après leur avoir donné deux lois : «Vous ne mangerez pas du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal », et, après qu'Adam et Ève ont violé cette première loi, « Vous ne mangerez pas de fruits de l'arbre de vie ». Puis le Talmud raconte qu'il donne sept commandements à Noé lorsqu'il débarque de l'arche. Enfin l'Exode nous apprend qu'il donne dix commandements à Moïse après avoir fait sortir les Hébreux d'Égypte.
Ce qu'il y a de remarquable en plus dans chacun de ces épisodes, c'est qu'ils affirment tous trois que la liberté ne vaut rien sans la loi. Faute d'obéir à la loi, Adam et Ève sont chassés du royaume de la liberté, le Pardès, et désormais soumis à l'esclavage du besoin (« Et l'Eternel le chassa du jardin d'Eden pour qu'il cultivât la terre d'où il avait été pris », Genèse 3:23). Mais, inversement, Dieu noie le monde qui lui a désobéi sous le Déluge et lui donne, par Noé, une nouvelle loi, l'Alliance noachique. Et il propose encore une autre alliance aux Hébreux, l'Alliance mosaïque, après que Pharaon a enfreint les lois de Noé en martyrisant les Hébreux.
Le détail des lois noachiques, moins connues que les mosaïques, nous est rapporté par le Talmud; elles sont au nombre de sept, les Sept Lois des Fils de Noé, sheva mistvot bnei noach:
Si les cinq premières mitsvot Noach sont bien en accord avec la Loi et les Prophètes et la septième une conséquence logique des six premières (que sert en effet de légiférer si la loi n'est pas respectée?), la sixième, fort originale dans le corpus biblique, doit retenir notre attention : l'interdiction de torturer les animaux.
Car si l'homme biblique domine la nature, cette domination ne va pas jusqu'à l'autoriser, pour la Loi noachique, à être cruel envers les animaux. Et Dieu ordonne de sauver dans l'arche, outre Noé et sa famille, un couple de chaque espèce animale. De même la Torah comprend-elle des règles très précises d'abattage du bétail dont l'un des buts est de limiter la souffrance animale.
Alors pourquoi cette soudaine mansuétude envers des animaux dont la seule fonction est, par ailleurs, de servir l'homme?
La Bible reste malheureusement muette à ce sujet. Et le Talmud se contente de citer la sixième Loi de Noé sans nous en expliquer la raison. C'est un peu ce qui est frustrant parfois avec les religions : elles nous demandent d'obéir sans poser de questions. Il va donc nous falloir répondre nous-mêmes à cette question : pourquoi la cruauté envers les animaux est-elle immorale?
La seule différence entre l'homme et les animaux n'est pas essentielle, mais accidentelle : nous sommes plus intelligents qu'eux. Notre cerveau a de meilleures performances que le leur. Nous sommes de la matière plus complexe et mieux organisée qu'eux. Et, de même, il n'y a entre un caillou, un moustique et nous pas de différence fondamentale, juste une différence de degré et de complexité dans l'organisation de la matière qui nous compose. La matière dont nous sommes faits est capable de « se mouvoir au-dessus de l'abîme » et de « distinguer les eaux d'en haut des eaux d'en bas » (Genèse 1: 2 et 7).
Les êtres vivants sont de la matière qui souffre. Car ils ont un système nerveux. Si la souffrance est mauvaise, alors il est logique d'essayer, autant que faire se peut, de limiter cette souffrance. C'est une conviction essentielle de l'utilitarisme. Il est moral de limiter la souffrance animale au strict nécessaire.
Or quel sont les contours du « strict nécessaire » que je viens de circonscrire? En quoi la souffrance de l'homme serait-elle prioritaire par rapport à celle des animaux? Après tout, un animal souffre autant qu'un homme. Pourquoi l'utilitarisme ne débouche-t-il pas sur la conclusion, profondément païenne, que la souffrance humaine n'a pas plus de droits que la souffrance animale?
On sait que le régime nazi, qui, une fois gratté le vernis de son antisémitisme chrétien, était profondément athée et païen, fut le premier à promouvoir les droits des animaux en Europe : un chien sous le 3e Reich avait plus de droit qu'un juif.
Le philosophe utilitariste Peter Singer a été, à ma connaissance, le premier à prendre au sérieux ce défi lancé à l'utilitarisme par les dérives possibles de l'anti-spécisme, c'est-à-dire de l'opinion selon laquelle la priorité accordée à la souffrance humaine sur la souffrance animale ne serait qu'un « préjugé d'espèce » (un « spécisme » ou « racisme anti-animal »).
Il en est arrivé à la conclusion suivante, au terme d'un raisonnement que je vous invite à lire dans ses remarquables Questions d'Ethique pratique (Bayard) : il est plus grave de faire souffrir une personne qu'une non-personne. Pour Singer, un moustique est une non-personne, c'est-à-dire un être qui souffre mais qui n'a pas conscience d'exister. Un homme est une personne, autrement dit, un être qui souffre mais qui, en plus, a conscience d'exister. Le saut d'une non-personne à une personne n'est pas un saut discret; on passe insensiblement, à travers les espèces, d'animaux qui ne sont pas des personnes à des animaux qui en sont.
La souffrance physique se double, chez une personne, d'une souffrance morale. Le traitement de cette double souffrance chez une personne est donc prioritaire et peut justifier qu'on tue une non-personne pour la traiter, par exemple, en expérimentant un vaccin sur des animaux. Mais, comme certains mammifères évolués sont tout autant des personnes qu'un enfant handicapé mental, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas moins conscience d'exister qu'un enfant handicapé mental, Singer en conclut logiquement qu'il faut interdire l'expérimentation animale sur les mammifères évolués et, inversement, qu'il faut autoriser l'avortement car le foetus n'est pas une personne selon la définition que Singer donne d'une personne. Et c'est pour des raisons semblables qu'il prône le végétarisme et accepte l'euthanasie.
Les thèses de Singer ont provoqué une vague d'incompréhension totale en Europe et, particulièrement, on s'en serait douté, en Allemagne où on les rapproche injustement de l'eugénisme nazi parce que Singer dit aussi que l'euthanasie peut être la meilleure solution lorsqu'un enfant handicapé souffre énormément et irrémédiablement. Elles sont bien évidemment incompatibles avec les éthiques kantiennes, en faveur sur le continent européen. Je lis régulièrement en France des gens affirmant, sans l'avoir lu, que Singer nie que l'homme ait plus de droits que l'animal.
Je reconnais néanmoins que les thèses de Singer posent un problème sérieux que je vais soulever à l'aide d'un exemple fictif.
Admettons que je sois zoologue et habite au Kenya avec ma famille et les familles de mes collègues dans des bungalows mais que, attaqué soudain par des fauves, j'aie le choix entre sauver un enfant habitant un bungalow voisin et souffrant d'un profond handicap mental et un chimpanzé particulièrement astucieux que j'observe depuis des mois. L'éthique de Singer m'enjoindrait de laisser dévorer l'enfant pour sauver le chimpanzé alors qu'intuitivement, je serais tenté de faire l'inverse. Mais peut-être mon intuition me trompe-t-elle ou peut-être sont-ce mon affectivité et mes préjugés spécistes?
Pourtant je n'en crois rien. Car je pense que Singer méconnaît la fonction essentielle de l'éthique ou de la morale : réguler nos rapports sociaux.
Je ne fais pas société avec les chimpanzés, mais je fais société avec les hommes et leurs enfants, y compris leurs enfants handicapés. Comment pourrais-je regarder en face ses parents, si je leur annonçais que j'ai préféré sauver un chimpanzé plutôt que leur enfant?
Un cadavre n'est plus une personne, mais de la matière en décomposition. C'est moins qu'un moustique ou une amibe, de ce point de vue-là. Pourtant nous rendons hommage aux cadavres lorsque nous les inhumons et Antigone n'a pas hésité à braver la mort pour enterrer ses frères. Pour Singer, le comportement d'Antigone est totalement irrationnel. Alors pourquoi son exemple nous émeut-il jusqu'aux larmes depuis deux mille ans? Parce que nous n'avons pas assez réfléchi au problème? Pourtant, nous en aurions eu tout le loisir depuis deux mille ans.
Comment pourrions-nous vivre les uns avec les autres si nous ne nous respections pas y compris dans la mort?
Nous
devons respecter le sixième commandement noachique, « Tu ne
seras pas cruel envers les animaux » à condition qu'il ne
contrevienne pas aux six autres. Car les animaux souffrent et il est
rationnel de limiter cette souffrance, non seulement parce que toute
souffrance inutile est mauvaise, mais aussi et surtout parce qu'elle
est immorale : la cruauté gratuite envers les animaux est une atteinte
à la dignité même de l'homme; elle diminue, comme l'idolâtrie, le
meurtre, le vol, l'adultère, l'aliénation religieuse et l'impuissance
politique, l'intérêt de vivre parmi les hommes puisque la vie en commun
n'est digne d'intérêt que si elle nous arrache à l'état de nature.
L'homme est « à la ressemblance de Dieu » parce qu'il
est rationnel. Parce qu'il est rationnel, il vit en société. Parce
qu'il vit en société, il est moral. Parce qu'il est moral, la cruauté
envers les animaux lui répugne certes, mais la cruauté envers les
hommes lui répugne encore plus.
(“Needed:a
Spriritual Re-Awakening”, article paru dans JUSTNews vol.11, no.1,
automne 2007, bulletin du Canadian unitarians for social
justice, inspiré du discours de Rex Weyler lors du Jour de la
Terre à Vancouver. Barbara Taylor est membres de l’église unitarienne
de Vancouver et du CUSJ depuis longtemps. Elle a aussi été secrétaire
et membre du comité de direction du CUSJ. Traduction française de
Tribune libre unitarienne).
Le
Jour de la Terre a été célébré le 27 avril en 2007 à l’église
unitarienne de Vancouver. Rex Weyler était l’officiant, un des
fondateurs de Greenpeace et auteur de son histoire, Greenpeace:
How a Group of Journalists, Ecologists and Visionaries Changed the
World ( Raincoast Books, 2004). Les comités de
l’environnement et de la justice sociale ont co-parrainé l’événement,
qui comportait une conférence avec les journalistes et les militants
après la célébration.
Les
co-présidents du comité de justice sociale, Juergen Dankwort et Wilson
Munoz, commémorèrent la fondation de Greenpeace en 1970 et l’invention
du nom, en posant une plaque à l’entrée de l’église et en accordant du
même coup un certificat de mérite à Rex Weyler. Dans un discours
stimulant, Rex Weyler puisa à même les mythes et son
expérience pour révérer la terre et la nature, dont nous sommes une
partie. En voici quelques extraits:
*Nous
n’avons pas le contrôle sur la nature. Nous sommes la nature.
*Les
unitariens font remarquer que le concept Worship provient de l’ancien
mot anglais weothscippen voulant dire attribuer une
valeur à quelque chose. Alors, à quoi attribue-t-on une
valeur? Peut-être qu’il est temps de ne plus seulement respecter la
terre, mais de la révérer (worship it), d’attribuer une valeur à la
nature.
*La
nature est le premier maître de l’humanité. La nature a provoqué chez
nos ancêtres leur sens primitif de l’admiration, l’inspiration des
premiers cantiques humains, des contes et de notre sentiment du divin.
Dans
ma classe de biologie au lycée, je me souviens d’avoir mis deux
drosophiles, communément appelées mouches du vinaigre-un mâle et une
femelle- dans un bocal contenant une tomate. Les mouches se
multiplièrent de jour en jour: quatre, huit, une douzaine, et bientôt
il y avait des centaines de mouches du vinaigre qui se nourrissaient à
même la tomate. Environ trois semaines plus tard, le bocal était rempli
de mouches du vinaigre et la tomate était à moitié mangée. Le
lendemain, quand nous sommes arrivés en classe, la tomate avait disparu
et toutes les mouches étaient mortes.
Voilà
une expérience qui montre la croissance exponentielle dans la nature.
On n’a jamais vu un seul cas de croissance exponentielle qui n’a pas eu
de fin dans la nature. Jamais.
Je
demeure optimiste au sujet de l’avenir parce que je crois que nous
sommes plus malins que les mouches du vinaigre. Mais, en réalité, il
faut le dire: nous avons mangé la tomate à moitié. Cessons de nous
chicaner pour savoir si le pétrole a atteint son maximum. Nous avons
atteint le maximum de tout (y compris la coupe des forêts
mondiales et la consommation des réserves d’eau douce). Nous avons
mangé la tomate à moitié. La question est, quand allons-nous regarder
la vérité en face et serons-nous capables de s’adapter? Sommes-nous
plus malins que les mouches du vinaigre?
Je
crois que nous sommes assez malins. Je suis optimiste parce que j’ai
vu, de mes yeux vu, qu’un petit groupe de citoyens engagés et
attentionnés peuvent changer le monde. Au cours de ma vie, il y a eu le
mouvement des droits civils, le mouvement féministe, la fin de
l’apartheid, et la montée du mouvement écologique. Ces changements ont
été le fait de citoyens privés, des individus qui ont eu le courage de
leurs opinions.
Je
pense que nous sommes dus pour un renouveau spirituel. À sa création
même, Greenpeace était un mouvement spirituel. Ses adeptes croyaient
que la nature était sacrée. Si on ne réussit pas à attribuer de la
valeur à la nature-à révérer (to worship) la nature, je doute qu’on
arrive à faire les changements nécessaires à temps.
Vous
avez entendu l’expression: Que sera, sera? Eh
bien! On devrait plutôt dire, Ce qu’on fera, sera. L’histoire
n’est pas en pilotage automatique. L’histoire est le résultat de ce que
les gens ont choisi de faire. Quand vous résistez à l’injustice causée
par la folie écologique, vous donnez à d’autres le courage de faire
quelque chose. Un seul acte courageux peut enclencher un mouvement, et
changer le monde.
On
ne peut s’attendre à changer le statu quo sans devoir faire
face à la résistance et au ridicule. Le ridicule est l’arme des forts
pour brimer les faibles. Ne vous laissez pas intimider par les
réactions négatives du fait que vous ayez une conscience. C’est ce
qu’ont fait par exemple Jésus, Gandhi et Aung San Suu Kyi de
la Birmanie.
Ici
aujourd’hui, chacun de nous a ce même pouvoir: le pouvoir d’avoir la
décence de faire quelque chose, le pouvoir de la compassion, et le
pouvoir du citoyen ordinaire pour remettre le monde d’aplomb. Si on se
servait de ce pouvoir, sans doute, on pourrait être encore capables de
préserver sur cette planète une place aux futures générations
d’humains.
Tribune
libre unitarienne V3N2