Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008    

QUE VEUT DIRE ÊTRE RAISONNABLE? par Diane Rollert  

(Allocution à l’Église unitarienne de Montréal,  11 novembre 2007, traduit de l’anglais).  

Récemment, j’ai reçu un appel plutôt curieux. « Bonjour madame Rollert. Ici la Dr Kossowski du département de la santé communautaire de la ville de Montréal. Je suis la responsable de la prévention des maladies transmissibles, ici, à Montréal ». Et elle ajouta, « Je ne sais pas trop comment cela se  traduit en anglais. Je me demande si vous voudriez m’expliquer un peu ce qu’est  cette célébration de l’eau que vous avez eue à l’église unitarienne de Montréal, le 9 septembre ».

  Nous avons  poursuivi la discussion à l’amiable sur la communion de l’eau qui a lieu ici, en début automne. « Nous ramenons de l’eau de nos activités d’été et nous versons ces souvenirs, par métaphore, dans un récipient commun pour symboliser notre retour ensemble à la même enseigne. La communion de l’eau est une pratique  unitarienne partout sur le continent, vieille d’au moins une trentaine d’années », lui-dis-je. « L’eau est censée venir d’ailleurs, mais en fait elle provient souvent du robinet de Montréal. Plusieurs d’entre nous partons avec l’intention d’en ramener des endroits lointains où nous allons, mais quand l’occasion se présente, souvent nous n’avons pas le récipient convenable à la portée de la main. À ma connaissance, je n’ai jamais été témoin d’aucun cas de maladie, causée par l’eau contaminée. »  

« Bon » dit-elle, « une épidémie de choléra ou de maladies contagieuses quelconques m’étonnerait, en fait, car ces maladies ne courent pas dans l’air. Il y a  risque seulement si on boit l’eau. Pour arroser des plantes ou des choses semblables,  la faire bouillir n’est pas utile. Notre souci ce sont les jeunes enfants, plus enclins que les adultes à toucher aux choses sales, puis de se les mettre dans la bouche. Alors, pourquoi ne pas demander à vos membres de faire bouillir l’eau avant de l’amener à votre église l’année prochaine?  Ne serait-ce pas là un accommodement raisonnable? »  

« Pardon » répliquai-je, « avez vous dit accommodement raisonnable? » « Oui », répondit-elle.  

Alors soyez informés que la Ville de Montréal a accordé à l’Église unitarienne de Montréal un accommodement raisonnable lui permettant de jouir de la liberté de pratiquer sa traditionnelle communion de l’eau à condition de faire bouillir l’eau auparavant.  

Si vous êtes ici en visite aujourd’hui d’un autre pays, ces mots  « accommodement raisonnable » peuvent vous sembler étranges. Mais pour les gens d’ici, ce sont des mots susceptibles de vous faire grincer des dents. On a l’impression de ne rien avoir entendu d’autre toute l’année dans les points de presse depuis qu’un âpre débat s’est animé sur la question de quels droits à accorder aux groupes religieux qui n’aillent pas à contre-pied des lois locales et nationales. Au fil du débat, la question des droits religieux s’est vue métamorphosée en question sur l’assimilation des immigrants, ainsi que sur le changement de statut de la langue française et de la culture québécoise.   

C’est en février 2007  que le Premier ministre Jean Charest a annoncé la création de la Commission Bouchard-Taylor, c’est-à-dire une commission sur les pratiques d’accommodements liées aux différences culturelles.  D’après son mandat, la commission a  été mise sur pied pour répondre au mécontentement public sur la question des accommodements raisonnables. Son but est de déposer des recommandations de pratiques d’accommodements conformes aux valeurs pluralistes, démocratiques et égalitaires de la société québécoise.    

Depuis sa création, nombre d’entre nous avons été témoins de reportages à la télé ou à la radio qui s’évertuent à montrer le côté apparemment xénophobe du Québec. Vous en verrez plus d’un frémir à la mention de la Commission Bouchard-Taylor. On a l’impression de n’avoir encore rien vu de très raisonnable émanant de cette consultation publique.  

Qu’à cela ne tienne, il en vaut quand même la peine de  jeter un coup d’œil sur certains mémoires soumis  à la Commission Bouchard-Taylor. J’en ai lu et laissez-moi vous dire qu’il n’y rien dedans qui ressemble aux communiqués sensas de la presse. J’ai vu de remarquables exposés  bien réfléchis qui mériteraient  d’être mieux connu du public.    

Un bon exemple, c’est la conclusion dans la présentation d’une étudiante et d’une professeure de l’université Laval lors de la séance à Québec. L’étudiante, Christelle Paré, est Québécoise et la professeure, Irénée Rutema, est une citoyenne canadienne  fraîchement reçue, originaire du Rwanda:

  « Nous désirons conclure notre présentation par un exemple », écrivent-elles. « Le Rwanda est probablement l’un des pays du monde où la haine entre des communautés a été portée à un paroxysme que l’on croyait inimaginable après les leçons de la Deuxième guerre mondiale, alors que le monde entier avait dit « plus jamais ». …On parle beaucoup de l’horreur de 1994 et de la misère toujours vivante aujourd’hui, mais qui parle des activités concrètes de la population rwandaise pour vaincre la haine? L’association AVEGA est pourtant l’une des plus belles histoires à raconter. Imaginez des femmes tutsies et hutues sous un même toit, cultivant une même terre, élevant ensemble leurs enfants et les orphelins des voisins assassinés durant la guerre, essayant de lutter contre la misère ensemble pour s’en sortir. Si des milliers de femmes et d’enfants sont capables de se serrer les coudes pour rebâtir un pays que la haine mutuelle a détruit, la société québécoise, si fière d’être à l’avant-garde de toute chose et de tout défi, devrait sûrement être capable d’arriver à trouver un équilibre entre culture québécoise et accommodements raisonnables… ».  

Pourquoi n’ai-je jamais rien entendu de tel dans la presse?  

La bonne nouvelle, comme nous le rappelle Graham Fraser, le commissaire actuel aux langues officielles du Gouvernement canadien, c’est qu’il y a eu au Canada une longue histoire de profondes divisions, qui furent toujours plus ou moins paisibles, aussi étonnant que cela puisse paraître. Ici, on n’est pas au Rwanda.  Ni en Palestine-Israël non plus. Néanmoins, pendant ce jour de la commémoration de l’Armistice, j’ai quelques questions très fondamentales qui me viennent à l’esprit. Qui  décide de ce qu’on entend? Qui détermine les questions? Qui définit le débat? Si ce n’est pas nous, ce seront les autres. Je ne peux m’empêcher de penser que le débat est manipulé par certains pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ce que signifie être raisonnable.  

En 1998,  dans son livre, Réflexions d’un frère siamois. Le Canada à l’aube du XXIe siècle, John Ralston Saul propose une réflexion sur le nationalisme. Il écrit: « Hitler, pour prendre l’exemple le plus odieux, se servait de la peur,  de la colère et  de la joie comme  l’axe d’une sainte trinité autour duquel il faisait tourner l’ensemble des citoyens à maintes reprises et alternativement d’un côté puis de l’autre jusqu’à ce qu’ils perdissent tout sens de la réalité. Que cela fût mauvais et néfaste est aujourd’hui une évidence même! Et pourtant ce sont de tels éléments et méthodes qui sont utilisés et primés dans le domaine des relations publiques modernes ».     

Prenons garde au loup déguisé en brebis qui veut nous dresser les uns contre les autres pour atteindre ses propres fins. Cela n’est pas dit pour que l’on fasse la sourde oreille aux histoires qui ont besoin d’être entendues. Mais  les occasions où le public peut partager ses vérités ont leur temps et leur lieu. Je me demande ce qu’une commission axée sur  la vérité et la réconciliation aurait donné. Il est clair, il y a des voix de part et d’autre qui ont besoin d’être entendues, mais avons-nous la patience  de les écouter, sans les limiter à de brefs reportages?  

J’ai parfois certains regrets qu’on n’ait pas su présenter un rapport à la Commission Bouchard-Taylor en tant qu’unitariens de Montréal. J’aurais aimé qu’on ait pu se faire entendre. Mais l’échéance pour soumettre un mémoire était trop serrée.  Aussi, je dois vous avouer que je suis devenue un peu cynique.  À moins d’écrire comme des fanatiques, nos idées n’auraient jamais passé aux nouvelles du soir et notre mémoire aurait été affiché sur le site web de la Commission, pour être oublié dans le « cyberespace ».  

Le processus d’écrire un mémoire par consensus sur les accommodements raisonnables, qui représenterait le véritable point de vue de l’Église unitarienne de Montréal nous aurait pris beaucoup de temps- car nous sommes une communauté qui, dans un sens, représente le microcosme de la diversité linguistique, culturelle et religieuse de  notre ville. Notre communauté comprend des anglophones, des francophones, des allophones, (et des saxophones, comme Val Bourdon me le rappelle toujours), des pures laines, tricotés serrés, des immigrants de fraîche et longue date. Bref, nous représentons toute une gamme de points de vue sur la religion et oui, sur la politique également. Nous ne parlons pas toujours d’une seule voix, et c’est tant mieux.  

Néanmoins, je pense que s’il est vrai que l’on partage certaines valeurs communes en tant qu’unitariens, il aurait été utile de mettre ces valeurs à l’épreuve dans un tel forum. Cela aurait été une discussion utile. Non pas pour le bien de la Commission, mais parce que nous le devons à nous-mêmes. Une telle discussion demande du temps, de la patience, et beaucoup d’écoute; c’est un projet à long terme, pas quelque chose à faire en quelques heures ni en quelques semaines.  

Des gens hors de notre communauté, parfois, me demandent quelle est ma position concernant la question des accommodements raisonnables. Après tout, ne  suis-je pas pasteure. Aimerais-je abolir tout ce qui est religieux du domaine public?  Le YMCA devrait-il givrer ses vitres pour soustraire les femmes en train de faire leurs exercices du regard des garçons juifs orthodoxes? Les femmes en burqa ou en niqab devraient-elles pouvoir voter sans devoir montrer leur visage?  

Une bonne partie de la discussion semble refléter la peur de « l’autre ».  Quand la dernière fois avez-vous vu une femme  en niqab entrer dans votre bureau de scrutin local? Pourtant, la femme au visage caché ici effraie et, est devenue le symbole de l’anxiété généralisée.  

« Vouloir, c’est aussi vouloir les conséquences de ce qu’on veut » a écrit Maurice Lamontagne dans les années 1960. En d’autres mots, faites attention à ce que vous voulez. Après réflexion, voici ce que je pense au sujet des pratiques sur l’accommodement raisonnable. Il faut faire attention à ce qu’on légifère car les conséquences ne sont pas toujours celles recherchées. Dans ce domaine, j’ai plus en commun avec les ministres du culte représentant la gamme des confessions existantes qu’avec les  laïcistes à tous crins. Si l’on craint un autre en particulier, un étranger dans notre entourage, et que l’on supprime les droits d’expression religieuse en public à quiconque, on aura perdu la bataille.  

Les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit. Prenons  par exemple le cas de la Turquie et l’épouse de son nouveau président. Hiyadet Tuksal est une académicienne qui a acquis une renommée pour avoir soutenu  “que la discrimination contre la femme dans le monde islamique n’a à peu près aucun fondement” dans le Coran. Pourtant parce qu’elle porte le hijab, elle est interdite d’enseignement à l’université. En bannissant les symboles religieux de l’espace public, on risque de provoquer une forte réaction de violence. On risque aussi de réduire au silence des voix qui pourraient apporter une meilleure compréhension dans le monde.

  Je crois à la séparation de l’Église et de l’État, et à la liberté de l’individu en autant que cela n’empiète pas sur les droits et la sécurité de ma personne et sur ceux des autres. Oui, j’abolirais les symboles religieux des écoles et des palais de justice-mais souvenez-vous, que je viens d’un pays où des intégristes religieux essaient d’imposer le retour des symboles religieux dans les édifices gouvernementaux. En même temps, je laisserais la croix sur le Mont Royal, comme je laisserais de même la statue du Christ le rédempteur à Rio de Janeiro, parce qu’ils sont d’importants symboles historiques et culturels qui ont pris un sens polysémique pour leur ville.  

Tout au long de ce débat, les mots qui ont eu le plus de résonance pour moi viennent du théologien et sociologue catholique Jacques Grand’Maison. Je progresse peu à peu dans ma lecture de Pour un nouvel humanisme, un ouvrage dont Grand’Maison dit  que c’est peut-être le dernier de sa vie.  C’est un livre écrit à l’encontre de la fausse opposition entre l’esprit religieux et l’esprit laïque, pour « faire route ensemble ».  

Il écrit (p.19): « Rien n’est plus automystificateur que le dogmatisme souterrain d’un esprit qui se dit ouvert et progressiste, absolument sûr de sa vérité. Il n’y a pas de dialogue possible quand on établit sa vérité sans reconnaître la vérité de l’autre. Dans mon itinéraire, j’en suis venu à penser que la posture de mes vis-à-vis agnostiques peut être aussi plausible que la mienne ». « …les croyances non religieuses comme celles des idéologies laïques totalitaires n’ont rien à envier au dogmatisme religieux. Toutes deux refusent le doute, le questionnement, l’examen critique ».(p.14)  

Grand’Maison fait appel à ses coreligionnaires pour sortir de leur bulle, noyau étroit de certitudes, et de s’ouvrir à un nouvel humanisme. Mais il s’adresse également au monde laïque. Il faut  trouver de nouvelles façons de respecter l’humanité et de répondre à ses besoins, dit-il. Il faut reconnaître que d’être ouvert à l’inconnu, être accueillant à l’autre, est en soi un acte sacré. « Chez les anciens  Grecs, l’hôte reçu, l’étranger, est sacré » (p.172).  

Voilà où je me situe. Si on légifère pour que « l’autre » entre dans la clandestinité, nous n’aurons pas gagné plus de liberté, nous allons la perdre. Nous perdrons la possibilité de grandir et d’apprendre de l’apport de l’étranger. L’invité que nous recevons est sacré. Au bout du compte, c’est pour moi une question de confiance.

  Si, en tant qu’unitariens universalistes, nous disons que nous reconnaissons la valeur intrinsèque et la dignité de toutes les personnes; que nous croyons en la justice, l’équité et la compassion dans les relations humaines;  que nous nous acceptons les uns les autres et encourageons le développement spirituel; que nous croyons à une quête libre et responsable de la vérité et du sens....alors nous devons respecter et protéger les droits des autres à exprimer leur croyance autant que nous exprimons les nôtres. Nous devons aborder l’étranger pour le découvrir, le mieux connaître, sans peurs ni préjugés.  

Il se peut que vous ne soyez pas d’accord avec moi, mais j’accepte volontiers vos divergences. C’est la raison d’être de la liberté de la chaire chez les unitariens. Je peux dire ce que je pense, et vous,  vous avez la liberté de conscience. Donc, je vous lance le défi d’engager les uns avec les autres et avec moi la conversation sur ce que je viens de dire, cela dans un esprit d’amitié, de confiance et de respect-ambiance rarissime dans l’arène politique, mais qu’une communauté religieuse comme la nôtre devrait procurer en vertu de ses principes.  

Pour moi, c’est ça être raisonnable. 

Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008