Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008    

Accommodements déraisonnables : réponse à Diane Rollert, par Fabrice Descamps 

Dans son sermon, Diane a une très belle citation : "Vouloir, c'est vouloir les conséquences de ce que l'on veut". C'est tout à fait exact. Le problème, c'est qu'à la lecture de ce sermon, on ne voit pas ce que Diane elle-même veut. Et si ce qu'elle veut n'est pas précis, d'autres viendront qui auront, eux, une idée très précise de ce qu'ils veulent pour le Québec. Les intégristes religieux ou politiques, par exemple. 

Il ne suffit pas de répéter "il faut être tolérant" pour bâtir une société tolérante. Pire, affirmer que chacun a sa vérité qui n'est pas la vérité du voisin ou que la Vérité avec un grand V n'existe pas, c'est faire le contraire de ce que l'on veut: bâtir une société où les points de vue seront inconciliables et les compromis impossibles. Car si j'ai ma vérité et toi la tienne, qui cédera le premier? 

Or je dis précisément le contraire : la Vérité avec un grand V existe. Mais, comme je ne la possède pas, moi Fabrice Descamps, ni mon voisin, nous devons débattre ensemble pour la découvrir ensemble. D'ailleurs si la Vérité avec un grand V n'existait pas, comment pourrions-nous débattre honnêtement et reconnaître quand c'est l'autre qui a raison?  

Diane cite encore : "Rien n’est plus auto-mystificateur que le dogmatisme souterrain d’un esprit qui se dit ouvert et progressiste, absolument sûr de sa vérité. Il n’y a pas de dialogue possible quand on établit sa vérité sans reconnaître la vérité de l’autre". Une telle affirmation est autodestructrice car si « chacun a sa vérité » en particulier, c'est qu'il n'y a pas de vérité en général, or "il n'y a pas de vérité" est une phrase dénuée de sens car, s'il n'y pas de vérité, on ne peut plus savoir si la phrase "il n'y a pas de vérité" est vraie ou fausse. Diane aurait dû dire: "Il n'y pas de dialogue possible quand on cherche LA vérité sans écouter les arguments des autres". Elle aurait dû dire : "rien n’est plus auto-mystificateur que le dogmatisme d’un esprit absolument sûr de sa vérité". Parce que si elle préfère discuter avec des esprits ni ouverts ni progressistes et d'un dogmatisme pas souterrain du tout, comme les nazis ou les Talibans par exemple, nul doute qu'ils seront hélas encore plus sûrs de leur vérité que les autres. A force de défendre ce genre de relativisme, au nom d'une tolérance sympathique mais irréfléchie, on finit par faire le jeu des pires ennemis de la tolérance. 

Un exemple très simple et qui m'agace beaucoup : j'ai un ami juif qui dit tout le temps qu'il n'y a pas de vérité, mais, quand il entend des thèses qui nient la réalité de la Shoah, il se fâche. En fait, les gens qui disent qu'il n'y a pas de vérité ne sont pas sérieux car si le ministère des finances se trompe et leur demande de payer trop d'impôts, tout à coup, ils comprennent à nouveau très bien ce que sont le vrai et le faux, la vérité et l'erreur et ils envoient une lettre au ministère pour lui dire qu'il a tort. Moi, si j'étais au ministère, je leur répondrais : chacun sa vérité et ma vérité, c'est que vous me devez 100, 000, 000 $. 

J'ai travaillé dans un collège à côté de Lille qui est bien connu en France: c'est l'un des premiers collèges à avoir exclu des élèves qui portaient le hijab, le voile islamique. Deux de ces élèves, outre qu'elles refusaient de l'enlever, refusaient aussi d'aller en cours de biologie parce qu'elles étaient créationnistes, en physique, parce que le hijab était interdit lors de certaines manipulations chimiques, elles refusaient d'aller en sport et elles refusaient d'assister au cours d'histoire quand il parlait d'Israël, sans parler du porc à la cantine évidemment. Et, quand on leur demandait de faire des concessions, c'était toujours le même refrain: « En portant le hijab ou en refusant d'aller à certains cours, je me fais peut-être du tort à moi-même, mais je ne fais aucun tort aux autres". 

On voit donc bien ici en quoi la notion de nuisance à autrui est étroitement liée aux "accommodements raisonnables" canadiens. Si les "accommodements raisonnables" ne nuisent pas à autrui, au nom de quoi les restreindre? Au nom de quoi interdire à une femme de venir voter ou faire cours en niqab? 

C'est pourquoi il faut d'abord clairement comprendre toutes les implications de l'expression "nuire à autrui" avant de passer à l'examen de chaque cas précis. Or, moi, je dis que ces gamines qui portent le hijab et refusent d'aller à certains cours, cette dame qui veut voter ou faire cours en niqab nuisent bel et bien à autrui. 

Débarrassons-nous d'abord des faux problèmes : la nuisance occasionnée par le niqab à ceux qui n'aiment pas les musulmans est nulle en droit. Car leur répulsion vis-à-vis des musulmans n'est pas rationnelle. Elle est nuisible à autrui et en particulier à tous les musulmans qui en sont victimes. Malheureusement, les avocats des gamines exclues de mon collège ont argué de ce racisme-là pour mettre tout le monde dans le même sac: tous ceux qui sont contre le hijab étaient, selon eux, aussi contre les musulmans. Or c'est faux, mensonger et manipulateur. On essaye ainsi de culpabiliser les gens et, pire, on banalise les discours de l'extrême droite en faisant croire aux gens raisonnables que leurs sentiments sont les mêmes que ceux des militants du Front national alors qu'ils n'ont strictement rien à voir. On fait que des gens tout à fait honnêtes et légitimement scandalisés par l'attitude des élèves finissent par voter pour l'extrême droite parce qu'elle est la seule à "oser" parler de ces problèmes. 

Le hijab à l'école est une nuisance à autrui pour une raison très simple : à partir d'une masse critique de hijabs à l'école, les chances augmentent considérablement que les jeunes filles musulmanes qui n'auraient sinon aucune envie de le porter subissent des pressions de leur entourage pour en porter un. Le hijab nuit donc aux jeunes filles musulmanes qui souhaiteraient ne pas le porter. Car le hijab est une indéniable restriction de la liberté des femmes qui le portent, non par le regard que les non-musulmans jettent sur elles (encore un argument nul en droit car c'est aux non-musulmans de cesser de regarder les musulmans avec hostilité, pas aux musulmans de renoncer à leur religion!) mais par l'inégalité de droit entre hommes et femmes qu'il institue: le droit de montrer leurs cheveux pour les hommes, mais pas pour les femmes. Cette inégalité apparente est le symbole d'une inégalité plus profonde entre hommes et femmes au regard de l'islam conservateur et que la situation des femmes dans les pays musulmans révèle bien. Elle la signale en permanence : voyez, hommes et femmes sont différents en droit, la preuve, les unes sont voilées et n'ont pas le droit de montrer leurs cheveux, pas les autres. Je suis enseignant. Imaginez qu'un jour, je vienne en cours en portant un badge où il est écrit: «Les hommes et les femmes sont inégaux en droit ». Si vous étiez parents d'élèves, vous seriez légitimement choqués et me demanderiez d'enlever ce badge. Eh bien, c'est exactement ce que signifie le hijab et c'est exactement ce que disent les enseignantes et les élèves qui veulent aller en cours en le portant. C'est aussi très exactement pourquoi la France demande aux enseignantes et élèves musulmanes d'enlever le hijab dans l'enceinte des écoles. 

Que des jeunes filles acceptent cela pour elle-même, c'est déjà triste. Mais qu'en se montrant voilées à l'école, elles banalisent cette inégalité et incitent d'autres jeunes filles à l'accepter, là non! Dans l'espace privé, c'est différent : si je veux être l'esclave de ma femme et porter un voile afin qu'elle seule ait le droit de voir mes cheveux, c'est mon affaire puisque je ne nuis pas à autrui. Mais, dans l'espace public, et notamment à l'école, nous sommes tous égaux en droit. Beaucoup de chrétiens fondamentalistes pensent, comme certains musulmans, qu'hommes et femmes sont inégaux mais ils n'ont pas encore inventé de signe distinctif pour le montrer. Le jour où ils le feront, la France interdira aussi ce symbole à l'école. 

Les raisonnements éthiques sont pour moi aussi rigoureux que des raisonnements scientifiques. Les démonstrations qui les soutiennent sont aussi rationnelles que celle d'un théorème (même si les chances de commettre une erreur en les menant est bien sûr supérieure). Sinon, on parle dans le vide. Et je pense aussi que les "accommodements raisonnables" sont un premier pas inquiétant vers des "accommodements déraisonnables" avec le droit, la liberté et la démocratie. Est-ce là ce que vous voulez, comme demandait Diane?

Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008