Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008  

LES DROITS DE L’HOMME AU COEUR DE LA TOILE INTERDÉPENDANTE, par Susan Van Dreser  

(Allocution du 11 décembre, 2005 à la First Unitarian Church de Winnipeg dont Susan Van Dreser fut anciennement pasteure. Elle est présentement travailleuse sociale au Health Sciences Center à Winnipeg et elle a un cabinet privé comme thérapeute. Traduit de l’anglais.)      

“Love is a conversion to Humanity.”  Carter Heyward    

Non-respect à chaque coin de rue    

J’ai déjeuné à Bread and Circuses mardi passé. En finissant, du côté de l’étagère à pain, j’ai remarqué un vieillard frêle, vêtu de loques, qui, d’une main tremblotante,  s’empressait de remplir ses sacs de pains, le tout avec la bénédiction de Tom, le propriétaire. Une quinzaine de minutes  plus tard, vers quatorze  ou quatorze heures trente,  en empruntant la rue Corydon en direction nord-est  je vis la contre-porte d’un sushi-bar, soudain, s’ouvrir avec fracas. On jetait à la rue  le clochard de tantôt et ses sacs de pain. Après un moment, son chapeau tomba à ses pieds. Je m’empressai de virer sur ma droite afin de bloquer la double voie, fis halte et allumai mes feux de détresse pour permettre à ce pauvre homme abasourdi de ramasser ses miches de pain avant qu’on les écrasât et lui également. Beuglement de klaxons. L’homme  ayant lancé le pain à la rue jeta un coup d’œil courroucé. Plus tard, ma fille appela le sushi-bar pour se faire dire par le propriétaire qu’il se sentait tout à fait dans son droit d’avoir agi de la sorte. Après tout comment pouvons-nous connaître tout ce que cet homme vêtu de haillons a bien pu faire, n’est-ce pas?  

Cette expérience présente un contraste frappant avec  ce que j’ai vu jadis dans un autre restaurant où un type, à l’évidence malade, s’est mis à se comporter de façon bizarre.  Le serveur le traita avec courtoisie.  Mais cela se voyait, il avait peine à refouler un sentiment d’exaspération croissante.  Alors que ce serveur allait perdre sa maîtrise de soi, un bonhomme, sans doute le propriétaire, entra tout à coup dans la pièce. Il raccompagna gentiment le client turbulent jusqu’à la sortie et lui dit  de ne plus revenir. Entre temps, le serveur désespéré s’était mis à taper avec son poing dans l’assiette sur la table. Revenant vers lui, le propriétaire l’étreignit pour le calmer,  puis lui dit à peu près ceci (je présuppose parce qu’il parlait en chinois), “Maintenant fiston, si tu veux casser une assiette -et je comprends bien pourquoi tu le ferais- voici comment on fait.” Il retourna l’assiette en l’envers, leva la main ouverte et, en poussant un cri, il fendit net l’assiette en deux, d’un coup de Karate. Les clients se mirent tous à applaudir.  

  Je dois bien sûr donner l’impression d’être au courant des tribulations des gérants de restaurants.  Il est vrai que j’en ai vu  bien d’autres. Ma fille m’a raconté maintes histoires à propos de vagabonds qui entraient dans le restaurant où elle  travaillait.  Malgré tout, je soupçonne n’avoir pas vu les pires cas. Mais, comme je proclame et promeus la valeur intrinsèque et la dignité de toute  personne, la façon d’agir du gérant au sushi-bar me choque. Ce misérable, bien sûr, était un malade,  sous-alimenté. Lui avoir demandé de dégager les lieux c’est une chose, et, sans doute, le gérant était dans son droit de le faire; mais avoir détruit ses vivres et sa dignité c’est une autre paire de manches. En voyant l’homme vêtu de haillons ramasser son pain, j’ai eu très honte pour le restaurateur.  

Je peux me tromper, mais je pense que le gérant n’a pas perdu le sommeil suite à cet incident. Pour lui, chasser un client turbulent n’est probablement rien de plus qu’un événement anodin parmi tant d’autres, bien plus accablants et destructeurs. Qu’à cela ne tienne, je crois que le gérant a mal agi. Le premier considérant du préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ratifiée il y a cinquante sept ans hier, reconnaît que  “la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde”. Notre disposition à  reconnaître et à  faire  respecter les idéaux et les principes de ce document commence par l’acceptation  de la valeur sacrée de toutes les personnes que l’on croise. L’homme en haillons sur la Corydon n’est peut-être pas l’archiduc, François-Ferdinand, dont l’assassinat a servi de  prétexte pour  déclarer la Première Guerre mondiale, mais il est un être humain avec les mêmes besoins de base que n’importe quel autre être humain sur terre. Si nous sommes incapables de reconnaître la dignité des personnes dans notre entourage immédiat, comment reconnaître  celle des personnes auxquelles nous ne sommes liés que par le fil invisible, voire ténu, de notre humanité?  Et comment imaginer que des fils encore plus invisibles  aient servi à tisser  ‘la toile interdépendante’ de l’existence?

Le droit prend sa source, comme la plupart de nos idées, dans l’expérience vécue et porte sur les règles qui fondent nos rapports sociaux. Des documents, tels les dix commandements et les huit étapes vers le bonheur du bouddhisme, s’inspirent de l’expérience humaine et sont témoins que les cultures ont la capacité  d’inventer leur propre système d’ordre, de justice et de savoir-vivre. Le droit émane de notre imagination.  Les unitariens en Angleterre, aux États-Unis et au Canada ont tenté de s’imaginer ce dont aurait l’air une société sans un système de droit. Du fruit de leur imagination sont sorties des réformes en éducation, en santé mentale, en hygiène publique, voire des soins aux orphelins. Le conte de Noël de Charles Dickens Christmas Carol a su en arracher plus d’un de leur égoïsme et dénuement affectif, pas seulement les vieux Scrooge avares de nos sociétés.  

La Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée le 10 décembre 1948 (par les 58 États membres qui constituaient alors l’Assemblée générale des Nations unies), est le début de l’ère des droits de l’homme. En trente articles sont exposés les  droits dont tous les êtres humains sont titulaires, allant du droit à l’égalité, à la liberté,  jusqu’au droit à la sécurité du travail, à l’éducation et à la liberté de mouvement. Elle désigne en termes concrets et pratiques les aspirations humaines pour un monde juste. Parce que le but est la justice, les droits vont forcément dans deux directions: l’une consiste à énoncer ce qu’est la justice pour la majorité et l’autre ce qui protège la minorité contre la majorité. Comme le dit, Micheal Ignatieff, homme dont on dit beaucoup de mal, la promulgation de la législation des droits “met en valeur l’égalité tout en sauvegardant la différence” (1).  

Quand on réfléchit aux droits de l’homme, on se rend vite compte qu’ils  sont, à coup sûr, en conflit les uns avec les autres. La dignité de l’homme vêtu de loques était en apparence en conflit avec le droit du gérant du restaurant d’opérer son commerce et de gagner sa vie.  

Le restaurateur avait un droit dévolu de réclamer une façon convenable d’agir de ceux qui entrent dans sa propriété. Par ailleurs, je maintiens qu’il a outrepassé ses droits en bafouant la dignité du clochard. Cela est d’autant plus préoccupant que le restaurateur était en position de pouvoir. La fonction du droit est notamment de contester le  pouvoir, de mettre un frein à ceux qui tentent d’outrepasser les bornes.  

Les enjeux de l’engagement  

D’une certaine manière, la création des droits de l’homme a formaté la manière d’en parler et les conditions de leur objectivation. Mais même notre banal exemple du cru montre notamment combien parfois le dialogue peut être difficile. Des droits sur papier, c’est beau. Mais ils restent lettre morte, sans des personnes prêtes à les défendre dans le feu de l’action.  

Ce que je veux dire? Un récent article dans le magazine, Raison, attire l’attention sur la  flambée de l’autocensure en Europe depuis le meurtre de Theo Van Gogh, il y a un an. Mahommed Bouyeri, un musulman radical, déclara Van Gogh coupable pour sa production « Submission », un film portant sur l’asservissement de la femme sous l’Islam.  La réaction,  affirme  Bruce Bawer, l’auteur de l’article, est que les Européens angoissés évitent dorénavant le moindre geste qui pourrait être vu comme anti-islamique. Les conservateurs de musée d’art décrochent des murs  les toiles ayant  la moindre odeur de controverse. Oriana Fallaci et Abdullah Riza ont été cités en justice pour avoir soi-disant adopté dans leurs oeuvres littéraires un regard critique sur l’Islam. La Norvège et l’Angleterre ont émis des lois, rendant quiconque qui critique les religions passible d’emprisonnement. En réponse aux cris “critiquer  l’Islam c’est raciste”, Bawer réplique “...l’Islam n’est pas une race mais une religion dont l’idéologie devrait, dans une société démocratique, pouvoir être librement  remise en question”(2).  

Comme je l’ai souvent avancé, nous devons être sensibles aux autres religions. Et c’est la raison pour laquelle nous devons apprendre à les connaître, ainsi que leurs adeptes. Mais la sensibilité n’exclut ni le questionnement ou la mise en cause. Justement, une société démocratique exige le questionnement et le défi, de même que la survie des droits de l’homme exige l’engagement. Si ce que Bower nous dit est vrai, ce que font ces Européens n’a rien à voir avec les droits de l’homme : ils se livrent à la lâcheté.  

S’engager est une entreprise à risques. On s’expose non seulement à irriter son adversaire, à supposer  qu’il en soit un, en l’occurrence,  mais aussi à devoir consacrer du temps et de l’énergie à comprendre d’autres points de vue. On risque d’être entraîné à faire son examen de conscience  en voulant tirer au clair la nature du droit. On risque d’avoir à choisir sur quoi on doit prendre position. On risque de se sentir impuissant, voire débordé.  

Le risque le plus évident est de s’empêtrer dans les méandres sans fin et sinueux des droits humains.  En visitant le site Web, www.globalissues.com dont Anup Sha est le  concepteur et le rédacteur, un citoyen d’Angleterre natif des Indes, on trouve neuf rubriques notamment le commerce, la géopolitique, l’environnement, la pauvreté, les affaires étrangères et le sida, la biodiversité, le corporatisme et la conservation.  Chacune est documentée par une série d’articles, en plus de 6500 liens externes vers d’autres sources, portant sur les droits de l’homme ou des questions connexes. En parcourant le site ou des sites semblables, on redécouvre (du moins c’est ce que j’ai fait) les interdépendances complexes dans chaque thème. En plus de l’admiration qu’on peut avoir pour des gens tels Anup Shah qui créent des sites web dans leur temps libre, on peut facilement se sentir submergé et perdu dans l’immense réseau interdépendant d’activités et de questions issues de l’être humain. De plus, ce n’est pas tant cette immensité qui nous submerge, mais les possibilités quasiment infinies de controverses, car les droits se trouvent en conflit les uns avec les autres. En fait, il n’est pas nécessaire de parcourir le site de Shah pour se sentir submergé.  L’envergure même des problèmes et de leurs interrelations peut donner lieu à une action impérative.  Il y a assez de gens et groupes engagés qui incitent à la nécessité d’agir  pour aviver votre sens des  priorités déjà trop chargées. C’est assez pour  donner le vertige.  

Nous partons d’où nous sommes

C’est sans doute le meilleur des endroits pour l’instant. Tenez bien compte de l’aphorisme du Bouddhisme moderne: « Ne faites rien, restez où vous êtes ». Respirez et réfléchissez pour un  instant.

À regarder autour, il est clair que l’on vit dans un monde où tout est relié. C’est d’ailleurs ce qu’affirme notre septième principe. “Le respect du caractère interdépendant de toutes les formes d’existence qui constituent une trame dont nous faisons partie”. Si nous sommes ainsi reliés, tout ce que nous faisons, par conséquent, peut ou pourra produire un effet sur le tout. Il faut cesser d’essayer de réduire notre toile à ses éléments individuels, mais voir le tout, le système organique. Chaque réduction fragmente le tout. Chaque réduction désagrège l’intégrité de ce vaste réseau qu’est la toile de la vie. Dans ce cas, on peut partir d’où nous sommes.

Dans son livre, Life is a miracle: An essay Against Modern Superstition, Wandell Berry écrit: “... dans toutes nos tentatives de nous changer et nous corriger, de se débarrasser du désespoir et reprendre espoir, notre endroit de départ est toujours et uniquement notre expérience”(3). Qu’est ce que cela veut dire pour nous en tant que défenseurs et artisans des droits de l’homme au coeur de la toile interdépendante? Cela veut dire qu’au lieu de désespérer à cause de nos privilèges et du hasard de notre naissance qui nous ont amené là où nous sommes, on doit commencer par regarder la situation où nous sommes. Comment nos privilèges s’entrelacent-ils avec le manque de privilèges des autres?  Comment mieux se contenter des dons que nous avons reçus en s’en servant pour susciter des changements autour de soi? Qu’est-ce qui attise nos ardeurs, et par conséquent nous convie à nous sacrifier librement? Penser petit. Penser ici. Penser maintenant.

Nous partons d’où nous sommes. J’ai adressé une lettre au sushi-bar avec copies conformes au Coryden Business Partnership et au Bureau d’éthique commerciale.

J’espère que cela fera réfléchir la direction de cet établissement commercial sur le droit à la dignité de la personne. Depuis quelques mois, je suis venue en aide aux mères de membres de gangs. Je me suis mise à fréquenter le café Harry Lehosky, de la  rue Ellice, où je tends l’oreille au bourdonnement des conversations et j’essaie d’établir un réseau de contacts avec les habitués de l’endroit. Plusieurs d’entre vous avez contribué à résoudre les difficultés d’une jeune mère immigrante, native du Kenya, qui s’était présentée au seuil de notre porte craignant la déportation dans les jours qui suivaient.  Un groupe d’entre vous avez planté des arbres en bordure de la rivière en guise de conservation : vous l’avez fait non seulement pour vous mais pour la rivière et son écosystème. Dans vos métiers, certains d’entre vous venez en aide aux intoxiqués ou aux autres adultes qui veulent apprendre à lire. Certains d’entre vous passez votre temps à élever des enfants pour qu’ils aient une conscience sociale; d’autres d’entre vous faites de la politique. Nous partons d’où nous sommes.

J’ai de l’admiration pour des anciens collègues de faculté. David Carroco, un grand spécialiste de la culture aztèque, est à la tête d’un projet sur les travailleurs immigrés mexicains. Karen Tse a mis à profit ses diplômes en droit et en religion pour créer une agence à but non lucratif, International Bridges to Justice, “pour mettre en oeuvre et améliorer les systèmes légaux et stimuler la conscience des droits humains en Asie”. Jerediah Mannis fait du ministère dans les rues de Boston et propose des services religieux à l’année aux gens dans la rue, qui autrement seraient sans églises et qui,  grâce à  lui, s’aident maintenant mutuellement. Zach Warren a apporté sa  trousse de jongleur et son monocycle en Afghanistan où il dirige un cirque forain avec des enfants orphelins auxquels il enseigne. Ces individus dotés de privilèges différents aux nôtres sont partis d’où ils étaient.

Nous sommes ici. Aujourd’hui nous sommes ici dans cette église. Plusieurs d’entre nous sentons le besoin de répondre à une crise ou de militer pour les droits de l’homme. La plupart du temps nous ne nous sentons  pas  faits  pour  une tâche aussi importante. Comment puis-je prévenir la guerre de gangs et les morts à n’en plus finir  comme celle qui a complètement anéanti notre famille? Pouvons-nous réellement convaincre nos gouvernements de s’attaquer à la pauvreté de l’enfance, ou sinon que pouvons-nous y faire nous-mêmes? Comment allons-nous pouvoir soigner la blessure profonde dans la culture autochtone, causée par le colonialisme et les écoles résidentielles? Partons d’où nous sommes.

Partons d’où nous sommes et ne craignons pas ceux qui disent que nous en faisons trop peu ou que nous faisons ce que l’on ne devrait pas faire. Il y a beaucoup de choses à faire et plusieurs manières de les faire. Ne nous laissons pas abattre par ceux qui crient  à la pénurie des ressources. Nous vivons dans l’abondance.  En vivant dans le bon rapport nature-communauté et  en le voulant ardemment, nous trouverons certes une solution. D’autant plus si nous vivons  selon notre principe de base, celui qui proclame la valeur intrinsèque et la dignité de toute personne.  Par le fait même nous prenons position pour les droits de l’homme. Ce que nous faisons ici et maintenant, nous le faisons pour la toile interdépendante car nous en faisons partie. Nous ne sommes pas une entité à part. Partons d’où nous sommes.

  Références

 

(1) Michael Ignatieff, The Rights Revolution Toronto, Anansi Press, p.2.

 (2) Bruce Bower, Tolerance or Death. Reasonline. November 30, 2005.

(3) Wendell, Berry. Life is a Miracle: An Essay Against Modern Superstition. NY: Counterpoint, 2000.

Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008