Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008    

Les UUU (Unitariens Universalistes Unilingues) et la dignité intrinsèque de la langue française : Un témoignage, par Maurice Cabana-Proulx

 Variation sur une vielle farce canadienne-française :

Comment appelle-t-on  quelqu’un qui parle trois langues?

Un trilingue

Comment appelle-t-on quelqu’un qui parle deux langues?

Un bilingue

Comment appelle-t-on quelqu’un qui ne parle qu’une langue?

A Unitarian Universalist 

Il n’y a pas dix millions de francophones en Amérique du nord, un continent qui compte plus de 400 millions d’habitants. Au Canada, le poids démographique des francophones diminue constamment; selon le recensement de 2006, le nombre de francophones a baissé à 21% (26% en 1971). Le bilinguisme « officiel »,  les programmes d’immersion française, le dynamisme des minorités francophones, rien ne semble pouvoir renverser cette tendance. Hors Québec, l’assimilation des francophones et les pratiques d’Immigration Canada alimentent la tendance naturelle vers l’unilinguisme anglais. 

Alors pourquoi les Unitariens Universalistes Canadians, hérauts des opprimés, défenseurs des espèces menacées et pétitionneurs-manifestants-insoumis invétérés ne semblent-ils pas s’intéresser au fait francophone? Pourquoi y-a-t-il si peu de français chez les UU? Pourquoi le site web du Canadian Unitarian Council (CUC) n’affiche-t-il ses annonces d’activités et d’initiatives qu’en anglais seulement? 

Feuille de route révélatrice

Lorsque le Regroupement francophone unitarien universaliste (RFUU) a lancé son site web en 2006, un communiqué de presse (bilingue) a été expédié à toutes les congrégations membres du CUC ayant un site. Des 44 sites recensés par la suite, seulement trois sites avaient affiché un lien vers le site du RFUU. Quatre sites avaient déjà un lien vers le site du Mouvement unitarien universaliste du Québec (MUUQ)  lequel a un lien vers le portail du RFUU. 

Sur le site web du Unitarian Universalist Church of Saint John, le lien du MUUQ était classé dans la catégorie intitulée UU thoughts in languages other than English, une appellation qui ne cadre pas tellement avec le statut du français en tant que langue dite officielle au Nouveau-Brunswick. C’est déjà mieux que le site web du First Unitarian Church of Ottawa qui n’a aucun contenu français même si cette congrégation est située dans la capitale d’un pays officiellement bilingue et qu’elle compte des francophones parmi ses membres. 

Les permanents du CUC  sont incapables de communiquer en français et se permettent d’afficher des messages en anglais sur le site de discussion CUC_en_français. La quasi-totalité des publications du CUC (site web, The Unitarian, signets et dépliants, etc.) sont en langue anglaise seulement. La section Français du site web du CUC contient trois textes en français (dernière mise à jour 2005). On compte augmenter le contenu français du journal The Unitarian qui a présentement une seule page française sur 16. 

Être très indulgent envers soi-même 

Le vieux dicton veut que le chemin qui mène à l’enfer soit pavé de bonnes intentions et comme la plupart des UU ne croient pas à l’enfer on peut dire que leurs bonnes intentions ne mènent nulle part. La résolution d’un problème exige d’emblée la reconnaissance du problème. Or les UU que j’ai interpellés multiplient les faux-fuyants (on manque de temps, on manque d’argent, etc.) et ils et elles refusent d’avouer que la langue française n’a tout simplement pas, pour la plupart des UU, d’importance.

 Un exemple assez éloquent de ce refus concerne le site web du congrès annuel du CUC en mai 2008 (leur ACM – Annual Conference and Meeting). Outre le titre de la conférence, il n’y a pas, à l’écriture de ces lignes (mars 2008), de français sur la page d’accueil du site web de la conférence (si on oublie aussi la mention du Rideau canal). Or le congrès a lieu à Ottawa, capitale fédérale d’un pays dit bilingue. Connaissant la rengaine des  maigres ressources, j’ai communiqué avec les organisateurs pour leur proposer que l’on fasse un appel pour trouver un traducteur bénévole. Quoique la congrégation hôte,  First Unitarian of Ottawa, a cherché des bénévoles pour plusieurs tâches, on n’a pas donné suite à ma suggestion. Quand j’ai déploré, deux mois plus tard, le fait qu’on n’ait pas planifié la traduction des pages essentielles du site web, on s’est dit outré que j’ose affirmer une chose pareille… pour ensuite me demander de faire la traduction pour eux! Le déni fait souvent violence à la logique. 

Méconnaissance et indifférence : Two Solitudes et  Sins of omission 

La propagande fédérale qui vise à créer une identité pancanadienne n’a pas porté beaucoup de fruits après quelques décennies d’efforts. Je suis d’origine ontarienne, je vis au Québec dans une ville banlieue-dortoir de la capitale fédérale située in Ontario, je peux quotidiennement mesurer l’écart. Cette semaine, le Canada anglais découvrait, aux Oscars, le film La vie en Rose qui a déjà fait un tabac au Québec. Les deux solitudes se portent bien merci. 

Je trouve tout à fait significatif que plusieurs gens que j’ai croisés au sein du mouvement UU qui m’ont témoigné un intérêt réel pour le fait francophone sont des immigrants. Britanniques, américains, sud-africains, ils et elles ont cru s’installer dans un pays bilingue (ce ne sont pas pourtant les fonctionnaires d’Immigration Canada qui leur en ont glissé un mot !). Deux des trois pasteurs qui appuient aujourd’hui concrètement le fait francophone sont d’origine américaine (Carole Martignacco à North Hatley et Diane Rollert à Montréal). C’est un pasteur d’origine américaine, John Morgan, qui s’est trouvé presque seul de son camp à sympathiser avec les nationalistes et progressistes québécois lorsque Trudeau, en 1971, a saisi le prétexte de la Crise d’octobre pour faire ses règlements de comptes politiques et incarcérer des centaines de personnes qui n’avaient rien à se reprocher. (1) Beaucoup de Canadians se sont toujours donné bonne conscience en appuyant les francophones de service qui vont faire carrière à Ottawa sur le dos du Québec. Ensuite, ils et elles passent à autre chose.

 Bien sûr, il y a cette minorité francophile (j’y reviendrai plus loin), des gens bien intentionnés qui se sont donné la peine d’apprendre l’autre langue officielle, qui ont vu et aimé des films québécois, qui ont inscrit leurs enfants dans les programmes d’immersion française, et tout. Mais la majorité des Canadians en ont rien à cirer du fait francophone. Les UU sont tout simplement des Canadians comme tant d’autres.

 Et bien sûr, les francophones contribuent aussi au maintient des deux solitudes. Il y plusieurs québécois, en milieu majoritaire francophone, qui ne s’intéressent pas beaucoup aux Canadians. Il y a les francophones en situation minoritaire qui se sont habitués à fonctionner in English dans plusieurs situations comme, par exemple, à un culte dominical UU? Welcome to Canada.

 L’exception qui confirme la règle 

Or dans ce désert unilingue, il y a un oasis tout à fait remarquable: le Unitarian Universalist Fellowship d’Ottawa, connu aussi sous le nom de Rassemblement unitarien universaliste d’Ottawa. (Deux autres congrégations nommées ci-dessus, qui ont des mesures concrètes à l’intention des francophones, se situent au Québec). 

Le RUUO a une minorité de membres francophones mais ce sont les nombreux membres francophiles qui ont assuré, depuis quelques années, le succès de la plupart des initiatives en langue française. Enfin, plusieurs de ses membres unilingues anglophones ont toujours donné leur appui enthousiaste à ces initiatives.

 Au fil des années, le RUUO a parrainé le Groupe de discUUssion, des groupes de croissance spirituelle (version française du Chalice Group) et des projets de traduction. Les rares manifestations françaises à l’échelle du CUC sont souvent  le fait de membres du RUUO (2). Dernièrement, grâce, en large mesure, à l’appui et à la participation active de la pasteure Frances Deverell, francophile convaincue, il y a un culte dominical en français ou bilingue chaque mois. Tout ça de la part d’une congrégation très jeune qui doit célébrer son culte dans un gymnase d’école.

 Un chien dans un jeu de quilles 

Fort de l’expérience du RUUO (et du RFUU qui a encore moins de ressources que le RUUO), j’interpelle le CUC et je ne suis pas à la veille d’être impressionné par l’invocation de la pénurie de temps et d’argent. Plus souvent qu’autrement, on ne m’accorde même pas la politesse d’un accusé de réception. Les rares fois qu’on accepte le dialogue, c’est souvent pour me dire qu’on veut bien accepter qu’il y ait du contenu français à condition que je le fasse pour eux.

 Aussi, m’a-t-on confié qu’il y en a qui sont frustrés d’avoir fait des efforts pour offrir des choses en français et d’avoir senti que ces efforts ne sont pas appréciés par des francophones qui en demandent toujours plus. À quoi je réponds qu’il n’y a rien de réjouissant non plus à jouer le rôle de l’éternel quémandeur.

 Or je refuse de me pâmer pour quelques miettes et je ne tiens pas à quêter éternellement. Je rentre dans mes tentes et je n’incommoderai plus le si-iou-si

  Et si ça intéressait quelqu’un ? 

En guise de message d’adieu, j’offre ces idées à ceux et celles qui ont encore l’âme du croisé.

Le conseil d’administration du CUC  pourrait énoncer clairement sa reconnaissance de la dualité linguistique « officielle » et son désir de se rapprocher des francophones. On pourrait s’inspirer de la position de l’Église unie du Canada pour laquelle …(la) composante francophone est l’une des expressions culturelles de l’Église Unie depuis sa création  (3) 

Le CUC devrait avoir au moins un salarié qui peut s’exprimer dans la langue de Molière. En attendant la vacance d’un poste, les porte-parole du CUC pourraient chercher une aide ponctuelle pour traduire les communications qu’on envoie aux francophones (comme on le fait déjà épisodiquement).

 Les congrégations membres du CUC devraient diffuser les informations qui leur parviennent des organismes UU francophones. Leurs sites web devraient inclure des liens aux sites du RFUU, du MUUQ et du journal Tribune libre unitarienne.  

Un comité conjoint CUC-MUUQ-RFUU pourrait étudier les moyens de hausser la visibilité du mouvement unitarien universaliste auprès des francophones.

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1. Morgan, John Hanley, Surfing the tidal wave: memoirs of a ministry, 1960-1973, First Unitarian Congregation, Toronto : 1994, pp. 120-121.

My opposition to the Federal action in Quebec was most unpopular with the Congregation. The church President and I estimated that no more than five to ten percent agreed with my viewpoint. I was surprised at the strength of support outside Quebec for the Prime Minister. I felt that I had indeed learned something new about English Canada.

 2. Des membres du RUUO ont contribué cinq des huit articles en français dans les huit derniers numéros du The Unitarian, les trois articles dans la section En français du site web du CUC, deux des 4.5 ateliers en français (quatre en français, un bilingue) au ACM 2008 du CUC, etc.

 3. La composante francophone est l’une des expressions culturelles de l’Église Unie depuis sa création et fait partie du fondement identitaire du pays. Son rôle de leadership, en association avec les Ministères ethniques et les Peuples des premières nations est primordial dans la redéfinition identitaire de l’Église… 

Notre Église francophone se bâtit grâce à des groupes locaux ou de quartier, des paroisses, un Consistoire francophone, le Consistoire Laurentien (regroupement de paroisses, pasteurs et laïcs dans une région donnée), un Synode bilingue couvrant le Québec et l’est de l’Ontario, l’Unité des Ministères en français chargée du soutien, de la coordination et de la promotion des Ministères en français (UMiF) pour l’Église Unie du Canada. 

http://www.united-church.ca/fr/history/overview/frenchministries/about

 

Tribune libre unitarienne, vol. 4, no.1, 2008