TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009
Réponse à Hannelore Poncelet
et Léo Poncelet par Rodrigue Tremblay, auteur du livre “Le Code pour
une éthique globale”.
Dans son analyse des religions, Emmanuel Kant
(1724-1804) en arrivait à la conclusion paradoxale que même si les fondements
philosophiques des religions établies étaient faux, il n'en fallait pas moins
les accepter (les religions) parce qu'elles étaient une source nécessaire de
moralité pour les humains.
Mon approche se situe en parallèle à celle de Kant.
En effet, les religions sont des entreprises fondées sur des croyances fausses
et des mythes inventés de toutes pièces. Mais contrairement à Kant, qui vécut
au dix-huitième siècle, mon analyse des codes d'éthique d'origine religieuse
m'a conduit à la conclusion que ces derniers sont défaillants et inadéquats
pour une humanité qui doit vivre et survivre dans un nouveau contexte
globalisant. Par conséquent, ma première conclusion est à l'effet que les
religions établies, loin d'être une valeur morale, représentent plutôt une
menace morale pour le genre humain, parce qu'elles encouragent le sectarisme, le
dualisme moral état-individu, l'anthropomorphisme, l'intimidation, et la séparation
arbitraire et non-scientifique entre les fonctions physiologiques et cérébrales
de l'homme. De là découlent une foule de conséquences néfastes pour
l'organisation des affaires humaines, conséquences que je documente en
abondance dans le livre.
Je reconnais que les religions établies ont servi à
civiliser des peuples ignares dans le passé et qu'elles jouent encore un rôle
social et politique utile dans diverses sociétés, en regroupant les personnes
dans des organisations englobantes qui dispensent des services (le mot
“religion” dans sa racine latine signifie “regrouper ensemble”). Ceci
est indéniable.
Sous certains aspects, celles-ci ressemblent à des
clubs. Si on est libre ou pas de les joindre et si de tels clubs sont en
concurrence, il n'y a rien à redire. Cependant, nous savons tous que tel n'est
pas le cas dans de nombreuses sociétés. Les religions étatisées, en
particulier, sont de puissants systèmes de pouvoir qui peuvent tout aussi bien
opprimer et écraser les individus que de les libérer. En effet, on observe que
les pays où la liberté humaine est la plus brimée sont des pays fondés sur
une religion étatique. J'ai déjà dans un autre ouvrage (L'Heure Juste) dénoncé
les religions laïques totalitaires (communisme, fascisme, par exemple) qui mènent
au même résultat.
Dès que les religions cessent d'être une expérience
de vie individuelle et une source de spiritualité pour devenir des systèmes
politisés et étatiques, elles perdent beaucoup de leur utilité. En effet, il
existe un énorme fossé entre la religion comme système, la spiritualité des
individus et la moralité. Le fondamentalisme rigide et pyramidal des religions
établies, à commencer par les grandes religions dites “Abrahamiques”,
enferme nécessairement les individus dans un carcan intellectuel et moral qui déshumanise.
S'accrocher à des dogmes dépassés ou à des règles morales déficientes
n'aide nullement à développer une spiritualité personnelle ou une moralité
moderne.
Mais la nature ne tolère pas le vide. Si on écarte
le dogmatisme moral des religions établies, et l'on a de multiples raisons de
le faire, il importe de leur trouver un remplacement. Le deuxième message de
mon livre “Le code pour une éthique globale” est à l'effet que les grands
principes humanistes de vie en société constituent un code moral universel qui
est supérieur à tout autre.
1. En premier
lieu, disposons de la question du paradoxe économiste-philosophe:
De tout
temps, les économistes ont été préoccupés par les fondements moraux de la
vie en société. Un système économique bien organisé doit favoriser le bien
commun en canalisant les énergies créatrices des citoyens. Deux des fondateurs
de la science économique ont rédigé des ouvrages sur l'éthique. Adam Smith
(1723-1790) fut l'auteur de la « Théorie
des sentiments moraux » (1759), bien avant d'écrire les « Causes
de la richesse des nations » (1776). De même, David Hume (1711-1776)
rédigea son « Traité de la nature humaine » (1739) et ses « Dialogues
concernant la religion naturelle » (œuvre posthume, 1779), en parallèle
avec sa théorie de la balance des paiements. Je n'innove donc point avec mon
livre sur l'éthique globale. On peut être, à la fois, économiste et
philosophe. En fait, il importe d'être les deux à la fois si on veut
contribuer à l'avancement des idées et des sciences de l'homme.
En 2004, le
Mouvement laïque québécois me décerna le Prix Condorcet de philosophie
politique. C'est à l'occasion de la remise de ce prix que je fus invité à préciser
ma pensée humaniste. Les dix grands principes humanistes qui soutiennent la
structure du livre en sont le résultat. Chaque chapitre du livre présente un
principe humaniste de vie en société, en le contrastant avec d'autres
principes, surtout d'inspiration religieuse, lesquels sont à mes yeux moins
valables.
Je les présente
ici en vrac :
•
Proclamer la dignité et l'égalité de tous les humains ;
•
Respecter la vie et la propriété ;
•
Pratiquer la tolérance et l'ouverture ;
• Partager
avec les moins fortunés ;
• Ni
dominer ni exploiter ;
• Recourir
à la raison et à la science ;
•
Conserver et améliorer l'environnement ;
• Rejeter
toute violence ;
• Prôner
une démocratie ouverte ;
•
Favoriser l'éducation universelle.
2.
Comparaison des principes humanistes d'éthique et des sept principes
unitariens (• Valeur et dignité intrinsèques de toute personne; • Justice,
équité et compassion; • Acceptation mutuelle et encouragement à la
croissance spirituelle; • Liberté et responsabilité de chaque personne; •
Liberté de conscience et démocratie; • Paix, liberté et justice pour tous;
• Interdépendance de toutes les formes d’existence.)
Il y a beaucoup de similitudes entre les principes
moraux humanistes et les principes unitariens. Je remercie Hannelore Poncelet et
Léo Poncelet de l'avoir souligné. On peut dire que le mouvement unitarien est
d'essence humaniste.
Ma présentation des principes humanistes est faite dans une perspective
pédagogique et pratique. C'est la raison pour laquelle les dix grands principes
humanistes peuvent apparaître plus précis comme règles de conduite. Même si
les recenseurs n'en font pas état, je soupçonne que les unitariens ne sont pas
contre la règle d'or humaniste suprême
qui dit: « Non seulement faites aux
autres ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, mais faites aussi
aux autres ce que vous souhaiteriez qu'on fasse pour vous, si vous étiez à
leur place. » Cette règle va plus loin que la règle d'or
traditionnelle des religions car elle postule l'altruisme et l'empathie, en plus
de la réciprocité.
2.a) Les recenseurs
s'interrogent sur le bien-fondé de considérer la vie en tant que propriété
individuelle suprême. Pour un économiste humaniste, cela va de soi. L'individu
qui perd la vie, perd tout, quelques soient ses autres possessions. C'est
pourquoi tuer son prochain est le crime ultime. Mais, même la propriété
justement acquise appartient à son propriétaire. Cela d'ailleurs s'inscrit
dans la règle de la démocratie politique et économique. La liberté de vendre
et d'acheter en toute liberté postule le respect de la propriété. Le vol mène
à l'anarchie, au découragement et à la pauvreté collective.
J'ai beaucoup écrit sur le sujet du fonctionnement des marchés (voir,
entre autres, « La main invisible du
marché… doit parfois être guidée », Revue Options Politiques,
juillet-août 2008, 7 p.). Il n'est donc pas surprenant que dans « Le
Code pour une éthique globale », je traite d'économie. On trouvera
dans le chapitre neuf un résumé des conditions pour qu'une économie engendre
à la fois prospérité et liberté (“Un système économique efficace”, pp.
232-34).
Je déplore que l'idée du “dieu-marché” ait émergé au cours du
dernier quart de siècle, avec les conséquences néfastes que l'on connaît. En
tant qu'économiste, je me suis érigé contre cette fabulation. Dans mon livre,
j'explique bien les nombreuses lacunes qui peuvent découler du fonctionnement
des marchés et quels en sont les remèdes. Cette fois-ci, c'est dans le deuxième
chapitre (pp. 58-60) que l'on retrouve une telle analyse.
Cependant, je ne peux m'empêcher de souligner qu'il appartient à ceux
qui proposent, avec une certaine légèreté, l'abolition des marchés de préciser
par quel système ils entendent le remplacer. Le vingtième siècle nous a
fourni l'expérience humaine désastreuse du communiste comme système
alternatif. — Il ne faudrait pas répéter les erreurs du passé.
2.b)
Je salue en passant le consensus humaniste et unitarien sur la tolérance.
En effet, comme ils le disent si bien, la tolérance signifie l’inclusion de
l’autre dans le nous, et le dépassement de l’ethnocentrisme historique de
l’humanité. Cependant, je souligne avec force dans le livre que la tolérance
des choix des individus ne signifie nullement la tolérance des idées
totalitaires et anti-démocratiques.
2.c)
Sur le partage, je me réjouis de la convergence entre les principes
humanistes et les principes unitariens. On doit, en effet, développer un
capitalisme à visage humain, et non pas régresser comme on le fait depuis
quelques décennies. Je souligne dans le livre que cette volonté de partager ne
doit pas seulement être nationale, mais aussi internationale. Delà ma
proposition de créer une union pour la solidarité internationale sous l'égide
des Nations unies (l'UNISON) et à laquelle chacun des pays voulant joindre
l'ONU devrait obligatoirement appartenir. À ma connaissance, aucune proposition
du genre n'a été faite auparavant. Comme je déplore à plusieurs occasions le
fossé grandissant entre riches et pauvres et la nécessité d'y remédier, le
jugement des recenseurs à l'effet que je “ne met nullement en cause le
« lasser-faire accepté comme une fatalité »” m'apparaît
injuste. Cette affirmation déforme ma pensée.
2.d) La question des
relations entre la foi (émotion) et la raison est complexe. Comme je le
souligne ci-haut, je reconnais la contribution des religions établies dans la
vie des individus et des peuples, tant pour dispenser des services spirituels et
matériels, ou encore pour encadrer les rites de passage. Je salue le soutien
des recenseurs dans ma démarche anti-Descartes et leur affirmation que les
principes unitariens « sont en
accord avec la sixième règle humaniste du code Tremblay. »
2.e) Concernant la question
environnementale, les recenseurs sont injustes à mon endroit quand ils disent
que « le professeur Tremblay ne met
nullement en cause le modèle de la croissance économique » ou que
« l’économique et
l’environnement, pour le professeur Tremblay, sont deux entités séparées. »
Encore ici, ils me font dire le contraire que ce j'ai écris. Comment
pourrait-il en être autrement quand j'écris (à la page 150) que « si
nous voulons préserver l'environnement, nous devons en somme faire de la
retenue, de la modération et de l'esprit de sacrifice des vertus quotidiennes. »
Il est complètement faux que je puisse croire que l'économie
et l'environnement sont des entités séparées alors que j'ai démontré tout
le contraire. Il est faux aussi de dire que « nous n’avons pas, en effet,
trouvé le mot écosystème ou « écoumène », une seule fois dans
tout son chapitre. »
Alors que j'écris justement (à la page 149) que « l'idée
que la terre est un écosystème qui s'autorégularise est parfois appelée
l'hypothèse Gaïa, du nom de la déesse grecque de la terre. »
Conclusion
En conclusion, je remercie les recenseurs d'avoir ainsi décortiqué le
contenu de mon ouvrage. Je constate une grande convergence entre les principes
humanistes d'éthique et les principes moraux unitariens. C'est pourquoi que je
ne peux accepter leur conclusion générale que « l’idée-force sous-jacente aux dix règles humanistes du code Tremblay
est le progrès. Celle sous-jacente aux sept principes UU est la perfectibilité
de la nature humaine. » Oui, bien sûr, je crois que l'espèce humaine
a progressé et qu'elle continuera à le faire. Mais, comme j'argumente que
certains des principes humanistes doivent être inculqués et appris, je crois
aussi à la perfectibilité de la nature humaine.
En effet, mettons-nous donc d'accord qu'un autre monde est possible, et
qu'il y a plusieurs façons de faire progresser moralement l'homo
humanus.
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Notes :
Emmanuel
Kant et la critique des religions: Emmanuel Kant, Critique
de la raison pure (1781), Critique de
la raison pratique (1788), et La
religion dans les limites de la raison. (1794).
TRIBUNE LIBRE
UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009