TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009
Le Singe en nous. Jusqu’où
notre principe unitarien universaliste de la paix et de la justice pour tous
est-il enraciné en nous? par Anthony
David
(Allocution prononcée le 23 août 2008 devant la congrégation
unitarienne universaliste d’Atlanta par le pasteur Anthony David. Nous remercions l’auteur de nous avoir accordé la
permission de publier son article paru dans le magazine UU World, vol. XXIII,
no.1, printemps 2009. Adaptation
française de Léo Poncelet).
Les unitariens universalistes se rassemblent autour d’une vision religieuse qui relie les gens à la dimension sacrée de la vie – lien qui les métamorphose et les convie à la compassion et à l’optimisme, élargissant leurs préoccupations au-delà de l’intérêt personnel, au point où rien de moins que la paix et la justice pour tous ne sache les satisfaire.
On sait que la meilleure recette pour donner corps à cette vision et d’en faire une habitude de vie, c’est d’entretenir de saines relations: surveiller notre façon de parler avec les autres et des autres, chercher des solutions paisibles et constructives quand surgissent de situations conflictuelles, célébrer la diversité dans notre communauté, œuvrer au bien commun.
Mais cette vision religieuse, qui engage à de saines relations, présuppose la question suivante: Jusqu’où est-elle enracinée en nous?
Montrez à un chien d’aller chercher un journal, et votre instruction aura aussitôt une résonance avec une aptitude latente chez lui. L’unitarianisme universalisme essaie-t-il de faire la même chose avec nous, alors que nous ressemblons plutôt aux chats qui ne sont pas dotés de cette aptitude? Mais, bêtement notre religion s’entête quand même à faire comme si nous ne le serions pas.
D’abord,
prenons la thèse du célèbre éthologue autrichien Konrad Lorenz, auteur
du livre L’Agression. Une histoire
du mal (2). Lorenz
y met l’accent sur « cette
quantité néfaste d’agressivité dont une hérédité malsaine pénètre
encore l’homme d’aujourd’hui jusqu’à la moelle (3) ». Pour lui, l’idée « que le
comportement animal et humain est en premier lieu réactif… est… une
idée absolument fausse ». L’homme « porte
l’instinct d’agression dans son cœur ». Cet instinct que « sa
raison ne peut contrôler », il l’a « hérité de ses ancêtres ». Cette pulsion agressive « qui
surgit spontanément du cœur de l’homme », « c’est
la spontanéité de cet instinct qui la rend si redoutable ».
Bref, selon Lorenz, il y a en
nous une énergie pulsionnelle incontrôlable de destruction. En
s’intensifiant de plus en plus, cette pression instinctive finit par
exsuder du « vernis » de la décence humaine rendant sans
effet, sur nous, au bout du compte, l’impact des religions et des systèmes
moraux comme les nôtres. Ensuite,
prenons la thèse de Robert Ardrey, auteur scientifique. Dans son livre, Les enfants de Caïn (4), paru en 1961, il défend ce que « l’éthologie
pop » a appelé depuis la théorie du singe tueur selon laquelle il
y aurait un singe tueur qui sommeille en chacun de nous. Ardrey affirme en
effet que « l’homme est une
bête de proie dont l’instinct est de tuer
à l’aide d’une arme »
et qu’« à notre naissance, nous
sommes tous des graines de tueurs ». C’est la fameuse scène au début
du film britanno-américain de science-fiction réalisé par Stanley Kubrick,
sorti en 1968, 2001 : L’Odyssée de l’espace. La scène remonte à l’aube de l’humanité. L’homo n’était alors qu’un animal parmi d’autres. Une tribu
de primates est réfugiée dans des cavernes, affamée, vivant dans la crainte
constante, sans défense contre les prédateurs, chassée de son point d’eau
par un groupe rival. Un matin,
elle découvre un étrange monolithe rectangulaire noir. Par son entremise, elle
fait sa première rencontre avec le Maître de l’échiquier (l’Artiste-Créateur).
Intériorisant alors le mouvement des astres, l’homme-singe a l’idée
d’utiliser le fémur d’un zèbre comme arme-outil. Le propulsant
triomphalement dans les airs, l’arme-os se transforme en une extraordinaire
ellipse de quatre millions d’années, et en un vaisseau spatial autopropulsé.
Bref, selon ce courant d’idées, nous sommes les descendants d’un
carnivore africain, agressif et territorial de nature, devenu distinct des
autres animaux suite à l’apparition de la prédation et des armes.
La théorie du « singe tueur » veut dire que nous sommes devenus ce que nous
sommes aujourd’hui grâce au génocide. Voilà
ce que nous sommes, en réalité, dit Ardrey. « Nous sommes issus d’un singe évolué, non d’un ange déchu, et nos
ancêtres par surcroît étaient des tueurs armés. Alors, comment encore s’étonner
de nos meurtres, massacres et missiles, et de nos régiments inconciliables? »
La religion libérale avait relégué l’idée du péché originel aux
oubliettes, mais la science profane l’a tirée de l’oubli par « les
thèses évolutionnistes qui se sont concentrées sur l’agressivité et ses
origines animales, forcément. Cette vision était déjà soutenue, en Occident,
par tout un courant selon lequel tout ce qui est mauvais provient de la nature (5) ».
Grattez la surface, frottez pour enlever le vernis civilisateur ou religieux et
que voyez-vous apparaître? Une chose haïssable qui est pourtant le secret de
notre succès. Alors que faire dorénavant, si cette si affreuse vision est
vraie?
Ceci me rappelle
une scène dans l’Odyssée de l’African Queen,
un autre film britanno-américain, sorti en 1951. Au fin fond de la jungle, Rose
Sayer, le personnage de Katharine Hepburn, dit : « La nature, monsieur Allnutt, est ce dans quoi nous avons été mis
au monde pour nous en arracher ». En d’autres termes, luttons avec
la dernière énergie pour conserver le vernis civilisateur, et pour réfréner
en nous la jungle, cette très obscure pulsion de la violence. Comment? Peut-être
en entonnant nos hymnes avec plus d’entrain; en méditer davantage; en
exprimant nos Principes et Sources plus régulièrement et plus souvent. En
faisant face à notre destin bravement, sans se laisser décourager, et, avant
tout, le transcender.
Mais défier la
nature a ses limites. Faire bonne contenance ne chassera jamais le sentiment
lancinant d’avoir en nous-mêmes une pulsion meurtrière; chose si incongrue
au regard de tout ce que nous considérons comme sacré et révéré, si
contraire aux enseignements de nos grands prophètes, si étrangère à nos
espoirs de paix et de justice pour tous, si discordante avec l’idée que toute
personne a une valeur et une dignité intrinsèques. Sans lumière intérieure,
mais habités par le ressentiment, il faudrait toujours se méfier de nos
instincts; toujours être sur le qui-vive pour préserver le vernis
civilisateur. Dans ce cas, l’autoritarisme, et non la liberté, serait la
meilleure voie à prendre pour la religion et la vie. Bref, l’unitarianisme
universalisme perdrait tout son
sens.
Qu’est-ce
que la nature humaine? Sommes-nous réellement des singes tueurs muselés, ou
l’évolution humaine a-t-elle quelque chose d’autre à nous apprendre
concernant nos origines et nos possibilités?
Le
Néerlandais Frans de Waal, qui dirige le centre de primatologie Yerkes
(Atlanta, États-Unis) de l’université Emory, dans son livre accrocheur Le
Singe en nous (6),
écrit :
« Si les singes s’avéraient être meilleurs que les brutes, — fût-ce
qu’à l’occasion — la notion de la gentillesse que les humains
s’attribuent deviendrait chancelante. Et si on trouvait chez les animaux de véritables
fondements aux sentiments moraux, tels la sympathie et l’altruisme volontaire,
il faudrait reléguer aux
oubliettes la théorie du vernis ».
Pour
comprendre leur mode de vie réel, observons nos plus proches cousins, les
grands singes tels les chimpanzés, les bonobos et les gorilles. Ils sont ce
qu’ils sont, sans duperie, sans honte. Donc, mettons nos théories de côté.
Oublions la théorie du singe tueur pour consacrer notre attention à ces plus
proches cousins, avec qui nous partageons 97 % de notre ADN.
Bien
sûr, on voit les grands singes, nos frères et sœurs presque,
poser parfois des gestes mal à propos. Les chimpanzés sont avant tout
reconnus pour leur brutalité, en
plus de leur tribalisme invétéré et leur xénophobie. On sait qu’ils « sont
profondément territoriaux »; ils se mettent en sentinelle à la
frontière, parfois « commettant des
raids meurtriers, mais aussi des infanticides (7) ». Curieusement,
les humains ont tendance à se reconnaître dans cette représentation peu
flatteuse du chimpanzé. Mais la réalité du chimpanzé lui-même est plus
complexe qu’on le dit ainsi que l’atteste The
Shadow of Man(8)
de Jane Van Lawick-Goodall, la première primatologue à avoir étudié des
chimpanzés sur le terrain dans la forêt tanzanienne de Gombe dans les années
1960. Dans les propos recueillis par Rachel Mulot, Frans de Waal, affirme qu’
« il y a un continuum mental entre
les singes et nous (9) ».
Justement, ce qui le surprend, c’est de constater la variété des
comportements des grands singes, et surtout de voir que «l’animal
en nous… serait meilleur que nous ne le pensions».
Prenons
la femelle gorille Koko à qui on a appris le langage des signes, et qui avait
un chat. De Waal rapporte l’avoir vu signer « Koko aime balle. Doux,
bon, chat, chat ». Quand son chat Toute
Balle a été tué, elle fut affligée, comme
nous, à la perte d’un animal domestique. Émettant de longs cris
aigus, elle signait « Pleure,
triste, froncer ».
Ou
bien, prenons les bonobos. « Paisible
de nature », les bonobos écrit
de Waal « donnent le démenti à l’idée que nous provenons d’un lignage
assoiffé de sang ». De Waal raconte l’histoire d’un bonobo
cardiaque, appelé Kidogo, qui comprenait mal les ordres donnés par le gardien
de zoo dans sa nouvelle maison.
« Après
un certain temps, d’autres bonobos intervinrent. Ils s’approchèrent de
Kidogo, le prirent par la main, et l’amenèrent où le gardien de zoo le
voulait, confirmation qu’ils comprenaient à la fois les intentions du gardien
de zoo et le problème de Kidogo. Par la suite, Kidogo se mit à dépendre de
leur aide. Quand il se sentait perdu, il émettait des cris de détresse, et les
autres venaient aussitôt pour le calmer et le guider ».
Voilà
un épisode où le fort aide le faible : une réalité palpable d’une
sympathie authentique et d’un altruisme volontaire, qui sourdent du tréfonds
de la nature. Notre héritage humain est complexe, ainsi que nos faux frères
l’illustrent. Les chimpanzés vivent dans une société hiérarchique et xénophobe,
dominée par des mâles brutaux et colériques. Par contre, les bonobos sont
plutôt paisibles; les femelles jouent un rôle central pour éliminer les
conflits dans une société sexuée. Notre héritage est doté de ce double
apport. Comme le souligne Catherine Vincent (10),
pour de Waal « la question est
oiseuse : nous avons en nous non pas un, mais deux singes ».
En outre dans Le Singe en nous il écrit
« Plus méthodiques dans notre
brutalité que les chimpanzés et plus empathiques que les bonobos, nous sommes
de loin le grand singe bipolaire par excellence » (11).
La théorie du singe tueur en nous est pour le moins caricaturale. Ce qui se
terre dans le tréfonds de la nature humaine est varié : l’amour et la
compassion autant que la haine et la violence. Et, c’est à nous de bien
discerner les impulsions auxquelles puiser.
Notre
rôle comme humain n’est pas tant d’emboîter le pas à Katharine Hepburn et
« de nous arracher » de notre nature que de faire fleurir certaines
des dispositions dont elle nous a doués, d’endosser le bon côté du singe en
nous pour créer un monde meilleur. Hubert Humphrey (12) a
déjà dit « que le sens moral d’un gouvernement se juge par la façon dont il
s’occupe de ceux qui sont à l’aube de leur vie, les enfants; de ceux qui
sont au crépuscule de leur vie, les personnes âgées; et de ceux qui sont dans
l’ombre de la vie, les malades, les nécessiteux, et les handicapés ».
Puisque dans la société des bonobos les forts aident les faibles, pourquoi pas
également et même davantage dans la
société humaine? Pourquoi pas?
Les
biologistes ont documenté chez les bonobos — mais aussi chez les chimpanzés
et les gorilles — l’existence de la bonté et de l’empathie, la capacité
de la résolution de problèmes et de la réconciliation, la créativité, même
la liberté – cela se révèle, à coup sûr, lorsqu’on voit à quel point
Koko est capable de mentir et d’avoir un sens de l’humour. Des acteurs, préprogrammés
génétiquement, ne peuvent pas faire une chose semblable; ils sont incapables
d’atteindre ce genre d’improvisation et d’imagination nécessaire pour la
supercherie et l’humour.
En
épluchant étude après étude, l’idée, comme l’écrit de Waal, se
confirme que « notre humanité
s’inscrit dans l’instinct social que nous partageons avec d’autres animaux ».
Le singe en nous n’est tout simplement pas un singe tueur. Ne me dites pas,
dit-il, « grattez un altruiste :
vous verrez saigner un hypocrite ». À la lumière des faits, cela est
complètement faux. « Ce n’est pas parce que la sélection naturelle est un processus d’élimination
“cruel et sans pitié” qu’elle doit produire des créatures “cruelles et
sans pitié”. Elle favorise, purement et simplement, les organismes qui
survivent et se reproduisent. Or ces derniers peuvent parvenir à propager leurs
gènes en devenant moins agressifs, plus coopératifs. Les voies du succès sont
multiples (13) ».
La bonté et la sympathie et l’altruisme sont plus qu’une minceur de vernis; ils sont enracinés à l’état latent dans le tréfonds de notre nature. On ne saurait les effacer en grattant. Ils sont un don que nous partageons avec nos faux frères et sœurs de la famille des grands singes. Le message. Nous n’avons plus à ressentir la peur de nous-mêmes, mais dorénavant, au lieu, nous pouvons éprouver le sentiment de l’étonnement. Nous sommes rattachés à la création. L’unitarianisme universalisme est réel. Notre acharnement à entretenir des relations épanouies empreintes de confiance et de compassion est réaliste. On est ramené à la raison par les animaux. Koko, qui se signe elle-même « bon gorille animal » — nous donne le courage de dire — « bon animal humain ».