TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009
Dieu
est-il mort? Par Fabrice Descamps
Nous sommes des
enfants du siècle des Lumières et nous devons nous en réjouir.
Mais les Lumières ne sont pas sorties du néant. Elles ont été préparées
par les deux siècles qui les ont précédées, le XVIe et le
XVIIe.
Martin Luther et la Réforme ont habitué les esprits à interpréter la Bible et donc à penser par eux-mêmes. Le protestantisme est une révolution religieuse inouïe. Le formidable essor de l'Occident n'est pas pensable sans elle.
Au siècle
suivant, le rationalisme et, au premier chef, son représentant
le plus éminent, Baruch Spinoza, ont élaboré d'autres conceptions de
Dieu que
celle contenue dans la Bible.
La combinaison
d'une libre interprétation de la Bible et d'une élaboration
du concept de Dieu indépendante des religions révélées a engendré, au
XVIIIe siècle, nos Lumières. Le plus bel exemple de la fusion de ces
deux
dimensions, liberté d'interpréter la Bible et liberté de concevoir Dieu
autrement, est assez méconnu en Europe et singulièrement en France :
c'est la
Bible de Jefferson.
Tout le monde
connaît le troisième président des Etats-Unis, mais peu
de Français ont entendu parler de sa Bible. Jefferson a réécrit les
Evangiles
en les expurgeant de tout épisode surnaturel et, en particulier, du
récit
final de la résurrection de Jésus. Jésus y apparaît donc comme un
réformateur
religieux et un moraliste, non plus comme un être nimbé de surnaturel.
La
figure de Dieu s'y fait discrète et abstraite, comme en retrait du
discours de
Jésus, mais pourtant toujours présente en tant que référence ultime,
elle
devient le Dieu lointain des déistes en somme. La Bible de Jefferson
est pour
moi la cristallisation des idéaux des Lumières. Libre lecture de la
Bible et
libre représentation de Dieu. Et le christianisme que je vais défendre
ici est
un christianisme jeffersonien.
Jefferson ne
s'est pas contenté de réécrire la Bible, geste impensable
avant les Lumières, il a oeuvré en Virginie, son Etat natal, puis à
Washington pour une stricte séparation des Eglises et de l'Etat. En son
temps,
en effet, certains Etats, comme le Massachusetts, étaient
concordataires et
favorisaient le calvinisme ou l'anglicanisme au détriment des autres
dénominations
chrétiennes, comme les méthodistes et les baptistes. Jefferson fut le
champion
de ces Eglises non officielles à qui il octroya une totale liberté de
culte.
Les fondamentalistes religieux d'aujourd'hui font mine d'oublier tout
ce qu'ils
doivent à un homme qui était probablement agnostique ou, en tout cas,
partisan
du christianisme libéral. Un homme qui, selon le mot fameux de
Voltaire, était
en désaccord avec leurs idées mais se battait pour qu'ils aient le
droit de
les exprimer. Je ne sache pas un seul fondamentaliste chrétien qui, en
sens
inverse, se soit jamais battu pour qu'athées et libéraux aient une
totale
liberté d'expression.
Or Jefferson
n'a jamais renié le christianisme et, en écrivant sa
Bible, il y a vu bien au contraire l'origine de la plus haute morale
dans
l'histoire d'un homme, Jésus, qui s'était sacrifié pour que d'autres
fussent
libres, libres, par exemple, de ne pas être d'accord avec lui. Car
Jésus ne fréquentait
pas que des Pharisiens, représentants de la religion officielle qu'il
éreintait
souvent, mais aussi
des
Samaritains, les hérétiques de son temps.
Certes la
pratique religieuse de Jefferson était minimale, comme
l'attestent les témoignages de l'époque, mais le troisième président
des
Etats-Unis ne méconnaissait pas l'importance de la religion comme guide
spirituel et séculier de nos existences, comme cadre porteur de sens,
comme référence
morale suprême.
En voulant
radicaliser les Lumières, les deux siècles suivants, le XIXe
et le XXe en ont totalement trahi l'essence. Ils ont jeté l'enfant
Jésus avec
l'eau du bain clérical. La critique des religions existantes a abouti,
particulièrement en France, à un rejet de la religion en soi, erreur
redoutable. En voulant tuer Dieu, on a tué aussi la possibilité de tout
discours collectif sur les fins dernières de l'homme, sur sa vocation
ultime.
Croyant « faire moderne », les idéologies d'extrême
droite et
d'extrême gauche ont permis le retour spectaculaire du paganisme :
idolâtrie
de la race d'un côté, celle de la classe sociale de l'autre. La
lucidité me
dicte de rendre hommage, bien que je n'apprécie guère ses idées par
ailleurs,
à Benoît XVI pour cette analyse qui est, au départ, la sienne, à ceci
près
que le pape attribue cette dérive nihiliste aux Lumières elles-mêmes
alors
que, selon moi, elle leur est postérieure et en constitue un
travestissement.
Le nihilisme a ensuite continué son oeuvre après la chute des
totalitarismes.
Et mai 68 n'est que la queue de comète de ce travail de destruction
systématique
des fondations de l'Europe, avec l'apparition de l'idolâtrie
égotiste.
Les Américains,
qu'on aime bien prendre en France pour des imbéciles,
se sont gardés de nous suivre sur cette trajectoire nihiliste. Ils ont
bien
fait. Car il me faut aussi donner raison sur un autre point important
au
conservatisme religieux, qu'il s'incarne en Benoît XVI ou dans
l'évangélisme
anglo-saxon : la critique libérale des religions a fait le lit du
nihilisme.
Si, en effet, on se permet de critiquer la religion, ce qui est utile
et nécessaire
a priori , où ce travail critique doit-il s'arrêter
et pourquoi
d'ailleurs devrait-il s'arrêter? Pourquoi ne devrait-il pas un jour
jeter à
bas, après Dieu, la morale elle-même? De qui ou de quoi, en outre, se
réclame-t-on
pour mener cette critique si ce n'est de sa petite personne et ne
risque-t-on
pas tout simplement, sous prétexte de critiquer la religion, de
détruire tout
ce qui y fait obstacle au déchaînement de nos passions et de nos
intérêts
individuels ou, à tout le moins, d'en évacuer très égocentriquement
tout ce
qui nous y plait pas? Les
modernes
se méfient beaucoup de la religion, mais se méfient-ils assez
d'eux-mêmes?
Faute de
répondre à ces questions embarrassantes, le christianisme libéral
a favorisé le relativisme moral et l'égotisme contemporain. En mettant
à bas
les deux dernières passions collectivistes et totalitaires de
l'Occident, le
collectivisme racial et le collectivisme de classe, la démocratie
libérale n'a
pas su leur substituer une morale collective plus saine. Il est plus
que temps
de remédier à ce manque. Car le monde dans lequel nous place le
nihilisme est
absurde. Il est peuplé, par exemple, de monuments historiques, nos
églises,
qui sont, selon une vision nihiliste de l'histoire, des preuves de la
bêtise et
de la crédulité de nos ancêtres tandis que les vivants y poursuivent
une quête
dérisoire de l'argent, du sexe ou du pouvoir. Plus rien ne fait sens
pour
l'historiographe nihiliste. Est-ce là le monde dans lequel nous voulons
vivre?
Un
christianisme libéral honnête et prudent doit donc éviter deux écueils,
deux adversaires complices: le conservatisme religieux et le
relativisme
nihiliste. Car, pour un fondamentaliste chrétien, je suis athée, je le
revendique d'ailleurs, tandis que je reste encore un calotin intolérant
pour un
nihiliste.
Oui, je suis
athée. Ou, plus exactement, le Dieu dans lequel je crois
est inspiré de l'effort rationaliste du XVIIe siècle. Ce n'est pas un
Dieu
personnel. Ce n'est pas une personne ou une entité ou quoi que ce soit
d'approchant. S'il a parlé à Moïse sur le mont Sinaï, ce n'est pas au
sens
propre, mais dans ce même sens symbolique qui nous fait dire que nous
avons
« écouté la voix de notre conscience ». Pourtant les
Evangiles
nous avaient prévenus : « Personne n'a jamais vu Dieu; le Fils
unique,
qui est dans le sein du Père, est celui qui l'a fait
connaître » (Jean,
1, 18). Nul ne peut voir Dieu, mais tous peuvent apprécier ce
que signifie
vivre selon ses commandements à travers l'exemple d'un homme tel que
Jésus.
Comment puis-je
être alors sûr, comme Jésus l'était, que c'est bien
Lui, le Père, qui m'a parlé quand je prends une décision grave? Comment
puis-je bien distinguer mes intérêts, conscients ou inconscients, de
mes
obligations morales?
Les
fondamentalistes religieux n'entretiennent aucun doute quant à ces
questions-là, c'est ce qui les rend dangereux. De mon côté, je
m'efforce de
vivre selon des commandements qui sont fort simples dans leur
formulation... et
très difficiles à appliquer. Comme nous l'a appris Jésus en effet, ils
sont
au nombre de deux et il a ajouté qu'ils sont totalement équivalents
l'un à
l'autre, de sorte que je ne puis suivre l'un sans accomplir l'autre du
même
coup (Matthieu, 22, 37-40). Les voici :
« Tu aimeras ton Dieu de
tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit »,
« tu
aimeras ton prochain comme toi-même ».
Aimer son
prochain comme soi-même est délicat et compliqué. Cela
signifie parfois qu'il faut l'accepter tel qu'il est même si cela nous
déplait
et parfois, au contraire, qu'il ne faut pas accepter ce qu'il fait
quitte à
nous en faire haïr. Admettons par exemple que mon prochain soit
sado-masochiste. Je prends cet exemple exprès parce que je trouve le
sado-masochisme assez répugnant. Tant que cette pratique reste dans des
limites
raisonnables et s'exerce notamment entre des adultes consentants
auxquels elle
ne cause pas de dommages irréversibles, je dois la tolérer. Je dois
accepter
mon prochain sado-maso comme un autre moi-même car je souhaiterais être
accepté
tel que je suis si j'étais moi-même sado-maso. Je ne suis pas obligé
d'approuver ce penchant, mais je ne peux y faire obstacle. Mon prochain
sado-maso pourrait alors argumenter en disant que, si je suis capable
en pensée
de me mettre à sa place, ce qui me permet de dire
que je dois l'accepter
comme j'aimerais être accepté si j'étais lui, je
suis en théorie
capable aussi d'apprécier son penchant. Or cela est inexact. Car, à ce
moment-là, c'est à son tour de se mettre à ma place et de comprendre
que je
n'aime justement pas cette pratique. L'amour du prochain introduit une
éthique
de la réciprocité où tous doivent se mettre à la place les uns des
autres,
essayer de les comprendre sans pour autant tout accepter
d'eux.
Mais ce qui
fait la grandeur de Jésus, c'est qu'il a pris le risque de
mourir au nom de cette éthique. Il n'a pas transigé. Et il a agi ainsi
afin
que l'exemple de sa conduite soit la meilleure preuve possible de la
force et de
la signification ultime des deux commandements qu'il nous a transmis.
Jésus
aimait Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de tout son esprit.
Il
aimait Dieu au point de mourir pour obéir à ses commandements. Et il
aimait
tellement son prochain qu'il a accepté de mourir à sa place. Il a
accepté de
mourir à la place de Barabas alors que Barabas était un voleur. Aimer
Dieu et
aimer Barabas comme soi-même étaient une seule et même chose.
D'ailleurs
« Bar Abba » ne signifie-t-il pas en araméen le
« fils du père »?
En acceptant
son propre sacrifice, Jésus a défendu ainsi deux
commandements qui sont le fondement de nos libertés parce qu'ils
fondent aussi
l'éthique de la réciprocité.
A travers toute
sa vie, il a dit non à l'idolâtrie de l'argent, en
vivant dans la pauvreté, non à l'idolâtrie du pouvoir, en refusant
d'être
roi des juifs, non à l'idolâtrie du sexe, en restant célibataire, et
non
enfin à l'idolâtrie du moi, en mourant sur une croix.
Mais je
m'aperçois que je n'ai toujours pas dit qui était Dieu selon
moi.
J'avoue avoir
une dette immense envers trois penseurs américains, deux
sont théologiens et le troisième philosophe. Certains Français risquent
de
trouver mon américanophilie décidément bien suspecte. Mais que
voulez-vous,
je n'ai jamais partagé la condescendance de mes compatriotes vis-à-vis
des
Etats-Unis. Le fondamentalisme chrétien trouve ses pires exemples aux
USA, mais
le libéralisme religieux ses meilleurs aussi. Le premier de ces trois
Américains
est un évêque anglican, John Shelby Spong. Le deuxième est un rabbin,
Mordecai Kaplan. Et le troisième, le philosophe, s'appelle John Dewey.
Tous
trois ont dit à peu près la même chose, mais avec des mots différents.
Ils
ont dit qu'il fallait absolument sauver la religion, mais que, pour
sauver la
religion, il fallait aussi absolument réformer nos conceptions de Dieu.
Si nous
ne réformons pas nos conceptions de Dieu, nous faisons le lit du
conservatisme
et du fondamentalisme religieux qui font petit à petit fuir la majorité
de nos
semblables loin de la religion et nous alimentons ainsi le nihilisme
dont le
relativisme moral, à son tour, nourrit le conservatisme religieux en un
véritable
cercle vicieux.
Alors
attelons-nous au plus vite à cette tâche.
Spong a donné
trois définitions alternatives mais non exclusives de
Dieu: Dieu comme « fondement de l'être », c'est en
fait celle du théologien
allemand Paul Tillich, Dieu comme « source de vie »,
Dieu comme
« source d'amour ». Kaplan a été plus précis : Dieu
est, selon
lui, l'ensemble des processus naturels qui permettent à l'homme de
s'accomplir
en étant pleinement homme. Dewey a été le plus concis et le plus clair
: Dieu
est « la somme des idéaux humains ».
Je vais essayer
d'être encore plus clair que Dewey, à défaut d'être
plus concis.
On se plaît
d'abord souvent soit à opposer l'homme aux animaux ou,
pareillement, la nature à la culture, soit au contraire à décrire
l'homme
comme un animal parmi d'autres. Quant à moi, je définis l'homme comme
un
animal social intelligent. Il partage donc certaines de ses
caractéristiques
avec d'autres animaux aux structures sociales sophistiquées. Ces
animaux sont
très nettement distincts d'animaux à la sociabilité plus primitive. On
peut
dire, sans rique d'anthropomorphisme, qu'ils ont développé des
comportements
moraux puisque les individus de ces espèces qui ne veulent pas se plier
aux règles
du groupe y sont sanctionnés en étant chassés voire éliminés de ce
groupe.
Règles et sanctions sont la matrice de la morale.
Mais, à la
différence des animaux, l'homme peut modifier les règles de
conduite admises communément dans le groupe ainsi que le type de
sanctions que
ce groupe pratique. Il peut en particulier améliorer les unes et les
autres, ce
qui est rigoureusement impossible aux autres animaux sociaux.
Nous sommes
donc en chemin, nous progressons sur la voie de la moralité.
Nous essayons, sans toujours parfaitement y réussir, d'améliorer les
règles
de la vie en commun. Le but de notre chemin est le Royaume de Dieu,
c'est-à-dire
la Cité parfaite dont les lois morales seront parfaites.
« Soyez parfaits
comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu, 5,
48). Dieu
est lui-même l'ensemble de ces lois parfaites auxquelles nous aspirons
de tout
notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Dieu existe,
il n'est
pas le fruit de notre imagination car chaque fois que nous améliorons
concrètement
la vie de nos semblables, nous sommes clairement conscients d'avoir
accompli ce
qui était juste. Il est des instants où nous avons la certitude absolue
d'avoir fait le bien. Cela ne nous arrive pas souvent. Mais cela nous
arrive
quand même parfois. Comment pourrions-nous d'ailleurs avoir la
certitude inébranlable
d'avoir agi en hommes justes, d'avoir vraiment, réellement,
concrètement amélioré
le monde si nous ne pouvions pas comparer nos choix moraux les uns aux
autres?
Comment pourrions-nous sinon reconnaître quand nous avons eu tort?
Comment
pourrions-nous être honnêtes et sincères? Comment pourrions-nous nous
améliorer?
Comment pourrions-nous savoir avec certitude qu'il est mieux d'aider un
aveugle
à traverser une rue que de le laisser se débrouiller seul? Comment
pourrions-nous savoir qu'il est mieux de sauver un innocent que de
détourner le
regard de son sort?
Quand nous
avons vaincu le nazisme et le communisme par exemple, nous
avons eu la certitude, l'aveuglante conviction d'avoir accompli ce qui
était
juste. Nul esprit raisonnable et sain ne pourrait nier cette certitude.
Eh bien,
ce jour-là, nous nous sommes rapprochés du Royaume de Dieu, nous avons
« accompli la volonté de Dieu ». Tout
simplement.
« Nul
n'a jamais vu Dieu », mais tous peuvent comparer deux
situations et dire laquelle des deux est moralement préférable à
l'autre. Si
c'est le cas, cela signifie simplement que Dieu existe vraiment même si
personne ne le voit. Si Dieu est l'ensemble des commandements parfaits
que nous
suivrions si nous vivions présentement dans son Royaume, alors Dieu
existe car
c'est lui qui nous permet de savoir quand les lois concrètes de notre
cité
concrète nous rapprochent ou nous éloignent de ce Royaume. Dieu nous
parle à
travers ses commandements, comme il a parlé à Moïse à travers la Loi
que le
prophète transcrivit imparfaitement sur ses tables. En fait, Dieu est
cette
Loi.
Comme Moïse,
nous nous forgeons des représentations de Dieu, mais,
comme Moïse, nous savons aussi qu'il faut se méfier des images. Lorsque
nous
agissons moralement, c'est au nom d'une de ces images de la morale,
d'une de ces
représentations de Dieu. Mais nous sommes faillibles, nous sommes
pécheurs et
jamais nous n'abandonnons non plus la certitude que nous pouvons nous
tromper à
chaque instant quant à ce que Dieu attend de nous : en langage moderne,
« nous tromper sur la distance qui sépare nos lois présentes
de lois
morales parfaites ». Les représentations de Dieu ont évolué au
cours du
temps, y compris dans le texte même de la Bible. Le Dieu du Nouveau
Testament
est assez différent du Dieu de l'Ancien. Ce n'est plus un Dieu jaloux
ou
vengeur, mais un Dieu d'amour. L' « image » de Dieu
que je propose
ici est une image pour notre temps. Elle vaut ce qu'elle vaut, mais il
est nécessaire,
encore une fois, que nos conceptions de Dieu évoluent afin que la
religion ait
de nouveaux moyens de combattre le nihilisme contemporain. Un organisme
ou une
institution qui n'évoluent pas sont à la merci de leurs
ennemis.
Si vous pensez
que ce que je dis est insensé, qu'il n'y pas de lois
morales parfaites à l'aune desquelles nous jugeons nos lois morales
présentes
même si nous n'avons pas directement accès à de telles lois parfaites,
alors
vous êtes vraiment athée, c'est-à-dire vraiment nihiliste. Vous êtes un
relativiste moral et je ne pourrai pas vous convaincre.
Je ne peux
contempler directement le visage de Dieu, comme il est dit
sans cesse dans la Bible, parce que je ne peux saisir directement les
lois
morales parfaites de son Royaume, mais Dieu existe parce que ses lois
existent
vraiment et elles existent vraiment parce que je peux indirectement
dire ce qui
est bien en le comparant à ce qui est moins bien. Je peux en effet
savoir si un
principe moral est meilleur qu'un autre, s'il nous éloigne ou nous
rapproche de
ce qu'il y a de mieux moralement parlant, autrement dit du bien
objectif. Dieu
est ce bien objectif.
S'il n'existait
pas, nous serions atteints de cécité morale : nous ne
saurions pas quand une norme morale est meilleure qu'une autre,
autrement dit
quand elle est plus près du bien objectif. Mais attention, nous ne
pourrons
jamais savoir à quelle distance du bien objectif se trouvent nos normes
morales
actuelles. Nous pourrons seulement comparer deux choix moraux entre
eux. Nous
pourrons mesurer des distances relatives entre deux options éthiques,
pas leurs
distances absolues au bien objectif. Nous ne pourrons jamais contempler
Dieu
face à face, nous ne pourrons jamais en forger une image définitive,
nous ne
pourrons jamais l'idolâtrer. Bref, nous ne sommes pas moralement
aveugles, mais
un peu myopes tout de même.
Bien entendu,
pour un fondamentaliste, je suis athée. Je ne crois pas en
un Dieu personnel. Je crois que Dieu est un ensemble de commandements
suprêmes,
de lois morales parfaites, que nous ne pouvons comprendre
qu'indirectement mais
qui guident quand même nos choix moraux concrets. En plus d'être athée
pour
le fondamentaliste chrétien, je suis donc aussi un fondamentaliste
moral selon
le nihiliste.
Si nous
appelons « transcendant », ce dont nous avons la
certitude absolue qu'il existe sans pouvoir mieux le définir, alors
Dieu est
transcendant. Mais ce n'est pas un être
transcendant.
La plupart des
mathématiciens pense que les mathématiques existent indépendamment
des mathématiciens eux-mêmes bien que les concepts mathématiques ne
soient
pas non plus des êtres. Autrement dit, les mathématiciens estiment
qu'on découvre
un nouveau théorème, mais qu'on ne l'invente pas.
Les mathématiques
existent en dehors de la tête des mathématiciens car elles sont la
science des
relations formelles entre objets, c'est-à-dire qu'elles sont induites
par les
propriétés même du monde et des objets qui le peuplent, or le monde et
ses
propriétés existent en dehors de nous et le monde serait ce qu'il est
même si
personne n'était là pour l'observer. Ce sont certes des hommes qui ont
inventé
le mot de « planète » par exemple, mais les
mathématiques célestes
avaient permis de prévoir l'existence de la planète Uranus avant même
qu'on pût
l'observer et la nommer. Les partisans de cette vision-là des
mathématiques et
des sciences sont appelés « réalistes ».
Eh bien, de la
même manière, je suis un partisan convaincu du « réalisme
moral », c'est-à-dire que je pense que la morale décrit ce qui
devrait
se passer idéalement et objectivement entre deux êtres intelligents,
l'éthique
est la « science morale » des relations non entre
objets, mais entre
sujets. Bien évidemment, il est beaucoup plus aisé de commettre des
erreurs en
menant un raisonnement moral qu'en menant un raisonnement mathématique,
comme
le démontre hélas abondamment l'histoire des hommes et des normes
éthiques
parfois idiotes qu'ils se sont données. Néanmoins, un raisonnement
moral peut
être rigoureux et rationnellement argumenté et on peut aussi avoir
objectivement raison ou objectivement tort en le menant. Sinon à quoi
servirait
de discuter de questions morales? Et de la même façon que les
« réalistes »
pensent qu'il existe une « réalité mathématique »
qu'on ne voit
pas mais qui est induite par le monde, de la même façon je pense qu'il
existe
une « réalité morale » qu'on ne voit pas mais qui est
induite par
les relations morales entre êtres intelligents et j'appelle cette
réalité
morale qu'on ne voit pas « Dieu ».
Nous découvrons
les mathématiques en découvrant de nouveaux théorèmes,
mais ces théorèmes et les mathématiques qui les contiennent existaient
déjà
à l'état latent dans la réalité avant que nous les découvrions.
Pareillement, nous améliorons nos normes morales en découvrant ce que
nos
commandements moraux, dont l'ensemble constitue Dieu lui-même, nous
dictent de
faire, or cela signifie aussi que Dieu existe à l'état latent dans la
réalité
morale qu'induisent nos relations interpersonnelles.
Mais les
mathématiques présentent une dimension supplémentaire qui les
rapproche curieusement de la morale : elles décrivent non seulement des
propriétés
entre les objets qui existent dans le monde mais aussi entre des objets
qui
n'existent pas dans le monde et qui sont donc idéalement créés. De
même, la
morale ne juge pas seulement des relations morales actuelles qui
unissent les
hommes entre eux mais aussi celles qui devraient idéalement les unir.
Pour être
encore plus précis que dans les paragraphes précédents, on peut alors
définir
alternativement « Dieu » comme l'ensemble des
principes moraux
objectifs qui devraient idéalement unir les êtres
intelligents.
Donc, quand
nous disons que « Dieu pardonne ses péchés à
l'homme »,
il faut comprendre cela comme suit, à mon avis : même si nous nous
sommes
trompés dans le passé, même si nous n'avons pas obéi aux lois morales
ou si
nous nous sommes trompés en croyant y obéir, l'avenir reste ouvert,
rien n'est
jamais perdu, rien n'est jamais définitivement gâché ni figé, Dieu nous
guidera à nouveau vers son Royaume. C'est cela, l'optimisme foncier du
christianisme. Car rien ne peut ébranler notre conviction que le
Royaume de
Dieu existe vraiment même s'il est à jamais dérobé à nos yeux. La
résurrection
du Christ n'est, pour moi, rien d'autre que la Bonne Nouvelle que sa
parole
n'est pas morte avec lui, dans le tombeau, mais qu'elle vit en nous,
que nous
sommes tous ensemble le nouveau corps où elle s'incarne.