Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010,
numéro consacré à la question musulmane.
L’Islam,
acteur de la géopolitique mondiale, par André Serra
La
géopolitique est une discipline qui étudie les relations entre les
peuples, ce
qui les sépare et ce qui les rapproche, tant en ce qui concerne leurs
forces et
leurs handicaps que ce qui concerne leurs faiblesses, ainsi que leurs
difficultés par rapport au reste du monde et en particulier par rapport
aux
pays qui seraient susceptibles de les menacer, ou de les concurrencer.
On
comprendra donc aisément que ce type d’exploration ne peut être mené
sans
s’appuyer d’abord sur l’histoire et la géographie du pays ou de la
région du
monde qui en fait l’objet. Ensuite seulement, corrélativement, peuvent
intervenir les aspects culturels des populations concernées, religions,
ethnicités, langues, politiques, etc.
Ce
sont aujourd’hui les populations ayant pour religion l’islam, que nous
allons
considérer.
En
occident, on a coutume de considérer les peuples musulmans comme une
zone
géopolitique possédant une unité naturelle parce qu’ils semblent
occuper des
territoires voisins, et parce que l’on s’imagine généralement qu’ils
sont tous
aussi fortement attachés à la religion musulmane les uns que les
autres..
C’est beaucoup plus compliqué que cela.
Faisons un tour dans la géographie de l’Islam.
***
Tout
d’abord, prenons conscience que la population musulmane est
actuellement de
l’ordre de 1 570 000 000 humains d’après le Pew Research Center, soit 20% de plus que
la population de la
Chine, mais d’autres sources indiquent des nombres assez différents.
Cependant,
comme les pays musulmans comprennent également d’importantes minorités
non
musulmanes, la population des pays à majorité musulmane est
effectivement beaucoup
plus importante encore, d’où le nombre pris en compte, même si on en
déduit la
fraction émigrée dans les pays occidentaux ( estimée à 15
millions ).
Dans le tableau ci-dessous, la population des seuls musulmans se limite
à
1 081 millions.
Compte
tenu de l’importante migration musulmane au cours de la seconde moitié
du XXe
siècle vers les pays à dominante chrétienne, cette population est
actuellement
dispersée sur la presque totalité du globe, mais leur étendue
originelle se
limite aux parties colorées de la carte ci-dessus.
Ses
pays d’origine sont donc groupés le long d’un large bandeau est-ouest
qui
s’étend de l’Irian Jaya (Indonésie) à Dakar au Sénégal, sur la côte
ouest de
l’Afrique, soit une extension est-ouest de 18 000 kilomètres
environ.
La
carte de gauche ci-dessous illustre la diffusion des musulmans sur la
totalité
de la planète, et celle de droite montre la répartition des pays où la
population musulmane est dominante :
En
superficie, on constate immédiatement que c’est la moitié nord de
l’Afrique qui
domine (carte de droite), alors que l’opinion générale la situe plus
généralement au Moyen-Orient. En revanche, le poids majeur de la
population se
répartit sur deux pôles, le Moyen-Orient et l’Indonésie (carte de
gauche). On
notera que l’Inde n’est soulignée que sur la carte de la population, à
gauche,
malgré sa superficie importante. Cela provient du fait que, malgré la
création
du Pakistan (avec le Bangladesh) le 14 août 1947, qui
a drainé une grande partie des musulmans résidant en Inde, il subsiste
encore
140 millions de musulmans dans le sous-continent indien, soit 12% de sa
population, le double de la population de l’Iran et presqu’autant que
celle du
Pakistan lui-même.
Déjà,
cette observation montre une fragilité à cet endroit de la planète.
L’Inde est
en effet placée entre le Pakistan à l’ouest (166 M d’hab.), le
Bangladesh à
l’est (161 M d’hab.) et 140 M d’habitants chez elle, soit un total de
467
millions de musulmans, contre 1 milliard d’autres ethnies, après
retranchement
de ses musulmans. Ajoutons à cette situation un conflit larvé entre
Inde et
Pakistan au Cachemire, que les deux pays se disputent, et qui dure
depuis un demi-siècle,
c'est-à-dire depuis la partition de l’Inde et de son indépendance.
Autre
observation : sur la carte des populations, à droite, les
musulmans des
zones les plus claires résident généralement dans des zones limitées
des pays
concernés, urbaines en occident et dans la seule province du Xinjiang
en Chine.
***
L'Islam est une religion monothéiste fondée par Mahomet en Arabie au VIIe siècle. Si l’ensemble
de ces pays a
l’Islam comme religion dominante, tous abritent en proportions
variables des
minorités pratiquant d’autres religions : juives, chrétiennes,
etc. Au
Moyen-Orient, ce mélange résulte du fait que cette région du globe
abrite les
sources des trois principaux monothéismes : le judaïsme, le
christianisme
et l’Islam, dans l’ordre chronologique d’apparition.
Mais
ce serait encore très simple si les clivages s’en tenaient là. Chacune
de ces
trois religions s’est à son tour divisée en schismes fondés sur des
variantes
théologiques, créant ainsi des sous-groupes rivaux assez souvent
violemment
opposés. Pour nous en tenir à l’Islam, voici le tableau de ses quatre
divisions
les plus notables ( ci-dessus) ,
elles-mêmes subdivisées en groupes plus petits :
[ en
français,
Sunni=Sunnites – Shia=Chiites – Sufi=Soufisme ]
La
branche sunnite regroupe à elle seule 80 à 85% du total des fidèles, et
la
branche chiite environ 15%, surtout concentrés en Irak ( 65%
de la
population ), en Iran ( 89% ), en
Azerbaïdjan ( 85% )
et à Bahreïn ( 75% ). Consulter ci-dessous la liste
complète des pays
abritant des chiites.
[ les
développements sur les divisions de ces différents groupes ne peuvent
tenir
dans le cadre de cet article consacré à la géopolitique de l’Islam, à
l’exception des deux groupes principaux – je suggère donc au lecteur de
se
reporter aux textes de Wikipédia (adresses web in fine) pour
les aspects
religieux ]
***
Occupons-nous
d’abord du centre de l’aire musulmane, le Moyen-Orient,
où se côtoient chiites et sunnites :
Au
12 mai les négociations pour choisir un Premier ministre sont toujours
en
cours. La logique serait que Maliki établisse une coalition avec Sadr,
puisque
leurs électeurs sont des chiites, alors que ceux d’Allaoui sont
essentiellement
sunnites, bien qu’Allaoui lui-même soit également chiite, mais non
pratiquant. Mais
Sadr en veut
profondément à Maliki d’avoir demandé l’envoi de marines liquider sa
milice à
Falloudjah en 2004. La décision ne sera cependant pas prise à Bagdad,
car c’est
Téhéran (Iran) qui aura le dernier mot. Cela ne plait évidemment pas
aux É-U.
Un
fondement religieux rapproche en effet les chiites des deux
pays, les deux
plus grands centres religieux chiites étant Kerbala en Iraq et Qom en
Iran. Des
échanges d’intellectuels et religieux sont fréquents entre les deux
villes.
Bien qu’elles soient aussi rivales, leur rapprochement renforce la voix
chiite.
Deux mois seront peut-être nécessaires pour mettre fin au suspens
politique.
Il
n’existe pourtant pas de connexion politique apparente entre l’Irak et
l’Iran,
et il n’en existera sana doute pas tant que les troupes des É‑U
occuperont la région, mais un rapprochement sera inévitable ensuite et
se
dessine déjà, d’abord en raison de leur communauté de religion, ensuite
du fait
qu’à eux deux, ces pays regroupent un potentiel pétrolier majeur, tant
en
pétrole extrait qu’en réserves pétrolières. Ils sont également très
riches en
gaz. Ce sont des ingénieurs iraniens qui assurent en ce moment même la
gestion
de la région pétrolière de Bassorah, et l’économie irakienne est
soutenue par
l’Iran. D’importants changements géopolitiques pourraient survenir dans
cette
région dans les quelques années qui viennent. Sur ce point, je suggère
fortement la lecture de l’ouvrage de Paul Baer :
Iran :
l’irrésistible ascension,
éd. folio, 2008
L’auteur
en est un ancien officier de la CIA, et à ce titre, il connait fort
bien cette
région depuis 1978. Son livre constitue une analyse approfondie des
évènements
que celle-ci a traversés depuis cette date. Il prévoit des perspectives
politiques fort inattendues sur son avenir et celui du Moyen Orient
dans son
ensemble.
***
Avant
de quitter le Moyen-Orient, retournons à sa carte un moment. En dehors
d’une
fragmentation du socle religieux en deux groupes rivaux, les chiites et
les
sunnites, voyons-nous quoi que ce soit qui puisse en faire une unité
politique ?
Les Iraniens sont
en fait des Perses, issus de
tribus aryennes qui
migrèrent dans la région de l'Iran actuel, depuis les plaines du sud de
la
Russie vers 1400 av. J.-C. (le terme Iran vient d’Aryen). Ethniquement,
ils
n’ont aucune espèce de parenté avec les Arabes ou les Kurdes.
Les Kurdes, eux,
descendent sans doute des peuples mèdes. Ils auraient donc
des origines indo-européennes, et seraient quelque peu cousins des Perses, dont la langue est voisine de
la leur.
On
croit les Turcs
originaires de l’Asie centrale, et feraient partie d’un ensemble de
peuples
turcophones dont la population totale serait de l’ordre de 259
millions,
dispersée entre environ 25 peuples regroupés en six branches. La Turquie entretient des relations avec
les plus importants, notamment avec les cinq anciennes républiques
soviétiques
de l’U.R.S.S, mais plus particulièrement avec le Turkménistan.
De
leur côté, les Arabes
étaient à l’origine des tribus nomades qui vivaient dans la péninsule
arabique,
plus au sud. L’essor triomphal de la religion de Mahomet
en a fait des
conquérants, décidés à convertir à l’Islam l’ensemble du
monde connu.
Partis vers l’ouest de l’Afrique, ils ne furent arrêtés qu’à
Poitiers ! À
l’est, la progression fut beaucoup plus lente jusqu’à l’Indonésie.
***
Quittons
à présent le Moyen-Orient pour parler des contours de
l’aire musulmane. Toutefois, je ne commenterai pas l’Afrique de l’ouest
et
subsaharienne, car les États qui font partie de l’Islam,
quoiqu’importants, ne
sont pas encore suffisamment stabilisés pour que l’on puisse en parler
de
manière suffisamment objective en matière de géopolitique.
Juste
un mot toutefois pour rappeler qu’au Nigeria
se déroule actuellement une énième guerre civile entre
musulmans ( 50% ) et chrétiens
( 49% ), et que la guerre
qui faisait jusqu’ici rage au Soudan
entre les musulmans ( 70% ) au nord, et les autres au sud et à l’est,
vient à
peine de se terminer. Mais il est encore très difficile d’y voir clair,
car les
groupes qui s’affrontent ne sont pas homogènes. Il y a des musulmans,
des
chrétiens et des animistes des deux côtés, sans que l’on en connaisse
vraiment
les proportions. Un référendum est programmé pour décider ou non d’une
bipartition du pays. L’avenir de ce pays très pauvre, le plus grand
d’Afrique,
est sombre.
Le Maghreb à l’ouestQuatre de ces cinq pays, Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, mènent depuis quelques temps des négociations en vue d’une union nommée “L'Union du Maghreb arabe (UMA)”, économique et politique. L’Algérie est la plus réticente à aller de l’avant, car elle ne s’entend guère avec le Maroc à propos de la délimitation de leurs frontières au Sahara. -
Le président Sarkozy a proposé le 13 juillet 2008 une “Union
pour la Méditerranée”, appelée “Processus
de Barcelone”, qui
rassemblerait les États riverains de la mer
Méditerranée
et l’ensemble des États membres de l’Union
européenne
(UE). Elle compterait 44 membres, dont les 27 membres de
l’UE : l’Albanie, l’Algérie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Mauritanie, Monaco, le Monténégro, l’Autorité
palestinienne, la Syrie, la Tunisie, la Turquie, et la Ligue
arabe
(en tant que telle).
Elle ferait suite à une initiative lancée par Jacques Chirac en
1995 à Barcelone. Malheureusement,
ce projet piétine depuis l’agression par Israël
de la bande de Gaza en 2008. Depuis, on a noté l’opposition de la
Libye, puis
l’absence régulière de plusieurs pays arabes aux réunions de travail
sur ce
projet, arguant de l’indifférence de l‘UE face à ce regrettable
événement. |
|
L’Asie du Sud-Est Des iles, beaucoup d’iles et des mers
tout autour Cet
ensemble, où une majorité musulmane n’existe que dans quatre
pays sur sept ( dont les plus
populeux malgré tout ), peu de problèmes d’ordre
géopolitique sont à
signaler, qui soient comparables à ceux auxquels font face les autres
zones
musulmanes importantes : Maghreb et
Moyen-Orient. Les
quelques actes de terrorisme qui s’y sont produits dans le
passé étaient d’origine externe. Des mouvements islamistes y existent,
mais
sont de très faible importance. Peu
de conflits entre communautés différentes, mais il y en a eu
dans le passé ( Timor ).
Actuellement, seul le Myanmar
( ex-Birmanie )
connait des
évènements graves. Soumis à une dictature militaire
violente. Sa
situation fait
cependant l’objet de tentatives d’apaisement engagées de l’extérieur |
Bibliographie
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Aziz
L'obscurantisme
postmoderne
Actes
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la question musulmane
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Jean
Les morphologies
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De l'Islam en général
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L'idéologie ou
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La fabrique de
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Orient-Occident,
la fracture imaginaire
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L'idéologie
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La
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Pour comprendre
l'intégrisme islamique
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La croyance -
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Considérations
sur le malheur arabe
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La Revanche
de Dieu
Payot
1991
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Les Banlieues
de l'Islam
Seuil
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Jihad -
Expansion et déclin de l'islamisme
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Gépolitique
du sens
Desclée
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La fabrique de
l'homme occidental
Mille
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Ce que l'Occident ne
voit pas de l'Occident
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Jacques C.
L'Islam moderne
Découverte
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Alain
Éléments de
classification des sociétés
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Le rendez-vous des civilisations
Seuil
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COURBAGE youssef
WATT W.
Montgomery
Mahomet
Albin
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http://andreserra.blogauteurs.net/blog/
Cet
article répond aux règles de la
nouvelle orthographe