La Burqa. L’identité Nationale et La Liberté, par Fabrice Descamps
Je
voudrais traiter ici deux questions on ne peut plus actuelles, car
elles ont suscité en France des débats extrêmement virulents ces
derniers temps: le port de la burqa est-il attentatoire à la liberté
des femmes? Est-il exclusif de l'identité nationale de la France?
Lors d'une intervention récente devant la Commission Gerin qui examine l'opportunité d'une loi d'interdiction du niqab, M. de Béchillon, professeur de droit public, a tenu les propos suivants:
liberté subjective et liberté objective, telles que je les ai définies ailleurs (1).Si
l'on se place du point de vue de la seule liberté objective, alors la
liberté est en effet souvent une fiction car notre liberté subjective
n'implique pas toujours notre liberté objective. Une femme qui porte la
burqa est libre de le faire au terme de la loi puisque rien pour
l'instant ne le lui interdit, mais porter la burqa et assumer ainsi
tout ce qu'elle sous-entend n'est pas rationnel : cette femme n'est pas
libre en un sens absolu car sa pensée et son corps sont contraints par
une idéologie remplie d'erreurs et de fausseté. Porter la burqa ne nuit a
priori à
quiconque d'autre qu'à elle-même : elle devrait donc être libre de la
porter, même si quelqu'un qui porte une burqa n'est pas objectivement libre.
Contrairement à ce qu'affirme M. de Béchillon, la liberté subjective n'est donc pas une fiction si on la prend pour ce qu'elle est : la liberté de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui mais qui peut, le cas échéant, nuire à soi-même.
Or
si nous devions interdire à tout le monde d'être irrationnel,
nous sombrerions rapidement dans le totalitarisme car qui déciderait de
ce qui est rationnel ou non? La rationalité est-elle le fruit d'un vote
majoritaire à l'Assemblée nationale? Les gens qui veulent édicter le
genre de lois que M. Gerin a en tête sont les mêmes qui ont voté la loi
Gayssot : ils ne comprennent pas que ce type de raisonnement mène aussi
à la rédaction de lois qui érigent en vérité acquise le "caractère
positif de la colonisation". Les élus n'ont pas à décider de ce que les
citoyens pensent ni de ce qu'ils portent sur le dos.
Nos
députés sont de plus victimes d'une maladie bien française : la nomorrhée ou
incontinence législative.
La
loi Gayssot et la future loi "Gerin" font enfin de personnes stupides
et insignifiantes, les négationnistes ou les salafistes, des victimes
de l'arbitraire d'État et des martyrs de la liberté d'expression :
c'est parfaitement contre-productif.
On
apprend que les femmes qui portent la burqa ne veulent pas l'enlever
dans les services publics? Qu'à cela ne tienne : si un agent
desdits services publics ne peut ni constater leur identité ni les
soigner parce qu'il est un homme et qu'un monsieur barbu le menace,
notre agent n'a pas besoin d'une loi pour constater qu'il ne peut pas
faire son travail et pour indiquer la porte au monsieur barbu et à sa
femme qui est sous la burqa. Que l'État réaffirme son soutien à ses
agents et rappelle aussi leurs supérieurs hiérarchiques à leur devoir
de les soutenir dans l'exercice de leur métier. Étant enseignant, je
puis vous assurer que ce n'est pas une loi qui transformera des chefs
d'Établissement veules en patrons courageux: un véritable pouvoir donné
au conseil d'administration de l'Établissement public devant lequel le
chef aurait des comptes à rendre y pourvoirait bien mieux. En France,
on se croit faussement protégé par une nouvelle loi alors qu'elle ne
fait que renforcer l'irresponsabilité collective qui avait présidé à la
rédaction de la loi précédente et qui présidera à la rédaction de la
suivante (2).
Reste
la question de l'identité nationale.
Les
États-Unis sont une terre d'immigration s'il en est. Il me semble
pourtant que c'est un pays avec une forte personnalité, nul ne le
contestera. Et, apparemment, les multiples vagues d'immigrants qui
l'atteignent successivement se fondent dans cette identité de sorte
qu'au bout de deux générations, il est assez difficile de déterminer
d'où vient l'Américain que l'on a en face de soi. Les enquêtes
sociologiques sérieuses, comme la remarquable étude de Claudine
Attias-Donfut et François-Charles Wolff parue dernièrement (3), montrent qu'il en va de même
pour la France : contrairement aux idées reçues, elle intègre bien ses
immigrés qui, au bout de deux générations, ne se distinguent plus du
tout de leurs compatriotes.
La
France que nous décrivent les thuriféraires de l'identité nationale est
une Nation excessivement fragile, une République soi-disant sapée de
l'intérieur par le communautarisme et la remise en cause de la laïcité.
Tout cela me rappelle Maurras, son "Anti-France" et ses délires sur les
"quatre États confédérés, protestant, juif, franc-maçon et métèque",
les "étrangers internes" comme l'on disait à l'Action française. Tout
ça ne sent pas bien bon. Qu'ils exaltent la "Nation aux racines
essentiellement chrétiennes" d'un côté ou la "République jacobine" de
l'autre, en une étrange communion des franges les plus réactionnaires
de la droite et de la gauche, nos petits messieurs ne se rendent pas
bien compte sans doute que la France, comme les États-Unis, est un pays
solide et qui en a vu d'autres. Ce ne sont pas quelques burqas qui vont
bloquer cette formidable machine à intégrer qu'est la France.
Mon
sentiment profond est que ce débat sur la burqa masque une
incapacité actuelle du pays à tourner certaines pages
de son histoire, comme celle de son rapport infantile à un État
parisien hypertrophié et boursouflé et celle de sa concomitante
méfiance envers l'entreprise privée. Les chiffres produits par
Attias-Donfut et Wolff montrent qu'un fils d'ouvrier français de souche
a autant de difficultés d' "intégration" qu'un fils d'ouvrier immigré.
Là est le péché véritable de notre pays : le manque de créations
d'emplois dû à la lourdeur des prélèvements de l'État sur les
entreprises. Là est la source des difficultés d'intégration de nos
jeunes gens. Face à ce débat-là, la question de la burqa n'est qu'un
écran de fumée (4).
(1)
Dans un article de mon blogue, http://utilitarisme.over-blog.
(2)
Le Conseil d'État, à la demande du gouvernement, vient de rendre un
avis consultatif hostile à une interdiction générale de porter la burqa
ou le niqab. Or cet avis développe le même argumentaire que moi. Cf. un
article du magazine Le
Point qui
explique le point de vue du Conseil d'État: http://www.lepoint.fr/
Je maintiens
en effet que seule la police ou certaines professions et fonctions
(services médicaux, employés du commerce en cas d'utilisation d'un
moyen de paiement nominal comme le chéquier ou la carte de crédit,
banques, présidents de bureau de vote, etc.) sont autorisées à exiger
de connaître l'identité de la personne qu'elles ont en face d'elles.
Mais nulle personne privée n'a à exiger d'une autre personne privée
qu'elle lui décline son identité a
fortiori sur
la voie publique. Une telle exigence serait tout à fait liberticide. Un
policier peut, le cas échéant, demander à une femme qui porte le niqab
de le soulever pour s'assurer de son identité, mais cette femme a droit
sinon, et comme n'importe quel autre citoyen, au respect de son
anonymat sur la voie publique. Ou alors il nous faudrait, pour les
mêmes raisons, exiger l'interdiction des lunettes de soleil, des
perruques, des barbes postiches, des cornettes de certaines moniales,
des blondes peroxydées et des groupes folkloriques touaregs.
Tout bien
réfléchi, ce qui me gêne le plus dans la burqa, c'est le manque de
politesse et de civilité de celles qui la portent : en Occident et
selon les codes tacites de comportement qui y sont en vigueur, il est
impoli de cacher son visage à son interlocuteur, alors que c'est n'est
pas le cas dans le monde arabo-musulman. Et je crois qu'on a le droit
de le faire remarquer aux musulmans car nous n'avons nullement à nous
excuser d'être ce que nous sommes, des Occidentaux, ni à avoir honte
d'attendre d'une population d'origine étrangère qu'elle s'adapte au
pays qui l'accueille. Cela étant dit, il n'existe pas Dieu merci de
lois pour interdire l'impolitesse. La réprobation publique devrait y
suffire.
(3)
in Le
Destin des enfants immigrés... chez Stock.
(4)
Je renouvelle en revanche mon ferme soutien à l'interdiction
des signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques françaises
tel que je l'avais formulé dans un précédent numéro de TLU(http://www.uuqc.ca/Tribune%
Quant à moi, je réaffirme que, dans une démocratie libérale, on a malheureusement le droit de nier l'égalité des hommes et des femmes mais que cette opinion est complètement, objectivement erronée et incompatible avec la démocratie libérale elle-même et ses principes de base. Croire qu'hommes et femmes sont inégaux, c'est aussi absurde que croire la terre plate. Or, dans une démocratie libérale, on a le droit de continuer à dire que la terre est plate. Mais cela n'en reste pas moins une imbécillité patente. De même, l'opinion qui recommanderait le port du hijab ou de la burqa au nom de l'inégalité entre hommes et femmes est-elle d'une imbécillité crasse, n'ayons pas peur de le dire. Et je ne vois pas en quoi il serait intolérant de le répéter à satiété.
Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.