Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.


CE QUE J’AI APPRIS DANS MES CLASSES DE SCIENCE, par Alison Wohler

(Discours prononcé à la Unitarian Univarsalist Society of Amherst par la pasteure Alison Wohler le 25 janvier 2009. Traduit de l’américain.)

Je m’estime très heureuse d’avoir pu grandir dans un entourage propice à ma culture scientifique. Mon bagage en science ne venait pas seulement de mes cours au secondaire ni de mes professeurs. J’étais la veinarde dans mes classes de science car mon papa était un scientifique. En troisième année, il m’aida à faire mon premier devoir sur la cellule. À partir de la photo d’un dessin d’observation sur la couverture du Scientific American, j’ai, avec soin et amour, tracé la cellule standard et tous ses éléments connus ; j’ai glané des renseignements dans des livres feuilletés à la bibliothèque et interviewé mon père, ce qui, du même coup, m’a appris comment ajouter dans ma bibliographie une référence personnelle. Mon devoir de l’année suivante portait sur les araignées, et le suivant sur les insectes sociaux. Voilà, j’attrape la piqûre.

Par la suite, mon père fabriqua un incubateur en carton, équipé d’ampoules, pour me permettre d’effectuer une expérience sur la vitesse de décomposition du lait. Cet incubateur était même équipé d’un thermostat! Mon père m’aida aussi à construire un labyrinthe destiné à tester la possibilité du fondement génétique de la géotaxie chez la mouche drosophile, comportement attribué à la pesanteur. (On parle de géotaxie positive quand le mouvement va vers la terre et géotaxie négative quand il  s’élève). Un soir, il arriva de l’hôpital, avec une souris blanche. Il m’en fit cadeau, comme animal domestique. La petite bête s’appelait Amy. Un beau weekend, Dave Snapp s’amena avec sa souris mâle qui passa la nuit avec Amy. Résultat : quinze bébés souris!

Dans ma réflexion, je ne peux oublier ma mère, car, bien entendu, elle a dû subir les inconvénients de ces expériences dites scientifiques: la mauvaise odeur du lait qui surit, les mouches drosophiles qui s’échappent de leurs ampoules et les bébés devenus des souris adultes. Même désagrément quand mon serpent apprivoisé s’évada pendant quelques jours de sa cage pour surgir pendant que ma mère était au téléphone. Ou quand, au secondaire, dans un cours de biologie, on me demanda d’apporter un animal mort sur le bord de la route et que le seul endroit pour entreposer son cadavre durant le weekend, et empêcher sa putréfaction, était le congélateur, en compagnie d’autres dépouilles. Chère maman!

J’ai grandi entourée de scientifiques. Dans un récent article du  New York Times Magazine sur Steven Pinker et son génome, j’ai appris qu’une des premières influences, qui incita Pinker à s’adonner aux sciences, est – surprise surprise - la même collection du Time-Life sur les sciences que j’ai tant adorée comme enfant.

Les dimanches, après la célébration à l’église unitarienne de Cleveland, ma  famille, au dîner, avait l’habitude de bombarder notre père de questions pour savoir comment les choses fonctionnent et sont faites. J’ai le souvenir vivide  de  lui avoir demandé une fois : « D’où vient le ketchup? » Il est difficile de savoir quelles questions on va poser. Elles varient avec l’âge. Nous faisions aussi souvent de longues promenades dans un boisé parsemé de ruisseaux et de lacs, près de chez nous. Mon père attirait mon attention sur pleins de détails qui échappent normalement aux personnes inexpérimentées, par exemple telle piste sur la neige ou moisissure sur tel arbre moribond. À l’heure actuelle, mon père possède plus de photos de moisissures, de lichens et de champignons que vous auriez la patience d’en examiner. Mais vous savez quoi? Ces photos m’ont sensibilisé au fait que ces objets découverts dans le bois ne sont pas seulement dignes d’intérêt, mais sont aussi de toute beauté. À vrai dire, j’ai reçu là ma première leçon sur l’existence d’un équilibre entre le matériel et le spirituel, la raison et les émotions, la science et la philosophie.

J’étais inscrite en biologie au collège, mais dans l’annuaire des finissants du secondaire, sous ma photo, on lit « philosophique » parmi les épithètes me qualifiant. Il doit bien y avoir quelque chose dans la manière dont j’ai été élevée, ou serait-ce la combinaison à la fois de mon éducation et de mes gènes, qui m’incline à penser qu’il n’y a pas de séparation entre la pensée scientifique et philosophique.

Quand le Ministerial Fellowship Committee, me demanda d’invoquer dans un essai pourquoi je voulais devenir pasteure unitarienne, j’ai tout naturellement écrit que deux des trois plus grandes influences sur ma théologie personnelle ont été la science et la nature. J’ai l’impression d’avoir grandi en ignorant qu’il était possible de penser qu’il y avait un conflit entre la science et la religion. Il est assez amusant de voir que je rêvais de devenir tout autant pasteure que professeure de science à l’école élémentaire. Pasteure... Professeure de science… Parfois, on pourrait croire que je suis les deux à la fois.

À la question comment la connaissance scientifique peut-elle éclairer notre compréhension religieuse, voici ma réponse.

Disons tout de suite que ma définition du religieux ne concorde probablement pas  avec celle que vous imaginez. Pour moi, la religion répond au besoin chez l’humain de se relier au tout, de trouver avec la nature, dont nous faisons parti, le point d’équilibre. En évoluant comme des êtres doués d’une profonde sensibilité, c’est-à-dire, d’une pensée réfléchie, les humains ont commencé à se considérer comme des êtres différents et séparés au-dessus de la nature, se trouvant par le fait même exilés d’elle. La  fonction de la religion devrait nous aider à trouver la voie de la bonne relation avec notre prochain, la terre, l’univers, et le bien et le mal. Mais au lieu de cela, la religion traditionnelle prétend de nous amener vers Dieu, au Jardin d’Éden. En bout de ligne, disons-nous la même chose peut-être, mais en d’autres mots?

On devrait substituer la périphrase « la pensée religieuse » au mot « religion ». Pour moi, la pensée religieuse n’a rien à voir avec une croyance spécifique, mais soulève les grandes questions que nous nous posons. Comment? Quand? Pourquoi? Que sommes-nous? Et après? Au début de l’émergence de la conscience humaine, ces questions trouvaient réponses dans des récits fabuleux et imaginaires. La connaissance de notre terre, de notre corps, de notre cerveau, n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui. Il est réaliste et tout naturel que certains de nos résultats scientifiques d’aujourd’hui semblent en contradiction avec l’imaginaire dans ces récits d’antan. Il est compréhensible que ces contradictions apparaissent déroutantes, voire inquiétantes, pour certains. Devoir mettre au rancart un système de pensée bien ancrée est susceptible, sans doute, de provoquer des frémissements émotionnels et intellectuels.

Pour nombre d’entre nous, la science a joué et joue toujours un rôle très important pour répondre aux questions religieuses séculaires. Si les deux questions religieuses les plus fondamentales sont « Comment l’univers s’est-il produit? » et « Comment la vie a-t-elle commencé? », ces questions sont du domaine des science, telles l’astronomie, la physique, les mathématiques, la chimie et la biologie pour des explications ayant du sens pour nous. Mais concernant les deux questions « Pourquoi cela s’est-il produit ? » ou « Les humains ont-ils un but spécifique ? », c’est autre chose. Je suis encline à croire que la science n’a rien à voir avec le pourquoi ou la fin dernière ; les choses sont là, un point c’est tout. Notez que j’ai bien dit que « je suis encline à croire ». Je n’ai pas dit que la science dispose de moyens précis pour répondre à l’une et l’autre de ces questions. Et je suis bien d’accord avec cela. Je suis à l’aise, comme sans doute la plupart d’entre vous, avec l’incertitude que peut créer l’impossibilité de vérifier certaines propositions. Malgré la carence des connaissances scientifiques, les lois de la physique et des mathématiques (autant que je peux les comprendre) m’indiquent que le monde, tel que nous le connaissons, est l’oeuvre du temps et du hasard. L’hypothèse du Grand Dessein ou d’une finalité n’est  pas nécessaire.

Cela fait-il de moi une personne amorale pour qui tout serait permis? Bien sûr que non! Au contraire, la science m’a rendue plus consciente que je suis une personne responsable, libre de mes actions. Cette conclusion est le fruit de mes classes de science. La connaissance scientifique est loin de m’avoir démoralisée, rendue froide et insensible. Le raisonnement scientifique m’a rapprochée de la vie, de ce qui existe ici et maintenant, de la chose la plus importante dans ma vie : mes relations.

J’ai beaucoup réfléchi aux effets que certaines de nos croyances religieuses ont pu avoir au fil des années sur nos présuppositions concernant quelle place nous occupons dans l’ordre des choses en tant qu’humains. Le spectacle d’une nature  déchue et notre dédain de la vie matérielle ont-t-ils un lien quelconque avec notre sentiment d’être séparé de la nature et notre méfiance de la diversité ? Cela attiserait-il la furie des guerres humaines qu’on justifie au nom d’un Dieu exclusif? Cela serait-il le fondement de la croyance à la vie après la mort, croyance qui cautionne  l’insouciance dont nous sommes témoins vis-à-vis de l’environnement? Pour moi, la pensée religieuse devrait  nous relier, pas nous désunir; encourager la communion, pas la division. Insister sur ce qui nous divise ou nous aliène du monde naturel, cela ne va certainement pas nous conduire au proverbial Jardin d’Éden.

Je disais tout à l’heure que j’étais étudiante en biologie au premier cycle universitaire. Le programme exigeait aussi d’autres cours en science: les mathématiques, la physique, la chimie, la géologie, les sciences de l’environnement, les statistiques, et le design expérimental, le tout assaisonné de cours d’arts et dans les humanités.

Savez-vous quelle est la leçon la plus importante que j’ai apprise durant mes études? Que la réalité est un gigantesque système interconnecté. Tous mes cours, y compris la sociologie, la psychologie et l’éthique, même le cours d’appréciation musicale, m’ont sensibilisé au caractère interdépendant du monde dont nous faisons partie. Nous avons là, trait pour trait, la toile interdépendante de notre septième principe unitarien universaliste(7). Ce que je fais, ce que tu fais, ce que nous faisons ensemble crée une différence, car nous sommes une trame de la toile de l’existence, tissée avec des fibres visibles et invisibles. Ma théologie relationnelle est marquée par ma formation en science. Les problèmes, plusieurs scientifiques, qui ont retenu mon attention au cours de ma vie, parlent de fascination et d’émerveillement, et surtout d’humilité.  Si cela ne s’appelle pas de la spiritualité, en plus de poser des questions ultimes, je ne vois pas bien de quoi nous parlons.  

J’y ai fait allusion tout à l’heure. La science est en train de découvrir que l’humain a des prédispositions à la spiritualité — que nos cerveaux ont été configurés pour ressentir des émotions positives liées à la confiance, à l’amour et à la joie. Éprouver du plaisir dans ces circonstances est un trait sélectionné par l’évolution permettant des avantages de survie au sein de l’espèce.          

Aujourd’hui, nous avons recours aux sciences pour  mieux nous éclairer sur nombre de décisions à prendre, tant au niveau quotidien qu’au niveau plus large, plus global, comme par exemple  la question du réchauffement climatique planétaire. Dans toute démocratie, la connaissance est un préalable pour prendre des décisions en connaissance de cause. Le processus démocratique en dépend. Notre quatrième principe(4) engage chacun de nous en tant qu’unitariens universalistes dans cette voie de la libre recherche de la vérité. La récente élection illustre bien, je pense, l’urgence du besoin de l’enseignement des sciences. Martin Robbins, un scientifique formé dans les sciences de la complexité et en écologie, a écrit dans un essai intitulé « Pourquoi la science? Une démocratie efficace en dépend »(8) ceci :

« Une semaine avant l’élection, Sarah Palin émit le commentaire qu’elle trouvait consternant qu’on gaspille l’argent des contribuables sur des choses comme la recherche sur la mouche du vinaigre. Qu’une personne au pas de la porte de la Maison Blanche ne sache pas que les recherches sur la mouche du vinaigre sont essentielles à des choses comme la protection des cultures et, plus généralement, aux recherches génétiques qui sont vitales à la médecine, c’est déjà assez stupéfiant, mais ses commentaires équivoques sur le créationnisme dans les écoles et sur la soi-disant position sceptique de la science du climat furent très mal reçus par la communauté scientifique. »

Acquérir des connaissances générales et scientifiques, se tenir au courant des connaissances de pointe, sont  une des meilleures façons de rester fidèles à nos principes (A) qui encouragent la communion entre nous et le maintien d’une société honnête et compatissante.  Robbins d’ajouter :

« Une compréhension de la science est vitale en politique, et non seulement pour comprendre des questions évidentes comme le réchauffement global, l’obésité ou la recherche sur les cellules souches, mais aussi des domaines comme l’économie, la planification urbaine, la gestion des catastrophes, et bien sûr l’énergie. La science nous a donné la révolution industrielle et l’âge de l’informatique, et si nous voulons continuer à prospérer dans le monde post-pétrole, la science va devoir nous montrer comment faire ».  

De plus, j’ai été ravie de  lire les remarques sur la science que le Président Obama a écrites sur son site web (9). Il a dit :

« Promouvoir la science ne se résume pas seulement à allouer des ressources — c’est avant tout protéger la liberté d’esprit et de recherche. (Encore un principe unitarien universaliste! (4)). Il faut veiller à ce que les faits soient mis en évidence sans jamais être édulcorés pour des motifs politiques et idéologiques (la religion). C’est savoir écouter les scientifiques, même si ce qu’ils nous apprennent est gênant, surtout parce que c’est gênant. Parce que le but ultime de la science est la recherche de la connaissance, de la vérité et d’une meilleure compréhension du monde qui nous entoure. »

J’ai l’impression qu’il touche ici à certains aspects de la spiritualité. Notre nouveau Président est un prêcheur formidable!  

Ce que j’ai appris dans mes classes de  science m’a aidée à comprendre qu’il n’y a pas de lignes de démarcation entre les différents domaines d’étude, entre les divers aspects de nos vies quotidiennes. Tout est en lien.

J’ai appris dans mes classes de science que les différences entre les êtres humains, notamment les différences raciales, relèvent de l’imaginaire. Ce ne sont que cela des constructions imaginaires. Celles-ci servent à nourrir nos ego en mal d’attention.

La vaste somme de nos connaissances engrangées dans nos bibliothèques, et la liste encore plus grande des connaissances  à découvrir, m’incite à m’agenouiller avec humilité devant la complexité de notre monde.

Ce que j’ai appris me relie intimement, pas seulement de façon abstraite, à la terre et aux plantes, aux animaux et aux humains qui y vivent. Nous sommes liés au grand tout comme « sujets intentionnels ». Le phénomène évolutif se développe par l’action des humains. Dans sa situation d’interdépendance, la responsabilité incombe donc à l’humain  de contribuer du mieux possible à l’amélioration du monde dont il fait partie.

Il y a toujours de plus en plus de choses à apprendre, plus de merveilles auxquelles prendre plaisir, plus de respect à accorder et plus de reconnaissance à ressentir. Vocalisons le Chant de chorale, « L’émerveillement entraîne un cri du cœur; chantons pour vivre » (10).

Voilà certaines des choses que j’ai apprises dans mes classes de science. Puisse mon expérience vous être de quelque utilité.

Notes 

(A) Les sept principes unitariens universalistes :

1. La valeur et la dignité intrinsèque de toute personne ;

2. La justice, l’équité et la compassion comme fondements des relations humaines ;

3. L’acceptation mutuelle et l’encouragement à la croissance spirituelle au sein de nos assemblés ;

4. La liberté et la responsabilité de chaque personne dans sa recherche de la vérité, du sens de la vie   et de la signification des choses ;

5. La liberté de la conscience et le recours au processus démocratique aussi bien dans l’ensemble de la société qu’au sein de nos assemblées ;

6. L’aspiration à une humanité où règneront la paix, la liberté et la justice pour tous ;

7. Le respect du caractère interdépendant de toutes formes d’existence qui constitue une trame dont nous faisons partie.

 

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8. Robbins, Martin. http://whyscience.co.uk/contributors/martin-robbins/martin-robbins-effective-democracy-depends-on-it.html

9. Obama, Barack. Site web du président: www.change.gov.

10.  Weston, Robert. « Out of the Stars »:  Out of your heart, cry wonder: sing that we live”   http://www.thespiritualsanctuary.org/Humanism/Humanism.html       

 

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.