(Discours
prononcé à la Unitarian Univarsalist Society of Amherst par la pasteure
Alison
Wohler le 25 janvier 2009. Traduit de l’américain.)
Je
m’estime très heureuse d’avoir pu grandir dans un entourage propice à
ma
culture scientifique. Mon bagage en science ne venait pas seulement
de mes
cours au secondaire ni de mes professeurs. J’étais la veinarde dans mes
classes de science car mon papa était un scientifique. En troisième
année, il
m’aida à faire mon premier devoir sur la cellule. À partir de
la photo
d’un dessin d’observation sur la couverture du Scientific
American, j’ai,
avec soin
et amour, tracé la cellule standard et tous ses éléments
connus ; j’ai
glané des renseignements dans des livres feuilletés à la bibliothèque
et
interviewé mon père, ce qui, du même coup, m’a appris comment ajouter
dans
ma bibliographie une référence personnelle. Mon devoir de l’année
suivante
portait sur les araignées, et le suivant sur les insectes sociaux.
Voilà,
j’attrape la piqûre.
Par
la suite, mon père fabriqua un incubateur en carton, équipé d’ampoules,
pour me permettre d’effectuer une expérience sur la vitesse de
décomposition
du lait. Cet incubateur était même équipé d’un thermostat! Mon père
m’aida aussi à construire un labyrinthe destiné à tester la possibilité
du
fondement génétique de la géotaxie chez la mouche drosophile,
comportement
attribué à la pesanteur. (On parle de géotaxie positive quand le
mouvement va
vers la terre et géotaxie négative quand il s’élève).
Un soir, il arriva de l’hôpital, avec une souris blanche. Il m’en fit
cadeau, comme animal domestique. La petite bête s’appelait Amy. Un beau
weekend, Dave Snapp s’amena avec sa souris mâle qui passa la nuit avec
Amy. Résultat :
quinze bébés souris!
Dans
ma réflexion, je ne peux oublier ma mère, car, bien
entendu, elle a dû
subir les inconvénients de ces expériences dites scientifiques: la
mauvaise
odeur du lait qui surit, les mouches drosophiles qui
s’échappent de
leurs ampoules et les bébés devenus des souris adultes. Même
désagrément
quand mon serpent apprivoisé s’évada pendant quelques jours de
sa cage
pour surgir pendant que ma mère était au téléphone. Ou quand, au
secondaire,
dans un cours de biologie, on me demanda d’apporter un animal mort sur
le bord
de la route et que le seul endroit pour entreposer son cadavre durant
le
weekend, et empêcher sa putréfaction, était le congélateur, en
compagnie d’autres dépouilles. Chère maman!
J’ai
grandi entourée de scientifiques. Dans un récent article du New
York Times Magazine sur
Steven Pinker et son génome, j’ai appris qu’une des premières
influences,
qui incita Pinker à s’adonner aux sciences, est – surprise surprise -
la même
collection du Time-Life sur
les sciences que
j’ai
tant adorée comme enfant.
Les
dimanches, après la célébration à l’église unitarienne de Cleveland, ma famille,
au dîner, avait l’habitude de bombarder notre père de questions pour
savoir
comment les choses fonctionnent et sont faites. J’ai le souvenir vivide de lui
avoir demandé une fois : « D’où vient le
ketchup? » Il est
difficile de savoir quelles questions on va poser. Elles varient avec
l’âge. Nous
faisions aussi souvent de longues promenades dans un boisé parsemé de
ruisseaux et de lacs, près de chez nous. Mon père attirait mon
attention sur
pleins de détails qui échappent normalement aux personnes
inexpérimentées,
par exemple telle piste sur la neige ou moisissure sur tel arbre
moribond. À
l’heure actuelle, mon père possède plus de photos de
moisissures, de
lichens et de champignons que vous auriez la patience d’en examiner.
Mais vous
savez quoi? Ces photos m’ont sensibilisé au fait que ces objets
découverts
dans le bois ne sont pas seulement
dignes d’intérêt, mais sont aussi de toute beauté. À vrai dire, j’ai
reçu
là ma première leçon sur l’existence d’un équilibre entre le matériel
et le spirituel, la raison et les émotions, la science et la
philosophie.
J’étais
inscrite en biologie au collège, mais dans l’annuaire des finissants du
secondaire, sous ma photo, on lit « philosophique »
parmi les épithètes
me qualifiant. Il doit bien y avoir quelque chose dans la manière dont
j’ai
été élevée, ou serait-ce la combinaison à la fois de mon éducation et
de
mes gènes, qui m’incline à penser qu’il n’y a pas de séparation entre
la pensée scientifique et philosophique.
Quand
le Ministerial
Fellowship
Committee, me demanda d’invoquer dans un essai pourquoi je
voulais devenir
pasteure unitarienne, j’ai tout naturellement écrit que deux des trois
plus
grandes influences sur ma théologie personnelle ont été la science et
la
nature. J’ai l’impression d’avoir grandi en ignorant qu’il était
possible de penser qu’il y avait un conflit entre la science et la
religion.
Il est assez amusant de voir que je rêvais de devenir tout autant
pasteure que
professeure de science à l’école élémentaire. Pasteure... Professeure
de
science… Parfois, on pourrait croire que je suis les deux à la fois.
À la
question comment la connaissance scientifique peut-elle éclairer notre
compréhension
religieuse, voici ma réponse.
Disons
tout de suite que ma définition du religieux ne concorde probablement
pas avec
celle que vous imaginez. Pour moi, la religion répond au besoin chez
l’humain
de se relier au tout, de trouver avec la nature, dont nous faisons
parti, le
point d’équilibre. En évoluant comme des êtres doués d’une profonde
sensibilité, c’est-à-dire, d’une pensée réfléchie, les humains ont
commencé à se considérer comme des êtres différents et séparés
au-dessus
de la nature, se trouvant par le fait même exilés d’elle. La fonction
de la religion devrait nous aider à trouver la voie de la bonne
relation avec
notre prochain, la terre, l’univers, et le bien et le mal. Mais au lieu
de
cela, la religion traditionnelle prétend de nous amener vers Dieu, au
Jardin
d’Éden. En bout de ligne, disons-nous la même chose peut-être, mais en
d’autres mots?
On
devrait substituer la périphrase « la pensée
religieuse » au mot
« religion ». Pour moi, la pensée religieuse n’a rien
à voir
avec une croyance spécifique, mais soulève
les grandes
questions que nous nous posons. Comment? Quand? Pourquoi? Que
sommes-nous? Et
après? Au début de l’émergence de la conscience humaine, ces
questions
trouvaient réponses dans des récits fabuleux et imaginaires.
La
connaissance de notre terre, de notre corps, de notre cerveau, n’était
pas
aussi avancée qu’aujourd’hui. Il est réaliste et tout naturel que
certains
de nos résultats scientifiques d’aujourd’hui semblent en contradiction
avec
l’imaginaire dans ces récits d’antan. Il est compréhensible
que ces
contradictions apparaissent déroutantes, voire inquiétantes, pour
certains.
Devoir mettre au rancart un système de pensée bien ancrée est
susceptible,
sans doute, de provoquer des frémissements émotionnels et intellectuels.
Pour
nombre d’entre nous, la science a joué et joue toujours un rôle très
important pour répondre aux questions religieuses séculaires. Si les
deux
questions religieuses les plus fondamentales sont « Comment
l’univers
s’est-il produit? » et « Comment la vie a-t-elle
commencé? »,
ces questions sont du domaine des science, telles l’astronomie, la
physique,
les mathématiques, la chimie et la biologie pour des explications ayant
du sens
pour nous. Mais concernant les deux questions « Pourquoi cela
s’est-il
produit ? » ou « Les humains ont-ils un but
spécifique ? »,
c’est autre chose. Je suis encline à croire que la science n’a rien à
voir
avec le pourquoi ou la fin dernière ; les choses sont là, un
point
c’est tout. Notez que j’ai bien dit que « je suis encline à
croire ».
Je n’ai pas dit que la science dispose de moyens précis pour répondre à
l’une et l’autre de ces questions. Et je suis bien d’accord avec cela.
Je
suis à l’aise, comme sans doute la plupart d’entre vous, avec
l’incertitude que peut créer l’impossibilité de vérifier certaines
propositions. Malgré la carence des connaissances scientifiques, les
lois de la
physique et des mathématiques (autant que je peux les comprendre)
m’indiquent
que le monde, tel que nous le connaissons, est l’oeuvre du temps et du
hasard.
L’hypothèse du Grand Dessein ou d’une finalité n’est pas
nécessaire.
Cela
fait-il de moi une personne amorale pour qui tout serait permis? Bien
sûr que
non! Au contraire, la science m’a rendue plus consciente que je suis
une
personne responsable, libre de mes actions. Cette conclusion
est le fruit
de mes classes de science. La connaissance scientifique est loin de
m’avoir démoralisée,
rendue froide et insensible. Le raisonnement scientifique m’a
rapprochée de
la vie, de ce qui existe ici et maintenant, de la chose la plus
importante dans
ma vie : mes relations.
J’ai
beaucoup réfléchi aux effets que certaines de nos croyances religieuses
ont pu
avoir au fil des années sur nos présuppositions concernant quelle place
nous
occupons dans l’ordre des choses en tant qu’humains. Le spectacle d’une
nature déchue
et notre dédain de la vie matérielle ont-t-ils un lien quelconque avec
notre
sentiment d’être séparé de la nature et notre méfiance de la
diversité ?
Cela attiserait-il la furie des guerres humaines qu’on justifie au nom
d’un
Dieu exclusif? Cela serait-il le fondement de la croyance à la vie
après la
mort, croyance qui cautionne l’insouciance
dont nous sommes témoins vis-à-vis de l’environnement? Pour moi, la
pensée
religieuse devrait nous
relier, pas nous désunir; encourager la communion, pas la division.
Insister
sur ce qui nous divise ou nous aliène du monde naturel, cela ne va
certainement pas nous
conduire au proverbial Jardin d’Éden.
Je
disais tout à l’heure que j’étais étudiante en biologie au premier
cycle
universitaire. Le programme exigeait aussi d’autres cours en science:
les mathématiques,
la physique, la chimie, la géologie, les sciences de l’environnement,
les
statistiques, et le design expérimental, le tout assaisonné de cours
d’arts
et dans les humanités.
Savez-vous
quelle est la leçon la plus importante que j’ai apprise durant mes
études?
Que la réalité est un gigantesque système interconnecté. Tous mes
cours, y
compris la sociologie, la psychologie et l’éthique, même le cours
d’appréciation
musicale, m’ont sensibilisé au caractère interdépendant du monde dont
nous
faisons partie. Nous avons là, trait pour trait, la toile
interdépendante de
notre septième principe unitarien universaliste(7). Ce
que je fais, ce que tu fais, ce que nous faisons ensemble crée une
différence,
car nous sommes une trame de la toile de l’existence, tissée avec des
fibres
visibles et invisibles. Ma théologie relationnelle est marquée par ma
formation en science. Les problèmes, plusieurs scientifiques, qui ont
retenu
mon attention au cours de ma vie, parlent de fascination et
d’émerveillement,
et surtout d’humilité. Si cela ne s’appelle pas de la
spiritualité,
en plus de poser des questions ultimes, je ne vois pas bien de quoi
nous parlons.
J’y
ai fait allusion tout à l’heure. La science est en train de découvrir
que
l’humain a des prédispositions à la spiritualité — que nos cerveaux ont
été configurés pour ressentir des émotions positives liées à la
confiance,
à l’amour et à la joie. Éprouver du plaisir dans ces circonstances est
un
trait sélectionné par l’évolution permettant des avantages de survie au
sein de l’espèce.
Aujourd’hui,
nous avons recours aux sciences pour mieux
nous éclairer sur nombre de décisions à prendre, tant au niveau
quotidien
qu’au niveau plus large, plus global, comme par exemple la
question du réchauffement
climatique planétaire. Dans toute démocratie, la connaissance est un
préalable
pour prendre des décisions en connaissance de cause. Le processus
démocratique
en dépend. Notre quatrième principe(4) engage
chacun de nous en tant qu’unitariens universalistes dans cette voie de
la
libre recherche de la vérité. La récente élection illustre bien, je
pense,
l’urgence du besoin de l’enseignement des sciences. Martin Robbins, un
scientifique formé dans les sciences de la complexité et en écologie, a
écrit
dans un essai intitulé « Pourquoi la science? Une
démocratie efficace
en dépend »(8) ceci :
« Une
semaine avant l’élection, Sarah Palin émit le commentaire qu’elle
trouvait
consternant qu’on gaspille l’argent des contribuables sur des choses
comme
la recherche sur la mouche du vinaigre. Qu’une
personne au pas de la porte de la Maison Blanche ne sache pas que les
recherches
sur la mouche du vinaigre sont essentielles à des choses comme la
protection
des cultures et, plus généralement, aux recherches génétiques qui sont
vitales à la médecine, c’est déjà assez stupéfiant, mais ses
commentaires
équivoques sur le créationnisme dans les écoles et sur la soi-disant
position sceptique
de la science du climat furent très mal reçus par la communauté
scientifique. »
Acquérir
des connaissances générales et scientifiques, se tenir au courant des
connaissances de pointe, sont une
des meilleures façons de rester fidèles à nos principes (A) qui
encouragent la communion entre nous et le maintien d’une société
honnête et
compatissante. Robbins d’ajouter :
« Une
compréhension de la science est vitale en politique, et non seulement
pour
comprendre des questions évidentes comme le réchauffement global,
l’obésité
ou la recherche sur les cellules souches, mais aussi des domaines comme
l’économie,
la planification urbaine, la gestion des catastrophes, et bien sûr
l’énergie.
La science nous a donné la révolution industrielle et l’âge de
l’informatique, et si nous voulons continuer à prospérer dans le monde
post-pétrole,
la science va devoir nous montrer comment faire ».
De
plus, j’ai été ravie de lire
les remarques sur la science que le Président Obama a écrites sur son
site web (9). Il
a dit :
« Promouvoir
la science ne se résume pas seulement à allouer des ressources — c’est
avant tout protéger la liberté d’esprit et de recherche. (Encore
un principe unitarien universaliste! (4)). Il
faut veiller à ce que les faits soient mis en évidence sans jamais être
édulcorés
pour des motifs politiques et idéologiques (la religion). C’est savoir
écouter
les scientifiques, même si ce qu’ils nous apprennent est gênant,
surtout
parce que c’est gênant. Parce que le but ultime de la science est la
recherche de la connaissance, de la vérité et d’une meilleure
compréhension
du monde qui nous entoure. »
J’ai
l’impression qu’il touche ici à certains aspects de la spiritualité.
Notre
nouveau Président est un prêcheur formidable!
Ce
que j’ai appris dans mes classes de science
m’a aidée à comprendre qu’il n’y a pas de lignes de démarcation entre
les différents domaines d’étude, entre les divers aspects de nos vies
quotidiennes. Tout est en lien.
J’ai
appris dans mes classes de science que les différences entre les êtres
humains,
notamment les différences raciales, relèvent de l’imaginaire.
Ce ne
sont que cela des constructions imaginaires. Celles-ci servent à
nourrir nos
ego en mal d’attention.
La
vaste somme de nos connaissances engrangées dans nos bibliothèques, et
la
liste encore plus grande des connaissances à
découvrir, m’incite à m’agenouiller avec humilité devant la complexité
de notre monde.
Ce
que j’ai appris me relie intimement, pas seulement de façon abstraite,
à la
terre et aux plantes, aux animaux et aux humains qui y vivent. Nous
sommes liés
au grand tout comme « sujets intentionnels ». Le
phénomène évolutif
se développe par l’action des humains. Dans sa situation
d’interdépendance,
la responsabilité incombe donc à l’humain de
contribuer du mieux possible à l’amélioration du monde dont il fait
partie.
Il
y a toujours de plus en plus de choses à apprendre, plus de merveilles
auxquelles prendre plaisir, plus de respect à accorder et plus de
reconnaissance à ressentir. Vocalisons le Chant de chorale, « L’émerveillement
entraîne un cri du cœur; chantons pour vivre » (10).
Voilà
certaines des choses que j’ai apprises dans mes classes de science.
Puisse mon
expérience vous être de quelque utilité.
Notes
(A) Les
sept principes unitariens universalistes :
1.
La valeur et la dignité intrinsèque de toute personne ;
2.
La justice, l’équité et la compassion comme fondements des relations
humaines ;
3.
L’acceptation mutuelle et l’encouragement à la croissance spirituelle
au
sein de nos assemblés ;
4.
La liberté et la responsabilité de chaque personne dans sa recherche de
la vérité,
du sens de la vie et
de la signification des choses ;
5.
La liberté de la conscience et le recours au processus démocratique
aussi bien
dans l’ensemble de la société qu’au sein de nos assemblées ;
6.
L’aspiration à une humanité où règneront la paix, la liberté et la
justice pour tous ;
7.
Le respect du caractère interdépendant de toutes formes d’existence qui
constitue une trame dont nous faisons partie.
***
8. Robbins,
Martin. http://whyscience.co.uk/contributors/martin-robbins/martin-robbins-effective-democracy-depends-on-it.html
9. Obama,
Barack. Site
web du président: www.change.gov.
10. Weston,
Robert. « Out
of the
Stars »: “Out of
your heart, cry
wonder: sing
that we live” http://www.thespiritualsanctuary.org/Humanism/Humanism.html