Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.

LA FOI NATURELLE : COMMENT L’ÉVOLUTION DARWINIENNE CHANGEA LA RELIGION LIBÉRALE, par William R. Murry

(Article paru dans le UUWorld, Volume XXIII, No 1, Spring 2009. William R. Murry est pasteur émérite de la communauté unitarienne universaliste de River Road et ancien président de la Meadville Lombard Theological School. Il est aussi auteur du livre Reason and Reverence Skinner House. 2006. Une version plus élaborée figure dans le recueil d’articles dans le livre édité par Fred Muir, The Whole World Kin, Skinner House. 2009. Traduit de l’américain.)


L’année 2009 marque le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin qui, durant sa jeunesse, avait projeté devenir pasteur. En prenant la mer sur le Beagle en 1831, il se considérait chrétien, mais « l’incrédulité me gagna peu à peu, pour finir par être totale », écrit-il dans son autobiographie. « De l’origine des espèces » (1), publié en 1859, fonde sa théorie sur l’évolution par la sélection naturelle. À l’encontre de l’argument traditionnel voulant que la vie végétale et animale soit si complexe qu’elle a certainement été créée par Dieu dans un dessein intelligent, Darwin défend bec et ongles la validité de sa théorie qui démontre que les formes de vie sont le résultat d’une adaptation au milieu,  menant à la modification des espèces. Aussi, devant les mille maux et souffrances dans le monde, sans justification morale possible, Darwin perdit la foi en un Dieu de bonté et omnipotent, et adopta l’agnosticisme comme seule position intellectuellement recevable.

Que l’on soit d’accord ou non avec les conclusions théologiques de Darwin, il ne fait aucun doute que sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle porte à conséquence pour la théologie et la croyance religieuse. Au premier chef, elle rejette la prise au pied de la lettre du récit de la création dans la Genèse. Ensuite, elle sème le doute sur l’idée de l’existence d’un dessein divin dans la création.


Je crois que l’évolution par la sélection naturelle est l’une des plus importantes idées, non seulement dans les annales des sciences, mais dans l’histoire mondiale. L’évolutionnisme a introduit en Occident une nouvelle approche pour résoudre ces grandes questions. Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes? Que sommes-nous? Quelle est notre place dans le monde? Néanmoins, pour que ce nouveau programme de recherche puisse donner tous ses fruits, nous allons devoir lui laisser le temps, si on en juge en particulier par la découverte copernicienne qui a exigé pour cela plusieurs centenaires.


LES ÊTRES HUMAINS DEVIENNENT NATURELS

Avant Darwin, le monde occidental croyait au fixisme, doctrine selon laquelle les espèces auraient été créées telles que nous les observons aujourd’hui. Après Darwin, par contre, nous savons que toutes les formes de vie ont évolué pendant des centaines de millions d’années à partir d’organismes cellulaires singuliers ayant émergés dans une « soupe » originelle, et capables de se dupliquer. Depuis Darwin, nous savons qu’en tant qu’humain, nous appartenons à un embranchement du grand arbre généalogique qui se déploie depuis des milliards d’années jusqu’à l’origine de la vie, que nous faisons partie de la nature comme les tigres et les scarabées, issus d’un arbre généalogique composé d’une multitude d’ancêtres divers. L’évolution darwinienne démolit l’idée que les êtres humains sont créés par Dieu à son image. La pensée réflexive nous rend peut-être uniques, mais si ce trait nous est propre, c’est justement parce qu’il a évolué, non parce qu’il est un don de Dieu.


Cette connaissance occasionne un profond changement dans la compréhension de soi. Avant Darwin, nous les humains, nous nous considérions « un peu en dessous des anges », comme eût dit le psalmiste, et insufflés d’une âme immortelle. Mais si nous sommes, comme le veut l’évolutionnisme, des êtres purement naturels, sans mélange d’éléments surnaturels, les idées sur l’immortalité et que nous soyons des êtres créés par Dieu à son l’image prennent vite le bord.

Nous ne sommes pas aussi uniques que ça. Nous sommes simplement l’animal le plus évolué que la sélection naturelle ait produit (à notre connaissance). Toutefois, cela ne signifie pas que nous sommes des êtres sans « valeur ni dignité intrinsèques ». Nous avons une grande valeur précisément parce que nous sommes hautement évolués et à cause de nos œuvres - l’art des grands, la belle musique, la littérature comme source d’inspiration, l’architecture grandiose, et à cause de notre capacité d’aimer, de pratiquer la justice et de vivre de façon éthique. En 1894, le pasteur unitarien, John White Chadwick, a écrit que la théorie de Darwin sur l’origine de l’Homme, « semble anéantir notre confiance en la nature humaine : mais, elle s’est avérée en être plutôt sa plus parfaite confirmation » (2).

Ainsi, la théorie de l’évolution par la sélection naturelle a changé radicalement nos connaissances de soi et du monde. Nous nous efforçons maintenant de comprendre la vie et son évolution comme un phénomène naturel, sans lien à un esprit surnaturel.


Les idées de Darwin ont beaucoup élargi la compréhension de ce que nous sommes et la raison pourquoi nous agissons comme nous le faisons, en donnant naissance à deux domaines de recherche : la biologie évolutive et la psychologie évolutionniste. Le premier a enrichi nos connaissances sur comment nous avons évolué et comment notre cerveau fonctionne, et le second a renforcé notre compréhension du comportement humain. Plus nous en apprenons sur nous-mêmes au moyen de ces disciplines, plus nous voyons la pertinence des conséquences des idées de Darwin sur l’évolution.


DIEU DEVIENT NATUREL

Avant Darwin, croire à l’existence d’un être divin omnipotent, dans le monde occidental, allait de soi. Plusieurs savants et philosophes voyaient Dieu comme Cause Première, le créateur des lois de la nature, et l’Être qui a conçu le monde avec l’ensemble des êtres vivants de toutes espèces. En démontrant comment la complexité de la vie et son émergence sont le résultat du mécanisme de la sélection naturelle, Darwin supprimait le besoin d’un Créateur.


Cela signifie-t-il qu’il n’est plus possible de croire en Dieu? Pas forcément, mais cela apporte un autre regard sur ce qu’est le divin. Il est maintenant de plus en plus difficile de penser que Dieu est un Être surnaturel, à la fois tout puissant et omniscient, un Être qui a créé toutes les choses qui existent, comme l’a longtemps soutenu la théologie occidentale. Au contraire, à présent, nombre de théologiens libéraux conçoivent Dieu comme un pouvoir à l’intérieur de l’univers naturel, plutôt que comme une source extérieure à lui. Ce « théisme naturaliste » a plusieurs facettes, mais généralement il affirme que Dieu n’est pas omnipotent. Le divin a un pouvoir de persuasion, non de coercition, comme un aimant qui nous attire par l’amour et la bonté.


Dans Reinventing the Sacred (3) le scientifique Stuart Kauffman propose qu’on « renomme Dieu la créativité de l’univers naturel elle-même, plutôt que le Générateur de l’univers ». Il considère la créativité de la nature comme « tellement digne de respect mêlé d’admiration, de gratitude, et de révérence que cela est un Dieu suffisant pour plusieurs d’entre nous, un Dieu pleinement naturel, est la créativité en soi de l’univers ». La façon de voir de Kauffman est en accord avec la façon de pensée de plusieurs unitariens universalistes d’aujourd’hui.


Dans le jeune mouvement unitarien aux États-Unis il y a eu à la fois des tenants et des opposants (notamment Louis Agassiz (4)) de la théorie de Darwin. Ralph Waldo Emerson (5) et Henry Thoreau (6) l’acceptaient. En 1974, Minot Savage, un pasteur unitarien, publia un livre qui s’intitule « The Religion of Evolution » (7). Ayant constaté que la religion va devoir tenir compte des nouvelles découvertes de la science si elle veut demeurer une force vitale, Savage remarque que le christianisme récusa à l’origine certaines avances scientifiques qu’il légitima après-coup, et, explique-t-il, l’évolution est justement une telle découverte capitale toujours en gestation.

Francis Ellingwood Abbot, l’un des leaders de la Free Religious Association (FRA), l’aile libérale de l’Unitarianisme à la fin du XIXe siècle, faisait bon accueil à la biologie évolutive dans « théisme scientifique » publié en 1885.  Ce livre annonçait la théologie en procès, en faisant comprendre l’univers comme un organisme en devenir et Dieu comme une force « d’intelligibilité infinie » dans l’univers. Abbot, d’après l’historien Sydney Ahlstrom (8), a été « salué comme le premier théologien à avoir développé un système de pensée religieuse de A à Z en accord avec l’évolutionnisme darwinien ».


Le FRA a été nettement avant-coureur du mouvement unitarien humaniste, lui - même,  à son tour, ayant été fort influencé par la théorie de Darwin. Le Humanist Manifesto de 1933 (9), signé par 15 pasteurs unitariens et un pasteur universaliste, énonçait l’idée que « l’homme (sic) est une partie de la nature et qu’il s’est révélé être le fruit d’un processus continu »,  nul doute une allusion à l’évolution. L’humanisme religieux d’aujourd’hui est là dans le camp darwinien pour rester.


Si la plupart des unitariens universalistes sont des naturalistes, et non des super-naturalistes, c’est surtout à cause de la pensée darwinienne. Bien que nous en ayons rarement conscience en ces termes, la plupart des unitariens universalistes, autant les théistes que les non-théistes parmi nous, ne croyons pas à un ordre surnaturel. Voilà une des choses qui nous rend uniques parmi les religions occidentales.


LA SPIRITUALITÉ NATURELLE

En ayant établi la parenté entre la variété des formes de vie qui ont évolué au fil des millénaires, la biologie évolutive nous convainc que tous les êtres humains sont membres d’une même famille étendue. La prise de conscience de notre humanité commune a des retombées spirituelles qui favorisent l’émergence d’un vivre-ensemble axé sur l’amour, la bienveillance, la tolérance des différences, et le devoir d’entraide.


La prise de conscience aussi que nous sommes une partie de la nature fait appel à une responsabilité morale à l’égard de la nature. C’est ce que voulait exprimer Shug dans le film The Color Purple (10), quand elle dit, « je savais que si je coupe un arbre, mon bras allait saigner ». L’unité de la nature, qu’exprime la pensée darwinienne, donne aux  unitariens universalistes une profonde assise spirituelle pour s’engager dans une solide éthique environnementale. Le septième principe de l’Association unitarienne universaliste qui porte sur « le respect du caractère interdépendant de toutes les formes d’existence qui constituent une trame dont nous faisons partie » (11) confirme la fidélité des unitariens universalistes à une telle éthique.


L’idée de Darwin inspire également une profonde spiritualité centrée sur la nature, en réorientant ses priorités du surnaturel à la nature elle-même; son inimaginable complexité luxuriante ainsi que l’extraordinaire mécanisme que Darwin a appelé la sélection naturelle et la modification des espèces. Dans le monde post-darwinien, les sentiments de crainte et d’émerveillement, voire de révérence, qu’éveille la nature sont souvent considérés comme étant d’origine religieuse. Qu’à cela ne tienne, une spiritualité naturelle en est la résultante.


La révérence envers la nature, ça n’est pas nouveau dans le monde occidental! Après tout, le psalmiste n’eût-il pas déclaré : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’œuvre de ses mains, le firmament l’annonce » (12). Les premiers mystiques chrétiens voyaient la nature comme une voie menant vers Dieu; le puritain Jonathan Edwards (13) avait trouvé la preuve du cœur aimant de Dieu dans la beauté de la nature. Emerson (14), dont la première œuvre publiée est le grand essai Nature, avait découvert une profondeur spirituelle dans la communion avec la nature.


Bien que la quête d’une nourriture spirituelle dans la nature ne soit rien de nouveau, la découverte de Darwin a avivé à la fois la curiosité sur le monde naturel et la faculté d’en être émerveillé. Beaucoup de libéraux religieux ont le sentiment que la beauté de la nature est une source de vigueur morale et de ressourcement spirituel. Il suffit de regarder un oiseau ou un arbre, et d’essayer seulement de concevoir comment chacun est devenu ce qu’il est et comment il a acquis ses remarquables capacités, pour qu’on se retrouve avec un esprit saisi d’étonnement. Notre rapport avec la nature est une profonde expérience spirituelle qui fait naître la révérence et le respect de tous les êtres vivants. Le regretté Carl Sagan attachait une valeur spirituelle à la nature quand il écrivit : « Une religion ancienne ou nouvelle, qui a souligné la magnificence de l’univers telle que révélée par la science moderne, pourrait être en mesure de faire émerger des réserves de révérence à peine exploitées par les religions traditionnelles. Tôt ou tard, une telle religion va émerger » (15).


Chaque religion demande un récit historique, et l’idée de Darwin nous laisse une place dans ce nouveau récit aux divers degrés de sens. Ce grand récit épique de l’évolution cosmique et biologique a des connotations religieuses, car il nous crie de sortir de notre bulle afin de prendre conscience que nous faisons partie d’un grand système vivant. Il donne un plus grand sens à nos vies et génère une éthique plus élaborée. Comme Darwin écrivit à la fin de L’Origine des espèces : « N’y a-t-il pas une véritable grandeur dans cette conception de la vie. » (16)


L’idée de Darwin ne fonde pas la spiritualité naturelle, mais nous aide à mieux apprécier ce qui rend la Nature, à son niveau propre,  si fascinante, si étonnante. Ce faisant,  elle nous rend libres de chercher les solutions aux questions de la morale et du sens là où il convient de le faire en nous-mêmes.


Ce n’est pas une exagération de dire « De l’origine des espèces a tout changé », comme l’a écrit Olivia Judson (17), une biologiste britannique. Notre mouvement religieux serait sûrement différent de ce qu’il est aujourd’hui sans Darwin. Sa théorie a transformé la compréhension de nous-mêmes, notre sens de Dieu et de la spiritualité, et notre relation avec le monde naturel. Comme mouvement religieux, nous sommes voués à « la recherche de la vérité là où elle mène », et nous les unitariens universalistes, nous ne pouvons faire autrement qu’embrasser ce prodigieux accroissement du savoir et des connaissances que l’idée de Darwin a rendu possibles.


NOTES

1.      Darwin, Charles Robert. L’origine des espèces. Éd. Gérard & Co. Marabout Université. Erviers (Belgique) 1973  (Charles Darwin, né le 12 février 1809, décédé le 19 avril 1882, est un naturaliste anglais dont les travaux sur l'évolution des espèces vivantes ont révolutionné la biologie.

2.      Chadwick, John White. Old and New Unitarian Belief. Geo. H. Ellis. Boston. 1894. p. 237

3.      Kauffman, Stuart. Reinventing the Sacred: A New View of Science, Reason, and Religion. Basic Books. New York. 2008.

4.      Agassiz, Louis. Evolution and Permanence of Type. The Atlantic Monthly. 1847. pp. 92-101.

5.      Emerson, Ralph Waldo. Nature: Addresses and Lectures. 1849

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6.      Thoreau, Henry David. Walden; or Life in the Woods. Tickner & Fields. Boston. 1854

7.      Savage, Minot. The Religion of Evolution. Lockwood, Brook, & Co. Press of Rockwell & Churchill. Boston. 1876.

8.      Ahlstrom, Sydney E. et Mullin, Robert B. The Scientific Theist: A Life of Francis Ellingwood Abbot. Macon, Georgia: Mercer University Press. 1987.

9.       http://www.americanhumanist.org/Who_We_Are/About_Humanism/Humanist_Manifesto_I

10.    Walker, Alice. The Color Purple. Harcourt Books, Florida. 1982. adapted into a film and musical by Spielberg, Steven. 1985.

11.    http://www.uuqc.ca/sept_principes.html

12.    Bible de Jérusalem. Psaume 19. Éd. Du Cerf. Paris. 1955. p. 669.

13.    http://en.wikipedia.org/wiki/Jonathan_Edwards_(theologian)

14.    Emerson. Idem.

15.    Sagan, Carl. AA Pale Blue Dot : A Vision of Human Future in Space. Random House. New York. 1994. p. 52.

16.    Darwin. Idem. p. 496

17.    Judson, Olivia. Darwinmania! The New York Times.June 17, 2008 (Opiniator Exclusive Online Commentary)

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.