Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.

LE RÉCIT ABRAHAMIQUE SOUS ENQUÊTE, par Bernard Lamborelle

 

(Bernard Lamborelle est diplômé de l’École de Technologie Supérieure de l’Université du Québec (1990). Étudiant libre à la Faculté de théologie et de science des religions de l’Université de Montréal, il se passionne pour l’histoire du Moyen-Orient et l’origine des religions monothéistes depuis une dizaine d’années. Il est l’auteur de l’essai historique Quiproquo sur Dieu – 3 500 ans pour élucider la véritable identité du « Seigneur » d’Abraham, Editas, mai 2009. ISBN: 978-2-923369-12-9. http://www.quiproquo.ca )

 

 

Même si de très nombreux rois, pharaons et empereurs de l'Antiquité ont été déifiés et vénérés de leur vivant, personne n'avait encore osé poser la question: qui est donc ce « Seigneur » qui a fait alliance avec Abraham en lui offrant la  « terre promise » en échange d’une foi exclusive, absolue et inébranlable?

 

Le récit des Patriarches raconte le destin fascinant d’Abraham et de ses descendants, humbles bergers vivant en « terre sainte » il y a 3 500 ans, et de la relation exceptionnelle qu’ils établissent et entretiennent avec un nouveau Dieu : Yahvé. C’est dans ce récit que Dieu se révèle à Abraham et conclut une Alliance avec lui, en reconnaissance d’une foi exclusive, absolue et inébranlable. Juifs, chrétiens et musulmans reconnaissent en cet épisode l’élément fondateur des trois grandes religions monothéistes et confèrent aux Patriarches le titre bienveillant de « pères fondateurs ».

 

Les origines de la Bible

 

Nous savons aujourd’hui que la Bible (du grec biblia « ensemble de livres ») fut vraisemblablement assemblée entre les 6e et 5e siècles avant J.-C. alors que les juifs étaient en exil à Babylone, ou après leur retour. Le récit abrahamique des Chapitres 12-25 relate un ensemble d’évènements qui s’articulent librement autour de l’Alliance. Celle-ci va lier Abraham, un homme honnête et juste, à Yahvé qui lui donnera la terre de Canaan et le bénira pour la postérité en reconnaissance d’une loyauté absolue. Les trois grandes religions monothéistes dépeignent toutes Abraham comme le père fondateur du monothéisme et l’archétype du parfait croyant. Mais l’image qu’elles en projettent est largement idéalisée par rapport à celle que l’on retrouve dans le texte. Elle s’est formée au fil des siècles à partir du récit de l’Alliance, largement augmentée de traditions, d’interprétations et de superlatifs bienveillants.

 

Mythe, fabulation ou histoire? Aucune trace de ces personnages n’a été retrouvée malgré d’innombrables fouilles archéologiques. À ce jour, aucun texte, statue, effigie, ruine, ou fresque de cette période du Bronze moyen n’a été mis à jour qui témoigne de l’existence des Patriarches ou de leur pensée fondatrice. Bien au contraire, il semble que les fouilles n’ont servi qu’à souligner les nombreuses contradictions qui existent entre le récit biblique et les données historiques. Or, est-il vraiment réaliste de croire qu’une poignée d’hommes à l’origine de l’une des plus importantes révolutions religieuses de l’histoire de l’humanité n’aient laissé derrière eux aucun vestige? C’est pourtant le constat troublant derrière lequel la communauté scientifique se range lorsqu’elle affirme que ce récit, pilier de notre civilisation n’est qu’un mythe qui ne repose sur aucune base historique. Même si cette histoire avait été transmise par voie orale, comment expliquer que l’émergence d’une telle religion, en nette opposition avec les croyances païennes de l’époque et inaugurant un nouveau type de relation avec Dieu, n’ait laissé aucune trace tangible?

 

La lecture attentive du texte soulève de nombreuses questions auxquelles l’interprétation classique peine toujours à répondre de façon satisfaisante. Le récit, qui fait état de rituels païens (Gn 15), ne porte aucun jugement sur Rachel, la femme d’Isaac, lorsqu’elle se sauve avec les idoles de son père. Il n’explique pas pourquoi Abraham était marié à sa demi-sœur Sarah et pourquoi Ismaël n’était pas suffisamment digne d’être l’héritier d’Abraham. Seule la tradition rabbinique offre des réponses. Mais se pourrait-il qu’elle fasse fausse route lorsqu’elle prétend qu’Ismaël était un fils indigne et qu’Abraham, en total désaccord avec son père, détestait les idoles? La tradition aurait-elle induit les chercheurs en erreur en les conduisant sur une fausse piste? En Égypte, en Mésopotamie et ailleurs, l’exercice du pouvoir a longtemps revêtu une dimension sacrée : ce privilège était conféré au roi par une divinité locale. En contrepartie, le roi agissait comme grand prêtre du culte (la reine Elizabeth II joue toujours le rôle de Gouverneur suprême de l'Église d'Angleterre). Un rien sépare le représentant de Dieu sur terre de Dieu lui-même. Faut-il s’étonner dès lors que de nombreux pharaons et rois de l’Antiquité aient été déifiés de leur vivant? Qui est donc ce « Yavhé » qui s’est révélé à Abraham et aux Patriarches?

 

La réponse se trouve peut-être dans la solution d’une énigme millénaire. Depuis des siècles, les théologiens s’interrogent sur la présence des appellations Yahvé et Élohim au sens de « Dieu » dans la Bible. Jean Astruc, médecin de Louis XIV, fut le premier à émettre l’idée que ces termes seraient le résultat d’un assemblage de différentes sources. Mais c’est Julius Wellhausen, à la fin du 19e siècle, qui a développé la théorie documentaire et en a fait un véritable champ d’analyse. Il estime que le récit abrahamique, à l’instar d’autres récits du Pentateuque, aurait été transmis par voie orale et aurait ainsi évolué différemment dans les régions du sud et du nord d’Israël. Plusieurs « versions » auraient été plus tard combinées en une seule. De ce travail d’assemblage aurait résulté les quelques incohérences que l’on retrouve dans le texte. Mais si cette hypothèse fut admise pendant près de deux siècles, de nombreux spécialistes, dont Thomas Römer, Albert de Pury et Ralph Rendtorff sont plutôt d’avis que la théorie documentaire ne permet pas de résoudre l’ensemble du problème et que les termes Yahvé et Élohim apparaissaient peut-être déjà dans le texte d’origine.[i] Mais si tel est le cas, comment expliquer leur présence côte à côte dans la version « officielle »?

 

Vestige d’un véritable traité historique?

 

Il apparaît de plus en plus clair que les premiers textes de la Bible ont été inspirés par d’anciens récits sumériens. Le thème de la création fait écho à l'Énûma élish; le déluge de Noé s’apparente au récit de Gilgamesh; et les lois de Moïse ne sont pas sans rappeler le Code de Hammourabi. La découverte récente à Tayinat par le professeur Timothy Harrisson de l’Université de Toronto d’une tablette datant d’environ 670 avant J.-C. fournit peut-être un précieux argument en faveur de la théorie que je défends. Le professeur explique qu’il s’agit d’un « traité entre le puissant roi assyrien Esarhaddon et ses États vassaux les plus faibles, écrit dans un langage très stéréotypé et très similaire dans la forme et le style à l’histoire de l’Alliance d’Abraham avec Dieu dans la Bible hébraïque ». La question se pose : le récit abrahamique est-il celui d’une alliance religieuse ou politique? Pourquoi le récit biblique ne proviendrait-il pas d’un véritable traité historique qui aurait pris une dimension mythique avec le temps? Les mythes découlent souvent d’une certaine déformation de l’histoire, et non l’inverse.

 

Dans mon essai historique Quiproquo sur Dieu, je tente de démontrer, à partir de la mise en évidence de preuves logiques, chronologiques et dendrochronologiques, que le récit de l’Alliance biblique n’avait à l’origine – et contre toute attente – rien de religieux et relatait plutôt les circonstances entourant une alliance politique conclue entre un roi amorrite (en l’occurrence Yavhé-Hammourabi) et un nomade issu du même clan (Abraham). Ce dernier est installé comme gouverneur de la région de Canaan. Son rôle : être loyal à l’autorité centrale et faire respecter les lois. Conclue à une époque lointaine où la sédentarisation n’était pas encore acquise, cette Alliance revêtira une importance capitale pour le peuple hébreu encore nomade, en lui attribuant une terre et des lois. Voilà qui expliquerait pourquoi les spécialistes, en recherchant les traces d’une nouvelle religion, se sont heurtés à une solution impossible, ou plutôt à l’impossibilité d’une réponse.

 

Pour saisir la portée de cette interprétation, faisons fi de tout préjugé et abordons le récit sous un regard neuf. Faisons abstraction du principe sacro-saint d’unicité. Cessons de voir en Yahvé et Élohim les deux facettes d’un même Dieu et traitons-les comme deux entités distinctes : prêtons à Yahvé une dimension humaine, tout en continuant à accorder une nature « divine » à Élohim. C’est ce que j’appelle l’ « exégèse dissociative ».

 

À présent, le texte peut être abordé comme un récit monolithe et non comme un assemblage de sources.

 

Dans l’ensemble, il est surprenant de voir avec quelle minutie le récit de cette alliance « politique » a été conservé. Il est également étonnant de voir à quel point le principe d’unicité  (Yavhé=Elohim) est parvenu à confondre des générations d’exégètes. À leur décharge, plusieurs erreurs de substitution ajoutent à la confusion. En effet, comme le principe d’unicité fait depuis toujours partie intégrante de la tradition rabbinique, certains scribes auront tout naturellement privilégié le terme « Yahvé » plutôt que celui d’ « Élohim » - ou vice-versa. Chaque fois qu’un de ces termes apparaît dans le texte, il est donc prudent de s’interroger sur la nature du personnage qu’il est sensé représenter (suzerain ou divinité?) en fonction du contexte et de procéder aux restitutions qui s’imposent: le terme « Yahvé » devrait toujours être associé à une nature anthropomorphique, donc humaine, alors que le terme « Élohim » devrait identifier l’être immatériel, le divin.

 

Une relecture éclairante

 

Cette première étape franchie, le texte apparaît sous un jour nouveau et nettement plus cohérent. La causalité des évènements transcende le récit avec beaucoup de clarté : ils permettent d’établir, de confirmer et de renforcer une alliance qui vise la domination d’une région, dont Sodome sera le centre de résistance névralgique.

 

Pas étonnant que l’histoire débouche rapidement sur le Chapitre 14 de la Genèse : la Guerre des Rois. Loin d’être un épisode accessoire comme semblent toujours le croire les exégètes[ii], cette action militaire est d’une importance décisive pour la suite du récit et elle met en évidence la nécessité de conclure une alliance.

 

Une relecture attentive, inclusive et contextuelle du récit mettant en scène un « Yahvé » souverain peut se résumer comme suit :


Pour mater les habitants de Sodome qui se révoltent après 13 années de servitude, quatre rois étrangers pillent la ville et emportent les hommes et le butin (Gn14:5). Apprenant que son neveu Lot a été fait prisonnier, Abraham part à leur trousse avec trois cent dix-huit hommes, les défait et récupère les biens et son neveu (Gn 14:16).


Normalement, les rois devraient chercher à se venger, mais il n’en est rien. Par contre, est-ce pure coïncidence si c’est précisément Sodome que « Yahvé »détruira un peu plus tard? Ces deux évènements ne seraient-ils pas liés à l’insubordination de cette ville? Dans l’affirmative, posons que « Yahvé » est l’un de ces quatre rois qui reviennent leur infliger une correction. Si Abraham refuse toute rétribution pour l’aide qu’il vient d’apporter aux gens de Sodome (Gn 14:16), c’est qu’il respecte les Sodomites et préfère ne pas abuser de la situation. Il évite ainsi de s’attirer davantage le courroux de « Yahvé » en profitant de son butin. Le verset Gn 14:22 dans le texte massorétique détient peut-être un élément de réponse:


« וארץ׃ שמים קנה עליון אל אל־יהוה ידי הרימתי סדם אל־מלך אברם ויאמר 14:22 »


Le verbe « רום » (numéro Strong H7311 - ruwm) est un hiphil au parfait qui indique une action accomplie. [iii] Dans l’interprétation classique, Abraham dit : « j’ai levé la main vers Yahvé » généralement compris dans le sens de « pour jurer ». L’exégèse dissociative nous amène plutôt à conclure qu’il a « levé la mainsur Yahvé » pour le frapper, ce qui confirmerait effectivement la participation de Yahvé à cette guerre. Le lexique biblique BlueLetter donne du crédit à cette interprétation en confirmant que « יד » (numéro Strong H3027 - yad), la main, est aussi utilisé dans la Bible au sens figuré de « force, puissance »[iv].

Si cette nouvelle interprétation va à l’encontre des enseignements théologiques, elle établit également un nouveau cadre à l’intérieur duquel décoder la suite du récit.

Venant de subir un revers militaire, mais cherchant malgré tout à conserver la mainmise sur cette région éloignée, « Yahvé » comprend qu’il n’aura d’autre choix que de combattre Abraham ou d’en faire son allié (Gn 15:1). Comme il a besoin d’un homme fiable pour faire respecter ses lois et maintenir l’ordre, il trouve plus sage de faire alliance avec lui. Il faut comprendre que « Yavhé-Hammourabi » n’en est encore qu’au début de son règne et qu’il cherche à obtenir des alliés fiables qui lui permettent d’assurer son pouvoir. Bon diplomate, Abraham s’engage à se soumettre à ce nouveau maître, en échange de quoi, lui et ses descendants jouiront de la terre et d’une protection (Gn15:18).

Le problème de la descendance se pose, car il importe d’assurer la stabilité dans la région. Demi-frère de Sarah, Abraham est incapable d’avoir un enfant avec elle. Sarah lui offre donc de coucher avec Hagar, son esclave égyptienne, et Ismaël vient au monde (Gn 16:2). Mais voilà, il n’est pas question pour « Yahvé » que le fils d’une esclave égyptienne hérite d’un territoire aussi important. Il promet donc à Abraham de lui donner un fils par Sarah (Gn 17:16).


Même s’il est dit clairement qu’Abraham était marié à sa demi-sœur, les interprétations théologiques suggèrent une autre explication que l’inceste. Pourtant, l’endogamie était déjà pratique courante dans les royautés et autres familles de pouvoir, car elle permettait d’éviter les réclamations de droit à l’héritage par les parties extérieures.[v]


Sensible aux rumeurs qui lui parviennent à propos des citoyens de Sodome qui cherchent toujours à se rebeller, « Yahvé » annonce à Abraham son intention de détruire la ville pour faire un exemple (Gn 18:20). Abraham, qui semble tenir les Sodomites en estime, cherche à l’en dissuader en faisant appel à son sens de la justice, mais en vain (Gn 19:24).


Gn 18:16-33 s’inscrit parmi les nombreux passages de la Bible qui soulèvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses. Abraham discute et négocie avec « Dieu ».[vi] Or, l’idée même du marchandage ne présuppose-t-elle pas que chaque partie a quelque chose de valable à échanger avec l’autre, et qu’il y a une certaine égalité de statut (mais pas forcément de pouvoir) entre elles? Voilà qui paraît incompatible, voire blasphématoire, spécialement s’agissant d’un dieu omniscient. Par ailleurs, si les gens de la ville « sodomisent » les messagers qu’envoie « Yahvé-Hammourabi » dans le but de s’enquérir de l’état de révolte, ce n’est pas pour assouvir leurs bas instincts, mais pour leur faire subir cette humiliation qu’ils éprouvent eux-mêmes, depuis plus d’une décennie, en temps que peuple conquis.[vii] Voilà pourquoi ils refusent les filles vierges de Lot.


L’histoire d’Abimélec montre comment la nouvelle autorité d’Abraham est contestée. Ce rebelle pousse l’audace jusqu’à s’emparer de Sarah (Gn 20:2). En le menaçant de représailles et en apportant un soutien indéfectible à Abraham, « Yahvé » réussira à l’imposer comme son digne représentant dans la région. Abimélec n’a d’autre choix que de se soumettre à ce nouveau pouvoir. Après s’être assuré du respect dû à son rang, il conclut à son tour une alliance avec Abraham (Gn 21:23).


Voyant le couple vieillir, « Yahvé » comprend que le temps presse et qu’il lui faut agir. Une lecture attentive du récit confirme que c’est bien « Yahvé » qui « visite » Sarah (Gn 21:1). Tant que ce « Yahvé » est perçu comme une divinité, on déduit que son intervention est d’ordre miraculeux, mais si c’est un homme, cette litote est on ne peut plus explicite. En mettant Sarah enceinte d'Isaac, « Yahvé » assure l’héritage à sa propredescendance. Et comme Abraham est le demi-frère de Sarah, Isaac lui est aussi lié par le sang.


L’épisode tragique de la demande de sacrifice qui incarne le symbole ultime de soumission et de loyauté d’Abraham et qui va mener au renouvellement de l’alliance, doit également être revu dans ce contexte militaire.


Si Isaac est le fils naturel de « Yahvé », cette demande est totalement irrationnelle, car Isaac est le fils de la promesse, engendré précisément dans le but d’hériter. Par contre, comme Ismaël est le seul fils né de la semence d’Abraham et qu’il est par surcroît l’aîné d’Isaac, il pourrait très bien prétendre au titre d’héritier. Comme ce dernier représente une véritable menace, on s’attendrait tout naturellement à ce que « Yahvé » demande à Abraham de sacrifier Ismaël,  « son fils, son unique », car ce dernier est bien le seul fils issu de sa semence.


Si cette analyse remet en question l’interprétation théologique classique, elle est soutenue par un argument de poids : en effet, les musulmans s’opposent aux juifs et aux chrétiens sur ce point et soutiennent qu’Ismaël est le fils demandé en sacrifice. Et comme le Coran ne fait mention que d’un « fils », le texte biblique d’origine ne précisait probablement pas de nom. Des scribes bien intentionnés l’y auront inséré plus tard pour « clarifier » le texte et de le rendre conforme à la doctrine.

 

Conclusion

 

Cette brève introduction à l’exégèse dissociative devrait permettre au lecteur de réaliser que les différentes composantes du récit abrahamique s’inscrivent dans une parfaite logique militaire.

 

En faisant de la Guerre des Rois la pierre angulaire sur laquelle repose l’alliance avec Abraham, l’exégèse dissociative permet une lecture radicalement différente et beaucoup plus économe du récit des Patriarches. La restitution des termes Yahvé et Élohim en fonction du contexte sémantique permet de rétablir le trialogue et de donner au texte un sens véritable. Les incohérences disparaissent et la lecture littérale, nettoyée de ses contresens, apporte enfin des réponses simples et rationnelles aux nombreuses questions qui préoccupent toujours les exégètes. Voilà qui tend à prouver qu’Abraham était païen et qu’il n’a jamais cherché à révolutionner la religion de Canaan. En concluant une alliance avec Hammourabi, son « Yavhé », son seigneur-suzerain, plutôt qu’avec Dieu, Abraham prend possession de la terre d’Israël et en devient le père fondateur, au sens propre et figuré.

 

Si l’interprétation générale éclaire d’un jour nouveau et réaliste ce récit millénaire, l’étude détaillée présentée dans Quiproquo sur Dieu confirme que les composantes s’assemblent jusque dans les moindres détails. Par exemple, si l’âge des personnages paraît fantaisiste, c’est uniquement parce que les Babyloniens utilisaient la base sexagésimale (60) pour leurs calculs. Dès qu’ils sont transposés dans le système décimal actuellement en usage, une chimie étonnante s’opère et le récit biblique trouve une correspondance parfaite avec l’histoire de la région et le règne du roi Hammourabi.

 

Les « coïncidences » étant maintenant beaucoup trop nombreuses pour être invoquées, le lecteur en arrive à la conclusion que le texte est bel et bien d’origine et que le principe d’unicité qui a guidé les recherches historico-critiques jusqu’à maintenant est postérieur à sa rédaction, de même que l’interprétation théologique qui en découle. Mais du même souffle, cette admission oblige à reconnaître que l’objectif recherché par  « Yahvé-Hammourabi » dans cette alliance visait bien davantage le contrôle de Canaan et de la rebelle cité de Sodome que l’instauration d’une nouvelle religion. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans l’esprit de ses descendants, que cette alliance et ce seigneur prendront une dimension mythique et que leur histoire sera finalement intégrée à la Bible comme récit fondateur.

 

 

NOTES

[i] Voir: Albert de Pury, Thomas Römer, Le Pentateuque en question: les origines et la composition des cinq premiers livres de la Bible à la lumière des recherches récentes, Labor et Fides, 2002 (édition originale 1989), p.80 et 

 

[ii] A. de Pury n’hésite pas à qualifier Gn 14 de « bloc erratique ». Voir A. de Pury, Gn 12-36 dans Thomas Römer, Philippe Abadie, Jean-Daniel Macchi, Christophe Nihan, Introduction à l'Ancien Testament, Monde de la bible ; no 49, Labor et Fides, 2004, p.152

 

[iii] Blue Letter Bible. "Book of Beginnings - Genesis 14 - (DBY - Darby Translation)." Blue Letter Bible. 1996-2010. 1 Feb 2010. < http://www.blueletterbible.org/Bible.cfm?b=Gen&c=14#conc/22http://www.blueletterbible.org/Bible.cfm?b=Gen&c=14&t=DBY >

 

[iv] Blue Letter Bible. "Book of Beginnings - Genesis 14 - (DBY - Darby Translation)." Blue Letter Bible. 1996-2010. 1 Feb 2010. < http://www.blueletterbible.org/lang/lexicon/Lexicon.cfm?Strongs=H3027 >

 

[v] A. Van Selms, Marriage and Family Life in Ugaritic Literature, Luzac, 1954, p.18

[vi] Thomas Bolin, The Role of Exchange in Ancient Mediterranean Religion and Its Implications for Reading Genesis 18-19, Journal for the Study of the Old Testament 29.1 (2004): 37-56

Robert Davidson, Genesis 12-50, Cambridge University Press, 1979

 

[vii] James D. G. Dunn, John William Rogerson, Eerdmans commentary on the Bible, Wm.B.Eerdmans Publishing Co., 2003, p. 53

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.