LE RÉCIT
ABRAHAMIQUE SOUS ENQUÊTE, par Bernard
Lamborelle (Bernard Lamborelle
est diplômé de l’École de Technologie Supérieure de l’Université du
Québec (1990). Étudiant libre à la Faculté de théologie et de science
des religions de l’Université de Montréal, il se passionne pour
l’histoire du Moyen-Orient et l’origine des religions monothéistes
depuis une dizaine d’années. Il est l’auteur de l’essai
historique Quiproquo sur Dieu – 3 500 ans pour
élucider la véritable identité du « Seigneur » d’Abraham,
Editas, mai 2009. ISBN: 978-2-923369-12-9. http://www.quiproquo.ca ) Même si de très
nombreux rois, pharaons et empereurs de l'Antiquité ont été déifiés et
vénérés de leur vivant, personne n'avait encore osé poser la question:
qui est donc ce « Seigneur » qui a fait alliance avec Abraham en lui
offrant la « terre promise » en échange d’une foi exclusive,
absolue et inébranlable? Le récit des
Patriarches raconte le destin fascinant d’Abraham et de ses
descendants, humbles bergers vivant en « terre sainte » il y a 3 500
ans, et de la relation exceptionnelle qu’ils établissent et
entretiennent avec un nouveau Dieu : Yahvé. C’est dans ce récit que
Dieu se révèle à Abraham et conclut une Alliance avec lui, en
reconnaissance d’une foi exclusive, absolue et inébranlable. Juifs,
chrétiens et musulmans reconnaissent en cet épisode l’élément fondateur
des trois grandes religions monothéistes et confèrent aux Patriarches
le titre bienveillant de « pères fondateurs ». Les origines de
la Bible Nous savons
aujourd’hui que la Bible (du grec biblia «
ensemble de livres ») fut vraisemblablement assemblée entre les 6e et
5e siècles avant J.-C. alors que les
juifs étaient en exil à Babylone, ou après leur retour. Le récit
abrahamique des Chapitres 12-25 relate un ensemble d’évènements qui
s’articulent librement autour de l’Alliance. Celle-ci va lier Abraham,
un homme honnête et juste, à Yahvé qui lui donnera la terre de Canaan
et le bénira pour la postérité en reconnaissance d’une loyauté absolue.
Les trois grandes religions monothéistes dépeignent toutes Abraham
comme le père fondateur du monothéisme et l’archétype du parfait
croyant. Mais l’image qu’elles en projettent est largement idéalisée
par rapport à celle que l’on retrouve dans le texte. Elle s’est formée
au fil des siècles à partir du récit de l’Alliance, largement augmentée
de traditions, d’interprétations et de superlatifs bienveillants. Mythe,
fabulation ou histoire? Aucune trace de ces personnages n’a été
retrouvée malgré d’innombrables fouilles archéologiques. À ce jour,
aucun texte, statue, effigie, ruine, ou fresque de cette période du
Bronze moyen n’a été mis à jour qui témoigne de l’existence des
Patriarches ou de leur pensée fondatrice. Bien au contraire, il semble
que les fouilles n’ont servi qu’à souligner les nombreuses
contradictions qui existent entre le récit biblique et les données
historiques. Or, est-il vraiment réaliste de croire qu’une poignée
d’hommes à l’origine de l’une des plus importantes révolutions
religieuses de l’histoire de l’humanité n’aient laissé derrière eux
aucun vestige? C’est pourtant le constat troublant derrière lequel la
communauté scientifique se range lorsqu’elle affirme que ce récit,
pilier de notre civilisation n’est qu’un mythe qui ne repose sur aucune
base historique. Même si cette histoire avait été transmise par voie
orale, comment expliquer que l’émergence d’une telle religion, en nette
opposition avec les croyances païennes de l’époque et inaugurant un
nouveau type de relation avec Dieu, n’ait laissé aucune trace tangible? La lecture
attentive du texte soulève de nombreuses questions auxquelles
l’interprétation classique peine toujours à répondre de façon
satisfaisante. Le récit, qui fait état de rituels païens (Gn 15), ne
porte aucun jugement sur Rachel, la femme d’Isaac, lorsqu’elle se sauve
avec les idoles de son père. Il n’explique pas pourquoi Abraham était
marié à sa demi-sœur Sarah et pourquoi Ismaël n’était pas suffisamment
digne d’être l’héritier d’Abraham. Seule la tradition rabbinique offre
des réponses. Mais se pourrait-il qu’elle fasse fausse route
lorsqu’elle prétend qu’Ismaël était un fils indigne et qu’Abraham, en
total désaccord avec son père, détestait les idoles? La tradition
aurait-elle induit les chercheurs en erreur en les conduisant sur une
fausse piste? En Égypte, en Mésopotamie et ailleurs, l’exercice du
pouvoir a longtemps revêtu une dimension sacrée : ce privilège était
conféré au roi par une divinité locale. En contrepartie, le roi
agissait comme grand prêtre du culte (la reine Elizabeth II joue
toujours le rôle de Gouverneur suprême de l'Église d'Angleterre). Un
rien sépare le représentant de Dieu sur terre de Dieu lui-même. Faut-il
s’étonner dès lors que de nombreux pharaons et rois de l’Antiquité
aient été déifiés de leur vivant? Qui est donc ce « Yavhé » qui s’est
révélé à Abraham et aux Patriarches? La réponse se
trouve peut-être dans la solution d’une énigme millénaire. Depuis des
siècles, les théologiens s’interrogent sur la présence des appellations
Yahvé et Élohim au sens de « Dieu » dans la Bible. Jean Astruc, médecin
de Louis XIV, fut le premier à émettre l’idée que ces termes seraient
le résultat d’un assemblage de différentes sources. Mais c’est Julius
Wellhausen, à la fin du 19e siècle, qui
a développé la théorie documentaire et en a fait un véritable champ
d’analyse. Il estime que le récit abrahamique, à l’instar d’autres
récits du Pentateuque, aurait été transmis par voie orale et aurait
ainsi évolué différemment dans les régions du sud et du nord d’Israël.
Plusieurs « versions » auraient été plus tard combinées en une seule.
De ce travail d’assemblage aurait résulté les quelques incohérences que
l’on retrouve dans le texte. Mais si cette hypothèse fut admise pendant
près de deux siècles, de nombreux spécialistes, dont Thomas Römer,
Albert de Pury et Ralph Rendtorff sont plutôt d’avis que la théorie
documentaire ne permet pas de résoudre l’ensemble du problème et que
les termes Yahvé et Élohim apparaissaient peut-être déjà dans le texte
d’origine.[i] Mais
si tel est le cas, comment expliquer leur présence côte à côte dans la
version « officielle »? Vestige d’un
véritable traité historique? Il apparaît de
plus en plus clair que les premiers textes de la Bible ont été inspirés
par d’anciens récits sumériens. Le thème de la création fait écho à
l'Énûma élish; le déluge de Noé s’apparente au récit de Gilgamesh; et
les lois de Moïse ne sont pas sans rappeler le Code de Hammourabi. La
découverte récente à Tayinat par le professeur Timothy Harrisson de
l’Université de Toronto d’une tablette datant d’environ 670 avant J.-C.
fournit peut-être un précieux argument en faveur de la théorie que je
défends. Le professeur explique qu’il s’agit d’un «
traité entre le puissant roi assyrien Esarhaddon et ses États vassaux
les plus faibles, écrit dans un langage très stéréotypé et
très similaire dans la forme et le style à l’histoire de l’Alliance
d’Abraham avec Dieu dans la Bible hébraïque ». La
question se pose : le récit abrahamique est-il celui d’une alliance
religieuse ou politique? Pourquoi le récit biblique ne proviendrait-il
pas d’un véritable traité historique qui aurait pris une dimension
mythique avec le temps? Les mythes découlent souvent d’une certaine
déformation de l’histoire, et non l’inverse. Dans mon essai
historique Quiproquo sur Dieu, je tente de
démontrer, à partir de la mise en évidence de preuves logiques,
chronologiques et dendrochronologiques, que le récit de l’Alliance
biblique n’avait à l’origine – et contre toute attente – rien de
religieux et relatait plutôt les circonstances entourant une alliance
politique conclue entre un roi amorrite (en l’occurrence
Yavhé-Hammourabi) et un nomade issu du même clan (Abraham). Ce dernier
est installé comme gouverneur de la région de Canaan. Son rôle : être
loyal à l’autorité centrale et faire respecter les lois. Conclue à une
époque lointaine où la sédentarisation n’était pas encore acquise,
cette Alliance revêtira une importance capitale pour le peuple hébreu
encore nomade, en lui attribuant une terre et des lois. Voilà qui
expliquerait pourquoi les spécialistes, en recherchant les traces d’une
nouvelle religion, se sont heurtés à une solution impossible, ou plutôt
à l’impossibilité d’une réponse. Pour saisir la
portée de cette interprétation, faisons fi de tout préjugé et abordons
le récit sous un regard neuf. Faisons abstraction du principe
sacro-saint d’unicité. Cessons de voir en Yahvé et Élohim les deux
facettes d’un même Dieu et traitons-les comme deux entités distinctes :
prêtons à Yahvé une dimension humaine, tout en continuant à accorder
une nature « divine » à Élohim. C’est ce que j’appelle l’ « exégèse
dissociative ». À présent, le
texte peut être abordé comme un récit monolithe et non comme un
assemblage de sources. Dans
l’ensemble, il est surprenant de voir avec quelle minutie le récit de
cette alliance « politique » a été conservé. Il est également étonnant
de voir à quel point le principe d’unicité (Yavhé=Elohim) est
parvenu à confondre des générations d’exégètes. À leur décharge,
plusieurs erreurs de substitution ajoutent à la confusion. En effet,
comme le principe d’unicité fait depuis toujours partie intégrante de
la tradition rabbinique, certains scribes auront tout naturellement
privilégié le terme « Yahvé » plutôt que celui d’ « Élohim » - ou
vice-versa. Chaque fois qu’un de ces termes apparaît dans le texte, il
est donc prudent de s’interroger sur la nature du personnage qu’il est
sensé représenter (suzerain ou divinité?) en fonction du contexte et de
procéder aux restitutions qui s’imposent: le terme « Yahvé » devrait
toujours être associé à une nature anthropomorphique, donc humaine,
alors que le terme « Élohim » devrait identifier l’être immatériel, le
divin. Une relecture
éclairante Cette première
étape franchie, le texte apparaît sous un jour nouveau et nettement
plus cohérent. La causalité des évènements transcende le récit avec
beaucoup de clarté : ils permettent d’établir, de confirmer et de
renforcer une alliance qui vise la domination d’une région, dont Sodome
sera le centre de résistance névralgique. Pas étonnant
que l’histoire débouche rapidement sur le Chapitre 14 de la Genèse : la
Guerre des Rois. Loin d’être un épisode accessoire comme semblent
toujours le croire les exégètes[ii],
cette action militaire est d’une importance décisive pour la suite du
récit et elle met en évidence la nécessité de conclure une alliance. Une relecture
attentive, inclusive et contextuelle du récit mettant en scène un
« Yahvé » souverain peut se
résumer comme suit : Pour mater les
habitants de Sodome qui se révoltent après 13
années de servitude, quatre rois étrangers pillent la ville et
emportent les hommes et le butin (Gn14:5). Apprenant que son neveu Lot
a été fait prisonnier, Abraham part à leur trousse avec trois cent
dix-huit hommes, les défait et récupère les biens et son neveu (Gn
14:16). Normalement,
les rois devraient chercher à se venger, mais il n’en est rien. Par
contre, est-ce pure coïncidence si c’est précisément Sodome que
« Yahvé »détruira un peu plus tard? Ces
deux évènements ne seraient-ils pas liés à l’insubordination de cette
ville? Dans l’affirmative, posons que « Yahvé » est
l’un de ces quatre rois qui reviennent leur infliger une correction. Si
Abraham refuse toute rétribution pour l’aide qu’il vient d’apporter aux
gens de Sodome (Gn 14:16), c’est qu’il respecte les Sodomites et
préfère ne pas abuser de la situation. Il évite ainsi de s’attirer
davantage le courroux de « Yahvé »
en profitant de son butin. Le
verset Gn 14:22 dans le texte massorétique détient peut-être un élément
de réponse: « וארץ׃ שמים קנה עליון אל אל־יהוה ידי הרימתי סדם אל־מלך אברם ויאמר 14:22 » Le verbe « רום
» (numéro Strong H7311 - ruwm) est
un hiphil au parfait qui indique
une action accomplie. [iii] Dans
l’interprétation classique, Abraham dit : « j’ai levé
la main vers Yahvé
» généralement compris dans le sens de « pour jurer
». L’exégèse dissociative nous amène plutôt à conclure qu’il a
« levé la mainsur Yahvé »
pour le frapper, ce qui confirmerait effectivement la participation
de Yahvé à cette guerre. Le
lexique biblique BlueLetter donne du crédit à cette interprétation en
confirmant que « יד » (numéro Strong H3027 - yad),
la main, est aussi utilisé dans la Bible au sens figuré de « force,
puissance »[iv]. Si cette
nouvelle interprétation va à l’encontre des enseignements théologiques,
elle établit également un nouveau cadre à l’intérieur duquel décoder la
suite du récit. Venant de subir
un revers militaire, mais cherchant malgré tout à conserver la mainmise
sur cette région éloignée, « Yahvé » comprend qu’il
n’aura d’autre choix que de combattre Abraham ou d’en faire son allié
(Gn 15:1). Comme il a besoin d’un homme fiable pour faire respecter ses
lois et maintenir l’ordre, il trouve plus sage de faire alliance avec
lui. Il faut comprendre que « Yavhé-Hammourabi » n’en est encore qu’au
début de son règne et qu’il cherche à obtenir des alliés fiables qui
lui permettent d’assurer son pouvoir. Bon diplomate, Abraham s’engage à
se soumettre à ce nouveau maître, en échange de quoi, lui et ses
descendants jouiront de la terre et d’une protection (Gn15:18). Le problème de
la descendance se pose, car il importe d’assurer la
stabilité dans la région. Demi-frère de Sarah, Abraham est incapable
d’avoir un enfant avec elle. Sarah lui offre donc de coucher avec
Hagar, son esclave égyptienne, et Ismaël vient au monde (Gn 16:2). Mais
voilà, il n’est pas question pour « Yahvé » que le fils d’une esclave
égyptienne hérite d’un territoire aussi important. Il promet donc à
Abraham de lui donner un fils par Sarah (Gn 17:16). Même s’il est
dit clairement qu’Abraham était marié à sa demi-sœur, les
interprétations théologiques suggèrent une autre explication que
l’inceste. Pourtant, l’endogamie était déjà pratique courante dans les
royautés et autres familles de pouvoir, car elle permettait d’éviter
les réclamations de droit à l’héritage par les parties extérieures.[v] Sensible aux
rumeurs qui lui parviennent à propos des citoyens de Sodome qui
cherchent toujours à se rebeller, « Yahvé » annonce
à Abraham son intention de détruire la ville pour faire un exemple (Gn
18:20). Abraham, qui semble tenir les Sodomites en estime, cherche à
l’en dissuader en faisant appel à son sens de la justice, mais en vain
(Gn 19:24). Gn 18:16-33
s’inscrit parmi les nombreux passages de la Bible qui soulèvent plus de
questions qu’ils n’apportent de réponses. Abraham discute et négocie
avec « Dieu ».[vi] Or,
l’idée même du marchandage ne présuppose-t-elle pas que chaque partie a
quelque chose de valable à échanger avec l’autre, et qu’il y a une
certaine égalité de statut (mais pas forcément de pouvoir) entre elles?
Voilà qui paraît incompatible, voire blasphématoire, spécialement
s’agissant d’un dieu omniscient. Par ailleurs, si les gens de la ville
« sodomisent » les messagers qu’envoie « Yahvé-Hammourabi
» dans le but de s’enquérir de l’état de révolte,
ce n’est pas pour assouvir leurs bas instincts, mais pour leur faire
subir cette humiliation qu’ils éprouvent eux-mêmes, depuis plus d’une
décennie, en temps que peuple conquis.[vii] Voilà
pourquoi ils refusent les filles vierges de Lot. L’histoire
d’Abimélec montre comment la nouvelle autorité d’Abraham est contestée.
Ce rebelle pousse l’audace jusqu’à s’emparer de Sarah (Gn 20:2). En le
menaçant de représailles et en apportant un soutien indéfectible à
Abraham, « Yahvé » réussira à l’imposer comme son digne
représentant dans la région. Abimélec n’a d’autre choix que de se
soumettre à ce nouveau pouvoir. Après s’être assuré du respect dû à son
rang, il conclut à son tour une alliance avec Abraham (Gn 21:23). Voyant le
couple vieillir, « Yahvé »
comprend que le temps presse et qu’il lui faut agir. Une lecture
attentive du récit confirme que c’est bien « Yahvé » qui « visite »
Sarah (Gn 21:1). Tant que ce « Yahvé » est perçu comme une divinité, on
déduit que son intervention est d’ordre miraculeux, mais si c’est un
homme, cette litote est on ne peut plus explicite. En mettant Sarah
enceinte d'Isaac, « Yahvé » assure l’héritage à sa propredescendance.
Et comme Abraham est le demi-frère de Sarah, Isaac lui est aussi lié
par le sang. L’épisode
tragique de la demande de sacrifice qui incarne le symbole ultime de
soumission et de loyauté d’Abraham et qui va mener au renouvellement de
l’alliance, doit également être revu dans ce contexte militaire. Si Isaac est le
fils naturel de « Yahvé », cette demande est totalement irrationnelle,
car Isaac est le fils de la promesse, engendré précisément dans le but
d’hériter. Par contre, comme Ismaël est le seul fils né de la semence
d’Abraham et qu’il est par surcroît l’aîné d’Isaac, il pourrait très
bien prétendre au titre d’héritier. Comme ce dernier représente une
véritable menace, on s’attendrait tout naturellement à ce que « Yahvé »
demande à Abraham de sacrifier Ismaël, « son fils, son unique
», car ce dernier est bien le seul fils issu de sa semence. Si cette
analyse remet en question l’interprétation théologique classique, elle
est soutenue par un argument de poids : en effet, les musulmans
s’opposent aux juifs et aux chrétiens sur ce point et soutiennent
qu’Ismaël est le fils demandé en sacrifice. Et comme le Coran ne fait
mention que d’un « fils », le texte biblique d’origine ne précisait
probablement pas de nom. Des scribes bien intentionnés l’y auront
inséré plus tard pour « clarifier » le texte et de le rendre conforme à
la doctrine. Conclusion Cette brève
introduction à l’exégèse dissociative devrait permettre au lecteur de
réaliser que les différentes composantes du récit abrahamique
s’inscrivent dans une parfaite logique militaire. En faisant de
la Guerre des Rois la pierre angulaire sur laquelle repose l’alliance
avec Abraham, l’exégèse dissociative permet une lecture radicalement
différente et beaucoup plus économe du récit des Patriarches. La
restitution des termes Yahvé et Élohim en
fonction du contexte sémantique permet de rétablir le trialogue et de
donner au texte un sens véritable. Les incohérences disparaissent et la
lecture littérale, nettoyée de ses contresens, apporte enfin des
réponses simples et rationnelles aux nombreuses questions qui
préoccupent toujours les exégètes. Voilà qui tend à prouver qu’Abraham
était païen et qu’il n’a jamais cherché à révolutionner la religion de
Canaan. En concluant une alliance avec Hammourabi, son « Yavhé »,
son seigneur-suzerain, plutôt qu’avec Dieu, Abraham prend possession de
la terre d’Israël et en devient le père fondateur, au sens propre et
figuré. Si
l’interprétation générale éclaire d’un jour nouveau et réaliste ce
récit millénaire, l’étude détaillée présentée dans Quiproquo
sur Dieu confirme que les composantes s’assemblent
jusque dans les moindres détails. Par exemple, si l’âge des personnages
paraît fantaisiste, c’est uniquement parce que les Babyloniens
utilisaient la base sexagésimale (60) pour leurs calculs. Dès qu’ils
sont transposés dans le système décimal actuellement en usage, une
chimie étonnante s’opère et le récit biblique trouve une correspondance
parfaite avec l’histoire de la région et le règne du roi Hammourabi. Les «
coïncidences » étant maintenant beaucoup trop nombreuses pour être
invoquées, le lecteur en arrive à la conclusion que le texte est bel et
bien d’origine et que le principe d’unicité qui a guidé les recherches
historico-critiques jusqu’à maintenant est postérieur à
sa rédaction, de même que l’interprétation théologique qui en découle.
Mais du même souffle, cette admission oblige à reconnaître que
l’objectif recherché par « Yahvé-Hammourabi »
dans cette alliance visait bien davantage le contrôle de Canaan et de
la rebelle cité de Sodome que l’instauration d’une nouvelle religion.
Ce n’est que beaucoup plus tard, dans l’esprit de ses descendants, que
cette alliance et ce seigneur prendront une dimension mythique et que
leur histoire sera finalement intégrée à la Bible comme récit fondateur. NOTES
[i] Voir:
Albert de Pury, Thomas Römer, Le Pentateuque en
question: les origines et la composition des cinq premiers livres de la
Bible à la lumière des recherches récentes, Labor et Fides,
2002 (édition originale 1989), p.80 et [ii] A.
de Pury n’hésite pas à qualifier Gn 14 de « bloc erratique ». Voir A.
de Pury, Gn 12-36 dans Thomas
Römer, Philippe Abadie, Jean-Daniel Macchi, Christophe Nihan, Introduction
à l'Ancien Testament, Monde de la bible ; no 49, Labor et
Fides, 2004, p.152 [iii] Blue
Letter Bible. "Book of Beginnings - Genesis 14 - (DBY - Darby
Translation)." Blue Letter Bible. 1996-2010. 1 Feb 2010. <
http://www.blueletterbible.org/Bible.cfm?b=Gen&c=14#conc/22http://www.blueletterbible.org/Bible.cfm?b=Gen&c=14&t=DBY
> [iv] Blue
Letter Bible. "Book of Beginnings - Genesis 14 - (DBY - Darby
Translation)." Blue Letter Bible. 1996-2010. 1 Feb 2010. <
http://www.blueletterbible.org/lang/lexicon/Lexicon.cfm?Strongs=H3027
> [v] A.
Van Selms, Marriage and Family Life in Ugaritic
Literature, Luzac, 1954, p.18 [vi] Thomas
Bolin, The Role of Exchange in Ancient Mediterranean
Religion and Its Implications for Reading Genesis 18-19,
Journal for the Study of the Old Testament 29.1 (2004): 37-56 Robert
Davidson, Genesis 12-50, Cambridge
University Press, 1979 [vii] James
D. G. Dunn, John William Rogerson, Eerdmans
commentary on the Bible, Wm.B.Eerdmans Publishing Co., 2003,
p. 53