Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.


RELIGION, SCIENCE ET RATIONALITÉ, par Fabrice Descamps
Quand j'étais adolescent et émargeais encore aux Jeunesses communistes, j'étais persuadé que les progrès de la science sonneraient bientôt le glas de la religion. A cette époque, les mythes cosmogoniques des religions me semblaient en effet incompatibles avec une vision scientifique du monde dont chaque découverte viendrait invalider un peu plus les naïves tentatives des récits sacrés pour donner quelque explication au monde. Je reconnaissais néanmoins aux religions le mérite d'avoir instillé à l'homme le besoin de comprendre l'univers qui l'entourait. Et le Christ était selon moi le " premier communiste du monde ".

 

Or force est de constater que le communisme est mort, je serais tenté d'ajouter " Dieu soit loué ", tandis que les religions prospèrent toujours. Et la fin du communisme a même redoré le blason d'une vieille idée du protestantisme américain, celle de la " manifest destiny " des États-Unis dans leur lutte contre le mal. Quelle ironie!

 

Loin de moi cependant l'envie de justifier en quoi que ce soit les vaines tentatives des fondamentalistes protestants pour défendre encore l'indéfendable, à savoir que le monde aurait bel et bien été créé en six jours. Je ne pense pas non plus que les juges américains puissent être pris en défaut quant à la sincérité de leurs opinions majoritairement chrétiennes et pourtant, jurisprudence après jurisprudence, ils réaffirment la scientificité du darwinisme quand il est attaqué par des tenants de l'intelligent design qui voudraient voir ce dernier enseigné à égalité avec le premier dans les écoles américaines. La querelle ne date pas d'hier puisque le démocrate William Jennings Bryan, un fameux démagogue que les Américains ont eu la sagesse de ne jamais élire président, en faisait dès 1920 un de ces chevaux de bataille (avec la prohibition, quel visionnaire!). On aurait donc quelque mal à placer les ennemis de la science systématiquement du côté des croyants ou des conservateurs, ce d'autant qu'aujourd'hui, la science est aussi attaquée sur son flanc gauche par les écologistes, athées pour la plupart.

 

Non, mon propos ici sera tout autre. Je voudrais montrer qu'il y a peut-être une raison encore plus essentielle de défendre, non telle ou telle religion en particulier, mais le besoin de religiosité en général, que cette raison a partie liée avec la science et la rationalité et que ce besoin de religiosité rend les religions indispensables et inévitables.

 

Il y a, en l'homme, une faiblesse congénitale que je n'assimilerai pas au péché originel mais que je n'interdirai pas à un chrétien fervent de tenir pour tel. La voici : il est beaucoup plus aisé de se dire rationnel que de l'être effectivement; on peut même savoir parfois que telle ou telle action est intrinsèquement mauvaise et ne pas pouvoir pourtant s'empêcher de l'accomplir.

 

Socrate, dans le Protagoras, estimait que l'acrasie, ou faiblesse de la volonté, était une impossibilité conceptuelle : on ne peut vraiment connaître le bien et accomplir le mal. Il serait en effet contradictoire, affirmait-il, que nous fussions persuadés que l'action A est mauvaise et l'accomplir néanmoins. Or c'est ce qui nous arrive tous les jours. Si je suis un gros fumeur, il y a de fortes chances pour que je sache que fumer nuit à ma santé mais que je ne puisse cependant pas m'empêcher de fumer. La philosophie analytique parle alors d'externalisme moral, c'est-à-dire que la rationalité ne contient en elle-même aucune motivation suffisante pour que nous agissions rationnellement même si nous savons pertinemment qu'agir rationnellement serait le mieux : le motif qui nous poussera à être finalement rationnels sera extérieur à la rationalité elle-même; il n'aura rien à voir avec la rationalité en soi, avec ses attendus et ses caractéristiques.

 

J'ai arrêté de fumer des cigarettes en 1989 alors que j'en étais à deux paquets par jour. Je savais que fumer était néfaste pour ma santé, je savais que ne pas fumer était une décision rationnelle et pourtant, ce n'est pas du tout un motif rationnel qui m'a finalement permis d'arrêter. On peut même dire que c'était le plus irrationnel qui se pût penser : ma future femme me prédit que je serais incapable d'arrêter car " j'étais trop peu courageux pour cela" (dixit), ce qui me vexa; je jetai alors mon dernier paquet de rage et je n'ai plus jamais fumé de cigarettes de ma vie depuis (je tiens à signaler cependant que je fume toujours le cigare, mais avec modération vu le prix du Havane en Europe!).

 

Cette expérience, pour banale qu'elle soit, n'en confirme pas moins la réalité que décrit l'externalisme moral : la décision d'être rationnel n'est en rien dictée par des motifs rationnels. On n'arrête pas de fumer parce que c'est bien. On arrête de fumer parce qu'on trouve la force de le vouloir. Et l'on ne trouve pas cette force dans le caractère rationnel de la décision en elle-même mais pour des raisons tout à fait contingentes et qui n'ont rien à voir avec elle.

 

Or, quand on y réfléchit bien, cela est évident! Car il n'est pas rationnel d'être rationnel. On est ou on n'est pas rationnel, point à la ligne. Mais on ne peut décider d'être rationnel pour des raisons rationnelles car, sinon, il s'agirait là d'une pétition de principe. Si, en effet, je vous demande d'être rationnel pour des raisons rationnelles, je présuppose ce qui n'est censé vous être octroyé qu'après votre décision d'être rationnel. Si vous décidez ainsi d'être rationnel pour des raisons rationnelles, c'est que vous étiez déjà rationnel avant même de prendre la décision de le devenir, donc vous n'avez pas besoin de prendre cette décision. Être rationnel pour des raisons rationnelles est donc une impossibilité logique.

 

Ces considérations ont une conséquence importante pour la rationalité en général. Jamais nous ne pourrons trouver de motifs rationnels d'être rationnels. La motivation dont nous aurons besoin pour être rationnels, pire la décision même d'être rationnels ne pourront pas nous venir de la rationalité en soi. La rationalité repose sur un fond irrationnel, les bases "motivationnelles" de la rationalité sont irrationnelles.

 

Ces bases, nous pouvons les trouver dans la religion car la religion ne nous demande pas d'adhérer à son propre discours pour des motifs rationnels, mais émotionnels. Le Christ par exemple ne nous demande pas d'aimer notre prochain pour des motifs rationnels mais parce qu'il nous a aimés le premier à travers son Père. Nous devons aimer notre prochain parce que nous aimons Dieu, pas parce que c'est rationnel.

 

Je maintiens pourtant que la conséquence de cet amour du prochain, à savoir le principe de non-nuisance à autrui, est à la source même de toute vie en commun, de tout contrat social qui fonde une société. Nous n'avons ainsi pu devenir (certes très imparfaitement) rationnels qu'à partir du moment où nous avons vécu en société. La rationalité est une propriété émergente bienvenue de la vie en société. Et la science que cette société a produite en est la preuve évidente. Max Weber parle à ce propos de Durchrationalisierung der Gesellschaft, " processus progressif de rationalisation de la société ".

 

On pourrait alors me rétorquer que la religion a peut-être été un moment-clef dans l'apparition de la rationalité, mais qu'une fois ce rôle-là accompli, elle serait caduque et devrait laisser désormais la place à la Raison avec un grand R.

 

A cette objection je répondrai trois choses: tout d'abord, la religion mérite notre respect et notre considération pour tout ce qu'elle nous a permis d'accomplir, qu'on ne compte donc pas sur moi pour manifester l'ingratitude d'un Michel Onfray vis-à-vis du fait religieux; ensuite, l'histoire du XXe siècle démontre de manière patente que le retour du fanatisme religieux est terrifiant lorsqu'il s'accomplit dans des idéologies se voulant athées comme le communisme ou le nazisme, en conséquence de quoi se placer d'emblée sur le terrain du religieux me paraît une démarche plus saine pour combattre le fanatisme religieux, qu'il se manifeste dans ou hors de la religion, car il s'agit bel et bien d'occuper ce terrain pour ne pas le laisser aux fondamentalistes; enfin, nous avons tous besoin, personnellement et intimement, de bonnes raisons d'être rationnels, de sorte que, ce que notre société a accompli collectivement, nous puissions aussi le vivre individuellement dans l'espace d'une existence : l'émergence de la rationalité.

 

De tout ce que j'ai avancé il appert évidemment que la version de la religion que je défends ici est libérale de part en part.

 

Nous avons besoin, chacun pris individuellement, d'une religion qui convienne à nos caractéristiques émotives respectives afin qu'elle soit précisément ce moteur, ce motif irrationnel efficace qui nous mènera à la rationalité. C'est en cela qu'on peut dire, à l'instar des sociaux-démocrates autrichiens des années 1920, " Religion ist Privatsache " (" la religion est une affaire privée "). Mais, une fois accomplie cette adhésion intime et privée à la religion de notre coeur, il nous faudra ensuite vivre ensemble et débattre ensemble de la façon dont nous voulons vivre. Or, pour que ce débat ait quelque chance d'aboutir, nous ne pourrons le diriger en nous jetant à la figure nos livres saints préférés. Les principes de notre vie commune ne pourront être que laïques.

 

Tout cela démontre, si besoin était, qu'en politique, en économie comme en religion, l'homme de demain sera libéral ou ne sera pas.

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.