Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.

SCIENCE ET RELIGION : ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR CYRILLE BARRETTE, par Michel-Ernest Clément

 

(Biologiste, chercheur, écrivain, conférencier, le professeur Cyrille Barrette profite de sa retraite de l’Université Laval, où il a enseigné de 1975 à 2007,  pour poursuivre sa mission de vulgarisateur scientifique. Le rôle de la science, sa raison d’être, sa place dans la diversité des voies exploratoires de l’existence, l’amènent à apporter ses lumières personnelles fort pertinentes sur notre époque aux valeurs rendues parfois confuses par l’accélération étourdissante des nouveaux styles de vie. Excellent vulgarisateur, Cyrille Barrette assure en toute simplicité une liaison efficace entre les hommes voués à la démarche scientifique et le citoyen ordinaire, en particulier les étudiants. La Tribune libre unitarienne a profité de son passage à Montréal, suite à une conférence qu’il donnait devant trois cent cinquante étudiants du CÉGEP Lionel-Groulx, public attentif, curieux, enthousiaste comme il s’en trouve plus que l’on ne pense. Notre entretien a porté sur le thème du présent numéro, la science et la foi, mais aussi sur d’autres préoccupations prioritaires comme la surpopulation et l’éducation religieuse.)


 

LA SCIENCE

 

Michel-Ernest Clément : Professeur Barrette, dans votre livre «Mystère sans magie» vous écrivez : « …le rôle de la science ici est de fournir une description fidèle de la réalité pour aider à prendre des décisions en connaissance de cause.»  Beaucoup de projections scientifiques concernant l’avenir de l’humanité et de la planète éclairent et inquiètent à la fois. Comment expliquer que souvent on n’en tienne pas compte concernant, par exemple, les gaz à effets de serre, la pollution, la surpopulation? N’est-ce pas un peu frustrant de découvrir la vérité des choses et de ne pas arriver à voir se réaliser les coups de barre qui s’imposent ?

 

Cyrille Barrette : Pour la science, pour les scientifiques en général, pour le spécialiste dans un domaine, c’est toujours très frustrant parce qu’on travaille fort pour trouver la description d’un nouveau phénomène, une nouvelle explication ou parfois même des applications pratiques. On constate aussi qu’il faut beaucoup de temps avant qu’elles soient acceptées ou utilisées. Ça fait peut-être partie de la nature de la science et de sa place dans la société. Au fond, le rôle de la science, c’est de fournir l’information : des explications qui ne sont jamais parfaites, des descriptions jamais complètes et qui sont toujours à améliorer. Ensuite, c’est à la société, c’est à la politique de l’utiliser ou non. Le scientifique peut bien travailler à promouvoir l’application de ses idées et de ses découvertes, mais c’est un peu normal d’avoir une sorte d’inertie dans la société. D’abord, on ne croit pas toujours exactement à ce que les scientifiques disent. Très souvent en science on n’a pas de certitude absolue; la science exprime des probabilités.

 

 Par exemple, il y a tout un débat au sujet du réchauffement climatique, parce qu’il y a des sceptiques et même, chez certains chercheurs, des comportements douteux. Si je me mets à la place du public ou des politiciens qui voient ça, je comprends leur prudence, surtout si on cherche une excuse pour ne pas opérer les changements nécessaires. Pensons au tabagisme. Il a fallu plusieurs années avant qu’on soit convaincu de la relation causale entre la cigarette et le cancer du poumon. Des lobbies voulaient aller dans le sens inverse. Maintenant tout le monde l’accepte. Mais il a fallu beaucoup de temps. Donc, comprendre la nature des résultats scientifiques et l’interprétation qu’on doit en faire n’est pas toujours évident. Il y a une éducation du public qui doit se faire. Parce que souvent les découvertes scientifiques vont à l’encontre de nos désirs ou à l’encontre de ce qu’on est prêt à accepter, il y a une résistance au niveau du public. Pour la science, c’est très frustrant parce qu’on voit des possibilités d’améliorations de conditions de vie qui ne se font pas à cause des résistances, des doutes, des mouvements qui vont en sens contraire. Mais je pense que c’est dans la nature de l’humain.

 

L’ÉDUCATION

 

Vous donnez des conférences à des étudiants, vous leur parlez directement, donc vous êtes aussi un facteur d’influence important.

 

Je trouve la vulgarisation très importante. Tous les scientifiques devraient se faire un devoir d’exposer au public ce qu’ils font d’une manière claire et compréhensible à quelqu’un qui n’est pas dans le domaine. Après tout, on est payé et supporté par la société. Après trente ou quarante ans de recherches et de réflexions sur un sujet, si on n’en fait pas profiter la société en général, il y a un manque. Je trouve qu’il n’est pas correct de réserver nos communications à propos de nos recherches et nos réflexions uniquement aux pairs et aux experts. Il nous faut aussi nous adresser au grand public. Cela produit un effet multiplicateur immédiat qui enrichit la culture générale.

 

Est-ce que les étudiants sont ouverts ?

 

Très ouverts, les étudiants sont toujours très, très accueillants envers quelqu’un comme moi qui nage dans un domaine. Pour eux, à tort ou à raison, je suis un vieux professeur qui doit avoir une certaine sagesse. C’est l’image, j’imagine, qu’ils se font de moi. Donc, ce que je raconte a une certaine importance pour eux.

 

C’est une image qui les attire, qui les rend attentifs ?

 

Oui. C’est pour cela que des gens comme Albert Jacquard ou Hubert Reeves sont si populaires. Ils arrivent avec une réputation qui les précède. Mais cette notoriété peut jouer dans les deux sens. Elle est à double tranchant. Il y a danger de trop croire à ce qu’un expert raconte, surtout s’il s’écarte de son domaine. Mais n’empêche que le renom attire l’attention et donne un certain sérieux. Ils étaient trois cent cinquante cet après-midi au CÉGEP Lionel - Groulx, très attentifs, y compris pendant une période de questions, d’une qualité impressionnante, d’une heure et demie. C’est très encourageant. Pour pouvoir poser des bonnes questions et chercher des réponses adéquates, il importe que des chercheurs et des penseurs leur proposent des pistes plus fiables que les propos de leur entourage ou ce qu’ils trouvent sur Internet. C’est ce qu’on espère. Personnellement, je ne fais pas cela pour convaincre ou pour convertir. Je fais de la vulgarisation pour alimenter la réflexion. J’ai vingt ans de réflexion sur telle question, trente-cinq ou quarante ans sur telle autre ? Voici ce que j’en pense.  Je mets ça dans ton bagage pour que ça t’aide à réfléchir, pas comme certains profs qui prétendent connaître les bonnes réponses.  Moi, je vois plutôt ces rencontres comme une occasion de réflexion;  comme scientifiques, c’est notre responsabilité. Mais malheureusement ce n’est pas très répandu.

 

 

 

Est-ce que tous les chercheurs scientifiques ont le loisir de faire de la vulgarisation à grande échelle ?

 

Les gens actifs en recherche n’ont pas le temps de faire d’autres choses. C’est très exigeant et de plus en plus compétitif. Il faut travailler très fort pour obtenir des octrois de recherche. Donc, faire de la vulgarisation n’est pas très attrayant pour un chercheur actif. Et puis même, c’est décrié, c’est dévalorisé par certains chercheurs qui considèrent que la vulgarisation déforme un peu la réalité; on entend de la mauvaise vulgarisation qui ne rend pas très bien compte de la vérité. Pour ces deux raisons-là, ce n’est pas populaire auprès de tous les chercheurs.

 

LA SURPOPULATION

 

Toujours dans «Mystère sans magie» vous écrivez « La surpopulation est aujourd’hui un facteur majeur d’à peu près tous les problèmes.»

 

La surpopulation est un sujet tabou. On n’ose pas l’aborder. C’est une question délicate qui suscite beaucoup de réactions négatives parce que contrôler la population touche à la culture, à la tradition, à la religion, à la reproduction, à la liberté individuelle. Ça touche à tous les aspects de la vie ou presque. Cependant, je suis convaincu que la surpopulation est la source de la plupart des problèmes de l’humanité actuellement et le pire est à venir. C’est certain.

 

On entend dire régulièrement qu’il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde.

 

Il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde si on veut nourrir tous les humains comme nous. Il y en a assez pour tout le monde puisque présentement le monde survit à peu près. Il faut voir dans quelles conditions la moitié de l’humanité survit. Parfois, on entend dire que l’Inde et la Chine ont une croissance économique extraordinaire, un enrichissement fabuleux, mais c’est juste pour 20 % de leur population. Le reste, soit 80 % est encore dans la misère. Pour chacun de ces deux pays-là, 800 millions de personnes ne se demandent pas de quoi elles vont souper, mais si elles vont souper. Chaque jour elles se débrouillent dans un mode de survie.

 

Que penser de la redondance capitaliste qui produit du superflu en accéléré ?

 

C’est scandaleux! Je déteste les événements comme les temps des fêtes qui sont une occasion de surconsommation absolument honteuse. Quand on se promène dans un grand centre commercial, 90 % de ce qu’on y trouve est parfaitement inutile. Et on consomme malgré tout ! On baigne dans une espèce de logique de consommation qui fait que pour résoudre les problèmes on nous encourage à consommer davantage.  On veut stimuler l’économie. Stimuler l’économie, ça veut dire quoi ?   Ça veut dire dépenser davantage, même si pour le faire,  il faut s’endetter. Donc, quand on pense à cette attitude qu’on a ici, par rapport à ce qui se passe dans la plupart des pays du monde où les gens sont en mode survie, c’est carrément scandaleux. Moi, pour résumer ma pensée sur la surpopulation, je dis toujours qu’il est extrêmement important de s’occuper des enfants qui existent maintenant. Il faut tout faire pour améliorer leurs conditions de vie, pour leur permettre d’avoir une vie d’adulte adéquate. Cependant, la meilleure façon, et de loin, de s’assurer qu’à l'avenir moins d’enfants se trouveront dans la misère, c’est de faire moins d’enfants maintenant.  Je ne dis pas qu’il faut s’inspirer de la méthode chinoise ou la préconiser. Mais on constate, dans tous les pays comme le nôtre ou des régions sous-développées, que le contrôle des naissances se fait naturellement à partir du moment où les petites filles sont éduquées. C’est curieux. C’est comme ça. Si on regarde toutes les autres espèces, évidemment je parle comme un biologiste, chez toutes les autres espèces quand elles ont plus de ressources on fait plus d’enfants. Nous, quand on a plus de ressources, on en fait moins. C’est quasiment miraculeux ! Les riches font moins d’enfants. Et c’est la diminution des naissances qui va sauver la planète. Ce qui permet de le faire, c’est que les femmes, à partir du moment où elles s’éduquent, elles découvrent que leur vie peut être autre chose que la reproduction.

 

Je cite souvent en exemple mes deux grand-mères. L’une a eu seize enfants et l’autre en a eu vingt-deux. C’est une vie de reproduction au maximum de la capacité physiologique humaine. Ces femmes n’avaient pas le choix. Leurs filles ont eu beaucoup moins d’enfants. Elles n’ont pas été moins heureuses pour autant. Au contraire. Cela leur a permis de faire une vie plus riche. Elles ont eu des enfants, puis après, elles se sont fait une vie autre que simplement élever des enfants. Tout passe par l’éducation des filles. Des sociologues ou des psychologues pourraient expliquer qu’à partir du moment où les jeunes filles sont éduquées, elles comprennent que leur vie peut être autre chose. Quand elles ne sont pas éduquées, elles sont limitées à une vie de reproduction. Et la planète ne peut pas le supporter. C’est une simple constatation : sur la planète, les pauvres font des pauvres.  Il y a quelque chose de scandaleux là-dedans. Chez nous, les problèmes liés à la surpopulation passent par le contrôle des naissances et par la diminution du gaspillage. C’est évident.

 

LE PÈRE NOËL ET AUTRES MYTHES

 

Les enfants baignent dans une culture d’illusions. Je pense au Père Noël, aux contes de fées, à toute espèce de mythes qui leur sont proposés. Peut-on imaginer un monde sans ces illusions si éloignées des réalités de la vie ?

 

Non, il ne faut pas. Le rêve, les contes, les mythes chez les enfants jouent un rôle important. Ne serait-ce que pour allumer en eux un début d’esprit critique? Le Père Noël est un exemple flagrant. On a tous cru au Père Noël quand on était enfant. On n’y croit plus maintenant, mais on aime y faire croire aux enfants et à nos petits enfants. Et on pourrait penser que c’est néfaste. Au contraire, ce peut être très salutaire parce que ça permet à l’enfant, dans un contexte qui n’est pas menaçant, dangereux ou inquiétant, de découvrir que tout ce qu’il entend n’est pas nécessairement vrai. Ça lui permet aussi un premier exercice d’esprit critique. Oui, il va être déçu de découvrir que le Père Noël n’existe pas, mais il va apprendre qu’il y a des choses qui sont des métaphores, que certaines affirmations sont des analogies, des fables. Donc, tout ce qu’il entend n’est pas nécessairement vrai. C’est un début de la découverte de l’esprit critique, de la découverte qu’il faut se méfier de la crédulité absolue. Il faut continuer de raconter ces histoires aux enfants, mais tout en les encadrant. Il ne faut pas qu’ils continuent à croire au Père Noël toute leur vie. Sinon, on tombe dans la crédulité pathologique.

 

L’ÉDUCATION RELIGIEUSE

 

C’est la même chose pour la religion. Je m’oppose à l’endoctrinement des enfants dans une religion en particulier. Je trouve qu’un enfant de cinq à dix ans, ce n’est pas un hindou ni un juif ni un chrétien, ni un musulman, c’est un enfant de cinq à dix ans. Et moi, je déplore beaucoup l’endoctrinement en bas âge des enfants dans une religion. On devrait créer un milieu social, un milieu d’éducation qui fait que l’enfant pourra choisir librement, qu’il ne sera pas entravé par des croyances qu’on lui a inculquées sans son consentement quand il était tout jeune. L’enfant aura beaucoup plus de difficulté à se départir de ses croyances religieuses que de ses croyances au Père Noël ! On le vit dans notre propre expérience. J’ai été élevé dans une éducation catholique et je sais que dans ma vie de tous les jours il y a encore des attitudes, des croyances qui en découlent même si aujourd’hui je suis complètement athée. Mais je n’ai pas rejeté les valeurs de l’éducation de mon enfance.  On reste marqué longtemps par ça, pour le meilleur et pour le pire.

 

Choisit-on de croire ou non ? Ou plutôt finissons-nous par reconnaître que quelque chose a changé en nous et l’accepter comme un nouveau tournant dans sa vie ?

 

Oui, oui. C’est ce que je disais dans Heureux sans Dieu. Je n’ai pas choisi d’être croyant, comme je n’ai pas choisi d’être athée. Ce n’est pas quelque chose qu’on décide, on le constate tout simplement par l’expérience, les circonstances de la vie, l’évolution de notre réflexion plus ou moins consciente. On constate un jour qu’on est croyant, ou pas. Ce n’est pas un choix. On entend des religieux qui disent : «Vous avez choisi d’être athée». On ne choisit pas d’être athée.

 

Ça veut dire qu’on ne peut pas être enrégimenté de l’extérieur.

 

Sauf quand on est un enfant. L’endoctrinement religieux commence toujours en bas âge. Je ne suis pas un expert en religions, mais je n’en connais pas qui laissent les enfants libres jusqu’à seize, dix-sept, dix-huit ans. On nous endoctrine très, très tôt dans une religion. Si bien que la plupart des enfants ne peuvent pas en sortir facilement. Il existe des religions qui interdisent même d’en sortir. Ça frôle les comportements sectaires où l’on est puni si on quitte la secte. Donc, si on n’était pas endoctriné dans à peu près toutes les cultures, dans à peu près toutes les religions en bas âge, moi, ça ne me dérangerait pas du tout. Je ne m’oppose pas aux religions en soi ni à la religion en soi ni à la foi, mais je m’oppose à l’endoctrinement de l’enfant.

 

LA FOI

 

Vous écrivez: « en dehors de la foi existe tout un univers spirituel positif et lumineux sans la moindre référence à l’idée de Dieu ». Le mot « spirituel » lié à agnostique ou à athée contraste. De quoi est fait cet univers positif et lumineux, vous le décrivez comment?

 

Ce qui est spirituel c’est la vie de l’esprit. Donc, c’est tout ce qui ne concerne pas la consommation, la survie, le monde matériel. Il peut très bien n’y avoir aucune référence à la religion ou à la foi. C’est l’amour, c’est l’amitié, c’est la fidélité dans nos relations, c’est le désir de comprendre le monde, c’est tout ce qui touche à la beauté et à l’esthétique, l’appréciation de l’art, la musique, toute la vie intellectuelle finalement qui est la vie de l’esprit.

 

Dans l’enseignement de la vie d’esprit des jeunes, est-ce qu’on n’est pas dans un rétroviseur si on enseigne les religions? Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’y aller dans le sens que vous dites là, de communiquer la vie de l’esprit dans sa matérialité, je dirai, dans l’ordinaire de la vie parce que c’est la seule vie possible, l’ordinaire de la vie.

 

Ce serait l’idéal, bien sûr. Mais on baigne tellement dans la religion. C’est pourquoi je disais aussi, dans Heureux sans Dieu, que même le mot athée réfère à Dieu par la négative. C’est comme si on n’en sortait pas. Alors, je faisais l’analogie en termes de citoyenneté comme s’il n’y avait que deux options : on est soit Québécois, ou on n’est pas Québécois. Alors, que dans les faits, on peut être Chinois, Sri Lankais, on peut être Inuit, on peut être toute sorte de choses qui ne réfèrent pas du tout à la notion de Québécois. Il y a tout un univers en dehors d’être Québécois. C’est la même chose avec la croyance. On dit qu’on est croyant ou incroyant. Mais l’incroyant va se définir par rapport à la croyance. Ça nous enferme dans une référence à la croyance, même quand on est incroyant.

 

Existe-t-il, en ce moment quelque part, une application plus près de ce que vous voyez comme étant pertinent dont on pourrait s’inspirer?

 

Je pense que si on avait vraiment un État laïque, cela permettrait tout un espace de possibilités sans référence à la religion. Très souvent les valeurs humanistes sont identiques à celles qu’on retrouve dans la plupart des religions : la compassion, la charité, la solidarité, l’égalité et cetera. Donc, je pense qu’il faut promouvoir l’humanisme simplement, c'est-à-dire, qu’on croit en l’humain, on croit aux possibilités de l’humain, on croit à l’importance d’améliorer les conditions de la vie des humains, on est solidaire dans l’ensemble de l’humanité, et on peut très bien faire tout ça avec les meilleures qualités morales et éthiques qu’on puisse imaginer sans la moindre référence à une religion.

 

La science peut-elle mener à un affaiblissement ou à la disparition de la foi?

 

Je pense que non. Pour moi, la foi n’a pas besoin de la raison, la religion n’a pas besoin de la raison pour la supporter. Et à l’inverse, la foi et la religion n’ont rien à craindre de la raison ou de la science. Mais je comprends très bien cette attitude-là. Pour simplifier un peu, c’est l’attitude que j’appelle le «Dieu bouche-trou», God of the Gaps en anglais, Dieu comble les trous dans nos connaissances. Mais comme la recherche scientifique remplit de plus en plus ces trous, on comprend maintenant l’éclair, on comprend les tempêtes, l’arc-en-ciel, les volcans. Il y a de moins en moins de place où notre ignorance rend Dieu nécessaire. C’est une attitude perdante pour la foi et pour la religion, parce que le terrain que Dieu pourrait occuper rétrécit. Ce n’est pas ma conception de la foi et ce n’est pas la conception du véritable croyant non plus, pour qui la foi est nécessairement aveugle, c’est-à-dire a-rationnelle. Pour moi, la science ne peut ni aider ni nuire à la foi. Ce sont deux discours parallèles.

 

En  fait, la foi peut-elle apporter les réponses à des questions auxquelles la science ne peut pas répondre ?

 

Oui, mais ce sont des réponses d’un autre ordre. Je m’oppose, par exemple, à l’idée qui voudrait faire de la foi ou de la religion une forme de connaissance. Ce n’est pas une forme de connaissance. La foi et la religion peuvent faire des affirmations de vérité, mais ici le mot vérité n’a pas le même sens que la vérité découverte en science. Il n’y a même pas d’opposition entre les deux. Ce sont deux discours parallèles. Mais dans notre esprit, dans la conception qu’on s’en fait, dans le discours usuel depuis des centaines d’années, on voit vraiment un conflit entre les deux. La plupart des croyants considèrent la science comme une menace, une menace à leur foi. Si la science nous explique l’origine de l’homme, pour un « croyant ordinaire », on vient de miner la crédibilité de la Bible et du Koran.

 

LA BIBLE

 

C’est un peu comme si la Bible était quelque part, je ne sais pas, une œuvre littéraire. Je ne la comparerai pas au Père Noël, mais vous voyez ce que je veux dire…

 

C’est une source d’inspiration et non pas d’information.

 

C’est une œuvre littéraire qui, avec ses métaphores, peut faire voyager l’esprit, l’éclairer…

 

C’est ça. La Bible est une source d’inspiration même pour un athée. Mais, ce n’est jamais une source d’information. Si on comprend bien ce que sont la foi et la raison, ce que sont la religion et la science, il ne devrait pas y avoir de conflit entre les deux. Il y a un conflit à partir du moment où une religion prétend expliquer la nature. La religion devient alors une pseudoscience. La science a le devoir de la dénoncer et de montrer que ce n’est pas vrai, que ça ne marche pas comme ça. Mais si la religion se cantonne sur son terrain, celui de la foi, celui de la recherche des réponses aux questions de sens puis à certaines questions morales, alors la science n’a rien à dire là-dessus. Sauf qu’elle pourrait avancer qu’on n’a pas raison de laisser le monopole des questions morales et des questions de sens à la religion. Mais c’est son terrain. Elle occupe une partie de ce terrain-là.

 

LA JEUNESSE

 

Les nouvelles générations paraissent beaucoup plus matérialistes, leur «vouloir tout avoir tout de suite» est immense, non ?

 

C’est vrai. Mais les jeunes sont à la recherche de sens. Ils sont aussi très intéressés par les questions existentielles, par les discours philosophiques. Alors, ils sont les deux;  ils sont beaucoup plus matérialistes et ils vivent au jour le jour, mais en même temps, ils sont préoccupés par les grandes questions. Donc, ils sont assoiffés de spiritualité, même si dans leur quotidien ce n’est pas toujours évident. Le problème de la jeunesse montante c’est qu’elle n’a pas beaucoup de guides, de modèles qui lui conviennent. Ce n’est pas très inspirant. Dans la sphère politique, il y a très peu de chefs qu’on a envie de suivre. Dans les années 40, 50, 60, on avait beaucoup de modèles, on avait beaucoup de guides qui nous étaient plus ou moins imposés à cause de la religion. On faisait confiance aux parents et aux enseignants. Ils étaient des modèles absolus. Je ne suis pas le premier à dire ça. Aujourd’hui la plupart des jeunes ont perdu leurs repères. Alors, ils en inventent d’autres, ils cherchent ailleurs, ils n’ont pas beaucoup de modèles pour les aider dans cette quête de vie spirituelle qui pourrait les apaiser, qui pourrait leur permettre de répondre aux questions existentielles qu’ils arrivent à se poser, même s’ils n’arrivent pas à les formuler adéquatement. Elles sont là quand même, la préoccupation est là, je suis certain, je la vois dans les jeunes que je rencontre.

 

J’ai tendance à être optimiste et à faire confiance aux jeunes. En même temps c’est inquiétant parce que tout évolue tellement vite.  Mais, la majorité des jeunes sont très réfléchis, très responsables. Ce qu’on espère, quand on présente une causerie ou qu’on anime une discussion, c’est de faire réfléchir quelqu’un dans une direction qui va l’aider. Quand je regarde la qualité des questions qui me sont posées dans des conférences, cela m’encourage beaucoup. La qualité de réflexion est remarquable.

 

LECTURES

 

Il n’y a rien de mieux qui peut arriver à un auteur que de se faire dire que ce qu’il a écrit a été compris et qu’il a touché quelqu’un. Dans le fond, c’est pour ça qu’on écrit. J’étais inspiré aussi de la même façon par beaucoup d’auteurs qui sont très précieux dans ma réflexion, dans mon cheminement. C’est évident. Par exemple, Albert Jacquard, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il écrit. Albert Jacquard est tellement limpide que l’on sait pourquoi on n’est pas d’accord. On peut avoir une belle discussion avec lui, même s’il n’est pas devant nous.  Comme avec des auteurs en biologie ou associés à la biologie qui sont des philosophes amateurs. Prenons Peter Medawar ( prix Nobel de 1960), qui a écrit plusieurs livres sur les limites de la science, sur des conseils aux jeunes scientifiques. Ou encore Richard Dawkins, le britannique qu’on peut critiquer sur plusieurs points de vue parce qu’il est un ennemi avoué et très agressif de toutes les formes de religion ou de foi. Pour lui, la religion est un virus de l’esprit. Ce sont ses mots. Je ne suis pas toujours d’accord sur ce qu’il dit, mais j’ai lu tous ses livres, et je les trouve très inspirants. Il écrit très bien. Il aborde des sujets très difficiles. Son avant-dernier livre, c’est Pour en finir avec Dieu, la traduction française de The God Delusion.  Il est dur envers la religion, mais il a une façon d’argumenter qui est claire et souvent convaincante. Alors, il m’a beaucoup influencé. Même quand je ne suis pas d’accord avec lui, il m’est utile.

 

Je suis très heureux de ne pas avoir été traumatisé par la religion. Cela me permet d’être plus objectif, je pense aussi avoir moins de réactions épidermiques.Pour moi, la religion n’est pas un ennemi, je n’ai pas l’esprit de vengeance. Moi, je suis très content de ne pas avoir été marqué négativement par la religion. J’ai plein d’amis et de collègues qui sont très agressifs envers la foi et la religion en général, parce qu’ils en ont été blessés.

 

Professeur Barrette, merci.

 

NOTES

 

BARRETTE, Cyrille,  Mystère sans magie : Science, doute et vérité : Notre seul espoir pour l’avenir, Québec, Éditions Multimondes, 2006.

 

Idem.  «Ce que je crois», in Baril, D., Baillargeon, N., Heureux sans Dieu, Montréal, VLB éditeur, 2009, pp. 29-41.

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.