Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.

SCIENCE, RELIGION, MÉDÉCINE ET « FORCE DE VIE », par Richard Gendron,

 

(Au printemps 2010, Richard Gendron, anthropologue, a collaboré avec deux médecins à un texte qui dénonçait certains abus des pouvoirs publics et de l’industrie pharmaceutique lors de la pseudo-pandémie de grippe A(H1N1).[i] Ayant discuté de cette question et de ses recherches en général avec Hannelore Poncelet, de l’Église unitarienne de Montréal, ils ont convenu qu’il y avait matière à une présentation sur le thème « science, religion et médecine » dans le cadre des célébrations de l’Église. Voici le texte retravaillé à partir d’une présentation à l’Église unitarienne de Montréal, le 18 juillet 2010.)

 

Avant de vous livrer mon propos, je vous invite à prendre connaissance des deux petits textes suggérés par Hannelore, qui furent lus le 18 juillet 2010 devant l’assemblée avant que j’y présente mes propres réflexions.

 

Extrait de Gitanjali[ii] de Rabîndranâth Tagore

Le même fleuve de vie 
Qui court à travers mes veines nuit et jour 
Court à travers le monde 
Et danse en pulsations rythmées. 
C'est cette même vie qui pousse au travers du sol :
Cette même joie qui se manifeste
En innombrables brins d'herbe, et qui éclate
En fougueuses vagues de feuilles et de fleurs. 
C’est cette même vie qui se balance dans la marée et le reflux

Du berceau de l’océan, de la naissance et de la mort.

Je sens mes membres glorifiés par les pulsations de cette vie universelle. 
Et je suis fier : car le grand battement de la vie des âges 
C'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.

 

Réflexion de Martin Luther King Jr.

 

En dépit des progrès immenses des sciences et de la technologie,

Et bien que l’on ne puisse encore imaginer où ils s’arrêteront,

J’affirme qu’il manque à la base quelque chose d’essentiel.

 

Nous avons appris à voler comme les oiseaux et nager comme les poissons,

Mais nous n’avons réellement appris l’art élémentaire de vivre comme des sœurs et des frères.

 

Aucun pays ni aucun être humain ne peut se prétendre « grand » s’il ne soucie pas

Du « plus petit d’entre ses sœurs et ses frères ».

 

Force de vie, santé, médecine et conditions de vie

 

Quand R. Tagore dit que : « le grand battement de la vie des âges, c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment », je me sens rempli d’une force de vie qui  me donne confiance en mes capacités à faire face à l’adversité.  Je me sens fort et fier de sentir dans mon corps le grand battement de la vie.

 

Je suis aussi sensible à la remarque de Martin Luther King qui affirme qu’ « aucun pays ni aucun être humain ne peut se prétendre "grand" s’il ne soucie pas du "plus petit d’entre ses sœurs et ses frères" ».[iii]

 

D’un côté donc je me sens fort et fier de sentir la vie couler dans mes veines et de l’autre je constate que je suis privilégié d’être en santé dans un monde où les inégalités, les guerres et la destruction de l’environnement réduisent dramatiquement, pour des milliards d’êtres humains, les possibilités de vivre en santé. Et j’ai un peu honte car le nord-américain que je suis ne se soucie pas toujours du « plus petit d’entre ses sœurs et ses frères ».

 

La science médicale est souvent prétentieuse et entretient l’illusion qu’elle est en train de gagner le combat contre les maladies.  Cela n’est que partiellement vrai, mais ce qui est clair c’est que certaines formes de médecines sont de plus en plus coûteuses et totalement inaccessibles pour la majeure partie de l’humanité. Une minorité de privilégiés, dont nous sommes, peut compter sur un système de santé sophistiqué et surtout sur un filet de sécurité sociale qui contribue à faire de nos sociétés riches des milieux de vie relativement stables et paisibles.  Ailleurs, en Afrique notamment et dans des centaines de bidonvilles en Asie et en Amérique du Sud, « les plus petits » d’entre nos sœurs et nos frères vivent souvent dans des conditions de pauvreté et de salubrité intolérables.

 

L’essentiel du chiffre d’affaires des grandes compagnies pharmaceutiques est réalisé dans les pays européens et nord-américains. Cette industrie, dont les ventes se chiffrent en centaines de milliards de dollars, parle souvent du fait qu’elle investit des sommes importantes dans la recherche, mais elle n’insiste pas sur le fait qu’une bonne partie de cette recherche est souvent financée par les gouvernements et les fondations.  Nous nous retrouvons avec un système médical extrêmement coûteux que nous entretenons avec nos impôts et avec des dons à des fondations.  Ce système médical, que j’appelle la médecine « pharmaco-technique », se présente à nous comme étant en mesure de faire reculer la maladie et la mort.  Pourtant il y a de sérieuses raisons de croire que ce qui a contribué le plus à l’augmentation de l’espérance de vie (en santé) des Occidentaux, ce n’est pas une médecine hyper-sophistiquée mais des mesures préventives sur les plans de la nutrition et de l’hygiène, le traitement des eaux, la réduction de la taille des familles, l’éducation et l’amélioration des conditions de travail, etc.

 

L’idéologie de la santé

 

Petr Skrabanek, médecin d’origine tchèque, a écrit un livre traduit en français sous le titre « La fin de la médecine à visage humain ». Il y déclare :


Le culte de la santé est une idéologie puissante qui, dans nos sociétés modernes et laïques, emplit le vide laissé par la religion. Ersatz de religion, cette doctrine a d’ailleurs rencontré un large écho dans les classes moyennes qui ont perdu tout lien avec la culture traditionnelle et se sentent de moins en moins en sûreté dans un monde en mutation. C’est le salut par la santé. Si la mort doit être le point final, qui sait si l’inévitable ne peut être infiniment repoussé ?  Et si la maladie peut conduire à la mort, n’est-ce pas elle qu’il faut écarter par des rituels propitiatoires ?  Les justes seront sauvés, les méchants mourront. 

 

Selon moi, nous sommes aux prises avec une idéologie de la santé, une religion de la santé qui amène des milliers de Québécois à participer bénévolement à toutes sortes d’activités de financement, véritables rituels qui visent à amasser des fonds pour des fondations qui financeront des recherches censées repousser la maladie et donc la mort.  Les Québécois, autrefois catholiques, ne vont plus à l’église et ne paient plus la dîme, mais ils contribuent à la fondation des maladies du cœur ou à celle du cancer ou à l’une ou l’autre des dizaines de fondations qui financent des recherches sur l’Alzheimer, la sclérose en plaque ou autres maladies.

 

Nos gouvernements investissent aussi dans la recherche, et de plus en plus cela se fait en partenariat avec l’industrie pharmaceutique.  On développe de nouvelles technologies et de nouveaux traitements, souvent très coûteux, mais est-ce là une approche vraiment scientifique de la maladie et de la santé ?

 

Science, idéologie et rituel de la vaccination

 

Depuis 2008, au Québec, on offre aux jeunes filles de 9 et 14 ans la possibilité de se faire vacciner contre les VPH, des virus qui sont en cause dans le cancer du col de l’utérus.  On ne peut faire aujourd’hui une analyse de tout le débat entourant cette vaccination mais je vous invite notamment à consulter les textes parus en février 2008 dans le journal Le Médecin de famille canadien.  Il y a eu dans ce journal médical un débat qui a opposé d’une part un médecin financé par le fabriquant du vaccin et d’autre part 3 femmes, dont un médecin, qui s’opposaient à ce qu’on dépense 300 millions de dollars au Canada pour cette vaccination.

 

Le Québec est aujourd’hui un des endroits au monde où on vaccine le plus contre les VPH. On atteint des taux de 80% avec un marketing culpabilisant les parents qui ne feraient pas vacciner leurs filles de 9 ans. Par ailleurs, les jeunes filles de 14 ans n’ont même pas besoin de l’autorisation des parents pour recevoir ce vaccin qui est un des plus coûteux jamais mis sur le marché : plus de 400$ pour les 3 doses requises.

 

Pourtant l’efficacité de ce vaccin est loin d’être prouvée.  Il faudra attendre au moins 20 ans pour avoir des données scientifiques sérieuses sur son efficacité. 

 

Je ne suis pas contre la vaccination. Je pense qu’il faut faire vacciner les enfants contre la polio et le tétanos, par exemple.  Mais les vaccins sont des produits pharmaceutiques comme les autres et on devrait les évaluer en fonction du rapport coût/bénéfice. S’agissant de vaccins ou de médicaments, on devrait renseigner les gens sur les risques associés à la maladie et sur les risques associés au vaccin ou au médicament.  Cela doit être fait d’une manière scientifiquement rigoureuse afin qu’on puisse obtenir un consentement éclairé.

 

Pour ce qui est du vaccin contre les VPH, ainsi que du vaccin contre la grippe A (H1N1) qui a été administré à 60% des Québécois en 2009, l’establishment médical et les autorités ont eu un discours alarmiste qui exagère les risques de la maladie et qui minimise les risques du vaccin.  D’un côté on a, à toute fin pratique, démonisé la maladie, et de l’autre la vaccination devient un rituel auquel on convie les croyants désireux de tenir le mal à distance.

 

Ce que ces deux exemples permettent de saisir, c’est que l’industrie pharmaceutique a acquis une influence démesurée sur les systèmes de santé publique québécois et canadien.  On déforme la réalité par appât du gain financier. Je ne prétend pas tout savoir mais voici ce que la science permet selon moi d’affirmer par rapport aux deux cas que je viens de vous présenter :


- Plus de 99% des gens n’avaient rien à craindre du virus de la grippe A(H1N1). Pourtant on a dépensé au Canada autour d’un milliard pour une méga-campagne de vaccination.  On a trompé le public en attribuant au virus H1N1 la mort d’un jeune Ontarien même s’il n’y a pas eu d’autopsie pour déterminer les causes exactes du décès.


- Environ 75 % des hommes et des femmes qui ont des relations sexuelles ont été exposés à des VPH.  C’est l’infection transmissible sexuellement la plus répandue. Plus de 99% des femmes infectées par les VPH ne développeront pas le cancer du col de l’utérus. 

 

Voilà quelques éléments essentiels qui sont systématiquement mis de côté par les promoteurs de nouveaux vaccins, au mépris de l’éthique médicale qui prône une information équilibrée afin qu’on puisse obtenir des gens un consentement éclairé avant l’acte médical.

 

Science, santé et politique publique

 

On entend souvent dire qu’il va falloir accepter une privatisation de notre système de santé avec le vieillissement de la population.  Pourtant on se lance dans de coûteuses campagnes publiques de vaccination sans fondement scientifique valable.  Il est d’ailleurs un peu bizarre de constater que dans les deux cas dont j’ai fait mention, c’est le gouvernement fédéral qui a payé pour l’achat des vaccins.  C’est ce même gouvernement qui est toujours prêt à sabrer dans les programmes sociaux tout en augmentant continuellement les budgets pour l’armée.

 

C’est ce même gouvernement qui ne cesse de relâcher les critères pour l’approbation permettant la mise en marché de nouveaux médicaments.  C’est ce même gouvernement qui diminue les fonds de recherche en environnement.

 

Je vous laisse réfléchir à la question suivante : le gouvernement fédéral du Canada base-t-il ses décisions sur des données scientifiques, ou est-ce l’influence des grandes corporations qui prime ?

 

Je suis un homme de science et je pense qu’il s’agit d’une activité valable.  Je constate toutefois que toutes les recherches ne se valent pas.  J’ai une foi partielle dans les possibilités de la recherche scientifique mais je ne me fie absolument pas aux industriels pour financer la science correctement. Je pense que nous avons besoin, par exemple, de plus de recherches sur les liens entre les pesticides et la santé ; de plus de recherches sur les liens entre alimentation et santé ; de plus de recherches sur les liens entre la pauvreté et la santé.  L’industrie pharmaceutique ne finance pas ces recherches.  Pensez-vous que nos gouvernements le font ?

 

 

 

Santé, psychologie et force de vie

 

Certaines recherches se sont penchées sur les liens entre la psychologie humaine et la santé : il en a résulté un domaine de recherche qui s’appelle la psycho-neuro-immunologie.  Malheureusement c’est un domaine de recherche négligé et qui emploie paradoxalement trop peu de psychologues.

 

La science médicale explore plusieurs avenues mais certaines, moins lucratives, sont délaissées.  Le chemin de la compréhension des liens entre la psychologie et le système immunitaire, entre la pensée et la santé, est un chemin encore largement inexploré mais qui mérite de l’être.  Si les médecins ne l’explorent pas, si la majorité des gens n’ont pas les moyens de l’explorer avec l’aide d’un psychologue ou d’un autre thérapeute, il faut conclure qu’il nous appartient à tous de faire un petit peu de cette exploration.

 

Le grand battement de la vie, c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.  Nous pouvons tous ressentir les pulsations de cette vie universelle. J’aimerais d’ailleurs vous inviter, lecteur ou lectrice, à prendre une minute, en silence, pour écouter simplement cette vie qui bat en nous.

 

En cas de maladie, il faut se fier un peu à cette force de vie qui nous habite tous.  Il faut aussi, parfois, aller chercher de l’aide mais il ne faut pas accorder une foi aveugle à la parole d’un médecin, d’un chiropraticien, d’un herboriste ou de qui que ce soit.

 

Science, écoute et dialogues

 

D’une certaine manière, la science, nous pouvons tous en faire.  Cela commence par poser des questions, et il ne faut pas avoir peur de le faire.  Il faut demander des explications et juger, du mieux que l’on peut, de la qualité de ces explications. Il faut parfois ensuite demander des explications à quelqu’un d’autre.  Personne ne possède toute la vérité, mais nous en possédons tous une partie.

 

Martin Luther King affirmait qu’ « aucun pays ni aucun être humain ne peut se prétendre "grand" s’il ne soucie pas du "plus petit d’entre ses sœurs et ses frères" ». J’affirmerais qu’aucun thérapeute ne peut se prétendre un bon thérapeute s’il ne se soucie pas de développer, chez ses sœurs et ses frères, une meilleure compréhension des maladies et de leurs causes.  Je pense aussi qu’aucun thérapeute ne peut soigner correctement s’il ne prend pas le temps d’écouter son patient.

 

En définitive, l’accès à une certaine vérité nécessite, de part et d’autre, une ouverture au dialogue, un respect et une écoute de divers points de vue, et vraisemblablement aussi le respect et l’écoute de son propre corps.  En bout de ligne il faut faire des choix qui seront plus éclairés s’ils sont basés sur une meilleure compréhension, et non pas seulement motivés par la peur de la maladie et de la mort.[iv]

 

NOTES

 



[i]       http://www.ledevoir.com/societe/sante/290727/pseudo-pandemie-d-a-h1n1-alarmisme-et-gaspillage-de-fonds-publics

 

[ii]     traduction française d’André Gide, retravaillée par RG, notamment à partir de la version anglaise écrite

par Tagore, qui avait lui-même traduit son texte du bengali vers l’anglais.

 

[iii]       L’expression « plus petits » est un peu problématique car elle réfère à une hiérarchie qui n’est pas clairement définie. Je suggère une interprétation qui me semble fidèle aux idéaux de M. Luther King : les « plus petits » seraient ceux qui, parmi « nos sœurs et nos frères » (i.e. au sein de l’humanité), vivent dans des conditions de pauvreté matérielle, n’ont pas accès à l’éducation et conséquemment sont également désavantagés sur le plan du pouvoir politique.

 

[iv]     À ce sujet, je suggère la lecture du livre de N.M. Hadler, récemment traduit en français sous le titre « Malades d’inquiétude ? Diagnostic : la surmédicalisation » (Presses de l’Université Laval, 2010).

Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.